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Full text of "La question persane et la guerre; la rivalité anglo-russe en Perse.- L'effort allemand. La politique persane.- L'influence française"

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From the Library of 

Henry Tresawna Qerrans 

Fellow of Worcester Collège^ Oxford 
1882-1921 

Given AlmVeYSlî^..o£^ 

<By Vis Wife Cp 






OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Les réformes financières en Indochine de 1897 à 1900. Paris, 

Rousseau, 1900. 
Les colonies françaises. Encyclopédie Petit. Paris. Larousse, 1900. 

L'administration indo-chinoise. 
Les finances indo-chinoises. Cours à l'École coloniale, 1904-1905. Paris. 
Le système fiscal et l'état social en Indochine. Cours à l'Union 

coloniale. Paris, 1898-1900. 
Le progrès mutualiste. Les unions et les fédérations. Auxerre. 

imprimerie du « Bourguignon ». 1909. 
Les troupes coloniales. Répertoire du droit administratif, Béquet, 

Laferrière, Dislère. Paris, Dupont. 1909. 
La Commission européenne du Danube. Larousse mensuel illustré. 

Paris, mai 1910. 
Les enfants assistés et la mutualité. Bulletin des Sociétés de secours 

mutuels. Paris, mai 1906. 
La question sanitaire en Roumanie iLe service sanitaire à Sulina). 

Galatz. Schenk et Burbea, 1909. 
La question du Danube. Cours libre à la Faculté de droit de Paris, 

1911. 
La question du Danube. Préface de M. L. Renault, membre de l'Ins- 
titut Paris. Larose et Tenin. 1911-1916. 
Les réformes et l'enseignement administratif en Perse, avec 

cartes et textes persan et français. Téhéran, 1913. Imprimerie Pharos. 
Les tribus du Fars et du Sud de la Perse. « Revue du Monde 

musulman ». vol. XXII et XXIII. mars et juin 1913. — Texte persan, 

Imprimerie Impériale. Téhéran et imprimerie Pharos, Téhéran, 1913. 

Essai sur l'Administration de la Perse. Leçons faites à la Classe 

périale et à l'Ecole des Sciences politiques de Téhéran. 1912-1913. 

Paris. Ernest Leroux, 1913. — Text* 1 persan, imprimerie Impériale. 

Téhéran, 1913. 
Les Institutions de la Police en Perse. Leçons faites à l'Institut 

polytechnique de Téhéran. 1913-1914. Paris, Leroux, 1914. — Texte 

persan. Téhéran, Imprimerie Impériale, 1914. 
Les Institutions financières en Perse. Paris, Leroux. 1915. — Texte 

persan. Imprimerie nationale, Téhéran, 1914. 
Les Méthodes tureo-aliemandes en Perse. Revue de Paris. I e * mars 

1915. 
La Question persane et la guerre. Revue politique et parlementaire. 

LO juillet 1915. 
Danube et Balkans. Revue politique et parlementaire, 10 novembre 

1915. 
La Perse en 1916. Larousse mensuel illustré. Paris, novembre 1915. 



BAR-LE-DUC — IMPRIMERIE «ONT ANT-I.AGUERRÉ. 



J>25k 



% 



G. DEMORGNY 



Ancien secrétaire général de la Commission européenne du Danube 

Jurisconsulte du Gouvernement Persan 

Professeur à l'Ecole des Sciences politiques de Téhéran 



LA 



QUESTION PERSANE 

ET LA GUERRE 



La Rivalité Anglo-Russe eu Perse. — L'Effort alternant 1 
La Politique persane. — L'Influence française 



Préface de M. Lucien Hubert, Sénateur 



LIBRAIRIE 

DE LA SOCIÉTÉ DU 

RECUEIL SIRET 

Anne M $on LA ROSE ET FORCEL 

LÉON TEMIN, Directeur 

23, rue Sauf flot, PARIS, 5« 

1916 

Droits de traduction réserves. 




315 

04 



PRÉFACE 



Ceci est une comédie, parfois un drame diplo- 
matique. — Personnages : deux anciennes rivales 
réconciliées, l'Angleterre et la Russie ; une char- 
mante personne, insouciante et désintéressée, la 
France ; d'astucieux et souples Persans qui mécon- 
naissent trop souvent les sages et honnêtes pres- 
criptions de leur Khalife Ali ; une lourde figure 
de profiteuse, la Turquie allemande. 

En 18 tableaux, nous voyons se dérouler de 
subtiles et déconcertantes intrigues : la ruse 
persane, le cynisme allemand, les intermittentes 
énergies russes et les prudentes résistances de 
l'Angleterre. — La France fait de la conciliation 
pour le plus grand profit de tous, sans aucune 
réciprocité pour elle. 

L'action est simple : les peuples et les gouverne- 
ments d'Orient ont toujours joué de la division des 



VI PREFACE. 

grandes Puissances. Ce principe régit particuliè- 
rement les affaires et la politique persane qui 
peuvent se résumer ainsi : 

En Perse, on se croit prémuni contre toutes les 
mauvaises chances parles sympathies de la Russie 
et de l'Angleterre agissant les unes dans un sens, 
les autres dans un autre; de telle sorte qu'elles 
doivent se faire contre-poids dans les pires éven- 
tualités. Trop longtemps, les Russes et les Anglais 
ont facilité ce jeu par un attachement irréfléchi au 
compromis caduc de 1907. 

L'Allemagne, de tout temps et particulièrement 
depuis l'entrevue de Potsdam de novembre 1910, 
a pensé et pense encore que « les conflits d'inté- 
rêts qui existent entre l'Angleterre et la Russie 
en Asie, offrent certainement la possibilité de 
gêner ou même de contrecarrer les actions com- 
munes de ses adversaires ». 

Pour la diplomatie française, la Perse est un 
ermitage. 11 est entendu qu'on s'en désintéressera. 
Et cependant, par l'Iran, passe le point de conver- 
gence et de concentration des lignes transcauca- 
sienne, transcaspienne et transpersane qui met- 
tront en communication par une ligne ininter- 
rompue l'Europe et l'Asie. 



PRÉFACE. TII 

Pour les Allemands au contraire, la Perse est 
un champ de bataille et en effet, nous voyons à 
l'heure actuelle la guerre déborder le continent 
asiatique au delà des frontières de l'empire 
ottoman. Par la fatalité des choses « la pénombre 
de la grande lutte européenne couvre lentement 
l'empire immobile des Chahs ». 

Et pendant ce temps, les sympathies françaises 
en Perse s'étonnent de l'abandon où nous les 
laissons, quand elles subissent l'assaut répété et 
tenace des influences germaniques. 

C'est entendu, la Perse est chasse réservée aux 
influences russe et anglaise. Quel sera le sort de 
l'Iran après la guerre? Une note du 1 er novembre 
1915 du Gouvernement russe a fait prévoir au 
Gouvernement de Téhéran que « si les bruits 
d'un accord spécial entre la Perse, l'Allemagne 
et la Turquie recevaient confirmation, la conven- 
tion anglo-russe de 1907, basée sur le principe de 
la conservation de l'intégralité et de l'indépen- 
dance de la Perse, n'aurait incessamment plus 
aucun effet ». 

Il semble que le Gouvernement du Chah se le 
soit tenu pour dit. Mais les tribus et la force armée 
organisée par des officiers suédois, désavoués du 



VIII PRÉFACE. 

reste par le Gouvernement de Stockholm, sont en 
pleine révolte et ont joint leurs efforts à ceux des 
officiers allemands et turcs qui veulent une rupture 
des négociations entre la Perse, la Russie et l'An- 
gleterre et l'ouverture définitive d'un nouveau 
théâtre de la guerre. 

Quadviendra-t-il des destinées de l'Iran? Quoi 
qu'il en soit, les puissances de la Quadruple 
Entente ne doivent pas oublier un seul instant 
qu'elles poursuivent une guerre de libération et 
d'affranchissement et que le drapeau des alliés 
doit porter vraiment dans ses plis la liberté du 
monde. 

L'Allemagne a bien su profiter, tout récemment 
encore, des conflits d'intérêts qui se sont mani- 
festés à propos d'une solution, inconsidérément 
avouée, de la question des détroits et de Stam- 
boul. Elle guette l'occasion d'exploiter encore 
ces mêmes rivalités dans le golfe Persique où 
elle espère toujours créer une source de compli- 
cations et de conflits entre les deux empires alliés. 
— N'y a-t-il pas une riposte à lui opposer ? « Quoi 
de plus grandiose que la pensée de relier par un 
chemin de fer international le Bosphore au golfe 
Persique, de ressusciter par la vie économique la 



PREFACE. IX 

fécondité de ces plaines, de ces vallées et de ces 
plateaux où ont fleuri les civilisations les plus 
colossales et les plus charmantes à la fois du 
monde ancien? » 

Aujourd'hui, la guerre a simplifié les combi- 
naisons diplomatiques, l'essentiel est de maintenir 
l'entreprise du chemin de fer indo-européen à 
l'abri des tentatives turco-germaniques contre tout 
essai de monopolisation et d'exploitation du pan- 
germanisme sur les grandes routes de l'activité 
humaine. — 11 faut assurer la sauvegarde interna- 
tionale des deux grandes voies du monde : Berlin 
Salonique; Berlin golfe Persique. 

Telle est la pensée directrice et libérale de ce 
livre. A ce seul titre, il se recommande à l'opinion, 
qui, désormais en France, ne peut, ne doit plus, sous 
peine de déchéance se désintéresser des questions 
qui jusqu'ici lui ont paru trop longtemps lointaines. 

Qu'on le sache bien en France : Danube, 
Stamboul, les détroits bloc ou équilibre balka- 
nique, chemins de fer de Bagdad et transiranien 
sont questions connexes et interdépendantes. C'est 
pour avoir méconnu ces principes élémentaires 
que notre politique extérieure s'est révélée fragile 
et précaire. 



X PRÉFACE. 

La question persane est actuelle ; demain à 
l'heure du règlement de comptes, elle retiendra 
toute l'attention de la diplomatie. Aujourd'hui 
toute l'action turco-allemande dans l'Empire des 
chahs repose sur la communication du Bagdad qui 
relie Stamboul à Ispahan et le grand effort que 
va diriger Von der Goltz en Mésopotamie sera 
dirigé vers la Perse. 

Ce livre se recommande encore par le patrio- 
tisme ardent de son auteur. M. Demorgny est un 
Français profondément averti des contingences 
nécessaires qui s'imposent à la direction de notre 
action diplomatique, mais il veut que demain dans 
le monde renouvelé, la France joue un rôle digne 
d'elle. Il revendique dans les ententes futures 
toute notre personnalité et toute notre liberté. Et 
c'est là un programme que les circonstances ren- 
dent digne d'unir tous les Français. 

Paris, 1916. 

Lucien Hubert, 
Sénateur des Ar dermes. 



LA 

QUESTION PERSANE 



La question persane. 

La série des faits et événements auxquels la 
rivalité anglo-russe en Perse, la politique indi- 
gène et les menées turco-allemandes ont donné 
lieu, depuis la révolution persane et la convention 
anglo-russe de 1907 jusqu'à ce jour, constitue 
une page intéressante de l'histoire diplomatique 
contemporaine et de la politique musulmane. 

Dans son excellent livre : La rivalité anglo- 
russe au xix c siècle en Asie, le docteur Rouire a 
consciencieusement étudié les origines, l'histoire 
et le développement de cette rivalité ; il a donné 
un tableau exact de la situation respective de 
l'Angleterre et de la Russie dans les pays limi- 
trophes du Turkestan russe et de l'Inde anglaise, 
— il a exposé les considérations qui ont amené 

Demorgny. 1 



Z LA QUESTION PERSANE. 

les deux puissances rivales à l'entente provisoire 
du 30 août 1907. 

Mais, il ne paraît pas, d'après les résultats obte- 
nus à ce jour, qu'il y ait lieu de se montrer aussi 
optimiste que le D r Rouire, tant au point de vue 
des intérêts spéciaux en cause, qu'au point de vue 
de l'avenir. Bien loin de penser et de croire que 
la convention du 30 août 1907, en ce qui concerne 
la Perse, ait réglé la situation respective de l'An- 
gleterre et de la Russie, nous estimons qu'elle n'a 
été qu'un armistice temporaire que la diplomatie 
a été obligée d'insérer en son temps pour ménager 
les transitions, pour éviter une solution radicale et 
pour fixer les positions réciproques. 

On verra par la suite que la lutte entre les deux 
puissances s'est poursuivie depuis, souvent avec 
âpreté et que les points de conflits se sont multi- 
pliés entre les deux gouvernements avec les causes 
de tensions, de difficultés et de dépenses, et avec 
les antagonismes nés aussi de la politique indigène, 
ou provoqués par les menées allemandes 1 . 

La convention russo-anglaise de 1907 n'a été 
qu'un compromis, une formule équivoque et tran- 
sitoire, et le Gouvernement britannique se plaint 

1 V. Revue de Paris, 1 er mars 1915. Mon article sur les 
méthodes turco-allemandes en Perse. 



LA QUESTION PERSANE. 3 

que la Russie en ait profité pour se tailler en 
Perse la part du lion 1 . 

De son côté, le Gouvernementftranien, suivant 
ses anciens errements, se figure qu'une situation 
aussi tendue peut et doit s'éterniser. Il continue 
entre les Russes, les Anglais et les Allemands, 
cette politique, nous ne dirons pas d'équilibre, 
mais de faux poids et de fausse mesure, que Victor 
Bérard a décrite avec tant de sévère exactitude 
dans son livre Des révolutions de la Perse 2 . On 
ne peut d'ailleur s^as trop reprocher aux Persans 
cette politique, puisqu'elle leur parait être leur 
seule défense. 

Quoi qu'il en soit, les affaires de Perse sont loin 

1 V. Livre Bleu publié par le Gouvernement anglais, 1913, 
n° 1, pièce n° 335, 25 septembre 1912. Sir Ed. Grey à Sir 
Buchanan : « I had some conversation with M. Sazonof to 
day on the subject of Persia and pointed out on the map 
how large the Russian sphère was as compared with the 
British. I said that what people hère felt was that the 
changes since the Anglo-Russian convention had been to our 
desadvantage... ». — V. aussi Livre Bleu publié par le Gou- 
vernement anglais, 1913, n° 1, pièce 464, 11 décembre 1912, 
Mémorandum by Mr Shipley, on the Events at Tabriz... With 
référence to the Pamphlet compiled by Prof essor E. G. Browne. 

3 La mise au point de cette politique indigène nous paraît 
avoir été donnée par Louis Bertrand dans le Mirage oriental 
et M. Le Ghatelier en a formulé une théorie dans son exposé 
de la Politique générale musulmane, Paris, 1910. Publica- 
tions de la Revue du monde musulman. 



4 LA QUESTION PERSANE. 

d'être réglées. Elles ne le sont pas en ce qui con- 
cerne la Perse elle-même, lamentablement entre- 
tenue dans un état de décomposition morale et 
matérielle sous un régime mal défini, qui ne peut 
lui donner ni routes, ni voies ferrées, ni écoles, 
ni travaux d'irrigation, ni administration régu- 
lière, ni ordre, ni sécurité, ni aucune ressource 
d'une vie nationale ou autre. Elles ne sont pas 
non plus réglées au point de vue de la situation 
et des intérêts respectifs de la Russie et de l'An- 
gleterre 1 ; enfin, elles ont permis aux Turcs et 
aux Allemands d'employer tous les moyens pour 
tenter d'entraîner les Persans dans leur aventure. 

La Perse, qui sépare la Russie asiatique de 
l'Inde anglaise, fournit aux rivalités des deux 
Puissances un terrain toujours plus accidenté et 
toujours plus dangereux. — Les faits et les évé- 
nements de la guerre actuelle auront demain de 
graves conséquences pour l'Iran, dont le sort va se 
décider ; ses destinées sont à la veille d'occuper un 

1 L'optimisme de M. E. Driault (La France et la guerre, 
Paris, Cerf, 1915), ne me persuade pas plus que celui de 
M. le D r Rouire. Je n'ai pas vu en Perse que les Conventions 
anglo-russes de 1907 aient « assuré le règlement amiable de 
tous les malentendus ». — M. Isvolsky, l'auteur desdits 
traités, reconnaît lui-même qu'ils ont été mal appliqués en 
Perse. 



LA QUESTION PERSANE. O 

rang important dans les préoccupations de la 
politique européenne. 

Petit à petit, la guerre étend sa tache d'huile 
monstrueuse et sanglante. Elle déborde mainte- 
nant le continent asiatique au delà des frontières 
de l'empire ottoman. Les Turcs ont envahi la pro- 
vince persane de l'Azerbeïdjan et de Kermanhah 
au cours de l'hiver, et même durant quelques 
jours, ils ont occupé Tahriz, sa capitale, grande 
ville de 200.000 habitants. Chassés par les troupes 
russes, ils ont étendu le réseau de leurs intrigues 
avec l'aide d'agents germaniques jusqu'au cœur 
de la Perse, dont le gouvernement, dépourvu 
d'armée, est impuissant. Une agitation musul- 
mane a grandi, elle aurait pu devenir mena- 
çante. 

Aussi les Russes ont-ils été mis dans l'obliga- 
tion d'élargir en ces régions leur théâtre d'action. 
Ils se sont d'abord emparés de Van, situé sur la 
rive orientale du lac du même nom; puis, descen- 
dant vers le sud de l'Azerbeïdjan, ils ont atteint 
et dépassé le vaste lac d'Ourmiah. ils sont 
entrés à Miandouab, à 150 kilomètres de Tabriz. 
En même temps, au nord, des troupes avec de 
l'artillerie ont été débarquées à Enzeli, port de 
la Caspienne, et marchent sur Kasvin, route de 
Téhéran. 



O LA QUESTION PERSANE. 

D'autre part, les Anglais, installés à Bassorah 
et au Chat-el-Arab, sont engagés dans une série 
d'opérations contre les Turcs qui habitent les 
vallées persanes duKarounet duKerkha, affluents 
du Tigre. 

Ainsi, par la fatalité des choses, la pénombre 
de la grande lutte européenne couvre lentement 
l'empire immobile des chahs '. 

L'attention de la diplomatie va se trouver portée 
à l'heure du règlement des comptes de la guerre 
sur les questions soulevées par l'exécution d'une 
importante partie de la convention anglo-russe 
de 1907, car, au contact brutal des réalités et des 
faits, cette fiction diplomatique semble avoir fait 
son temps en Perse. 



La rivalité anglo-russe en Perse. 

La convention anglo- russe du 30 août 1907 
n'est pas spéciale à la Perse ; elle concerne aussi 
la situation respective de l'Angleterre et de la 
Russie au Thibet et en Afghanistan. Avant le 
traité, des deux puissances en lutte, c'était l'An- 

1 V. l'article du commandant de Civrieux, Le Matin, 
mai 1905. 



LA RIVALITE ANGLO-RUSSE EN PERSE. 7 

gleterre et non la Russie qui, depuis un siècle, 
avait déployé le plus d'efïorts pour s'assurer l'hé- 
gémonie et pour accaparer le plus de peuples et 
de royaumes en Asie. 

Au Thibet, l'Angleterre avait partie gagnée; 
elle s'était fait sa part dans le commerce local et 
avait exclu de ce commerce toute autre puissance. 
En Afghanistan, l'influence anglaise était prépon- 
dérante, exclusive, et cette situation privilégiée 
était reconnue et acceptée en fait et en droit à la 
fois par les souverains afghans et par la Russie. 

De son côté, en Perse, la Russie, descendue du 
Caucase, s'était incorporé la Géorgie, avait soumis 
les Tcherkesses et autres peuplades mahométanes; 
elle avait conquis l'Arménie persane, pris Kars et 
Batoum. En 1797, Agha Mohammed devait céder 
à la Russie la partie du Daghestan au nord du 
Kour. En 1813, parle traité duGulistan, Fath AH 
Chah perdait le reste du Daghestan et le Chirvan. 
En 1828, par le traité de Tourkmantchaï, l'Erivan 
et le Nakhitchevan étaient également enlevés à la 
Perse; le même traité stipulait pour les bateaux de 
guerre russes le monopole de la Caspienne. 

Après chaque guerre, le Chah se trouvait de 
moins en moins maître d'orienter sa politique dans 
un sens défavorable aux intérêts russes qui se 
trouvèrent imposés jusqu'à l'Ararat et l'Araxe. 



8 



LA QUESTION PERSANE. 



La Russie s'était ainsi créé une province de Trans- 
caucasie, mais elle avait dû s'arrêter de ce côté, 
à plus de 1.000 kilomètres de la frontière de 
l'Inde. De l'autre côté de la Caspienne, les progrès 
des Russes avaient été plus marqués. Par bonds 
successifs, ils s'étaient portés, au cours du 
xix° siècle, de l'Oural à la frontière de Chine, 
occupant ainsi tout le bassin du Syr Daria, la rive 
droite de l'Amou Daria et la rive gauche de ce 
fleuve jusqu'au cours de l'Attrek. 

La majeure partie de cette Transcaspie, de ce 
Turkestan russe, n'est d'ailleurs que steppes et 
déserts, sauf les hautes vallées de Ferganah et de 
Samarcande et quelques oasis comme celles de 
Khiva et de Merv. 

Cependant l'Angleterre, non contente d'avoir 
transformé le Belouchistan, l'Afghanistan et le 
Thibeten autant de glacis de la frontière de l'Inde, 
avait fait du golfe Persique un lac anglais : sur 
la côte arabique, elle avait fait accepter son pro- 
tectorat à la petite république de Koweit ; occupé 
plus au sud les îles Bahrein. Elle tenait sous sa 
dépendance l'État d'Oman dont elle pensionnait 
le sultan. A l'embouchure du Chat-el-Arab, l'An- 
gleterre avait imposé sa tutelle au Cheikh de 
Mohammerah. Sur la rive persane, elle s'était 
installée à Gualior, elle avait mis une garnison de 



LA RIVALITE ANGLO-RUSSE EN PERSE. V 

cipayes de llnde à Djask, à l'entrée du détroit 
d'Ormuz. Pour surveiller le commerce, et pour 
assurer la domination de l'Angleterre, cinq rési- 
dents politiques étaient fixés à Mascate, Koweït, 
Bender Abbas, Bahrein, Bouchire. Le plus élevé 
d'entre eux, celui de Bouchire, vrai maître de ces 
parages, est appelé le roi du golfe Persique par les 
riverains. 

En novembre 1814, les Anglais signaient enfin 
à Téhéran avec le gouvernement de la Perse 
une alliance défensive qui promettait les secours 
et les subsides de Londres en cas d'invasion 
russe, pourvu que le Chah ne fût pas l'agres- 
seur 1 . 

Mais les entreprises de Napoléon avaient fait 
comprendre à l'Angleterre le danger que pouvait 
faire courir à l'Empire des Indes une attaque par 
voie terrestre à travers les régions qui s'étendent 
de l'Euphrate à l'Indus 2 . Débarrassée de ce souci 
du côté de la France après la chute du premier 
Empire, l'Angleterre se trouva en présence d'un 
rival plus redoutable encore, la Bussie, qui, par 
son voisinage et par les forces et les ressources 

1 Ce traité de Téhéran est resté jusqu'à la guerre de 1857 
le code des relations anglo-persanes. 

8 L'entreprise allemande du Bagdad a fait renaître ce 
danger. V. plus loin, p. 48 et suiv. 



/ 



10 LA QUESTION PERSANE. 

dont elle dispose, peut exercer une action éner- 
gique sur la Perse. 

Les luttes entre la Russie et la Perse étaient 
fréquentes et celle-ci devait payer chaque fois, 
comme on vient de le voir, les frais de la guerre 
par des pertes de territoire et des contributions 
d'argent. Il était donc à craindre que la Perse ne 
tombât complètement sous l'influence ou la domi- 
nation russe, que ne retenaient plus les victoires 
de la France révolutionnaire et napoléonienne, 
quand l'Angleterre réussit à conclure en 1834 
avec la Russie un accord par lequel les deux 
puissances contractantes s'engageaient à maintenir 
la Perse comme Etat indépendant. 

C'est à partir de ce moment que le Gouverne- 
ment britannique, tranquillisé et rassuré pour un 
temps, se mit à entreprendre l'organisation écono- 
mique du pays, en faisant porter ses efforts surtout 
sur les régions de la Perse qui étaient le plus 
accessibles à son action et dont la possession impor- 
tait le plus à la défense de l'Inde, c'est-à-dire sur 
la Perse méridionale qui touche au golfe Persique 
et à la mer d'Oman. 

De 1834 à 1855 l'Angleterre monopolisa rapi- 
dement les opérations financières, les moyens 
de communications maritimes et terrestres, les 
mines et les routes, le commerce et la navigation. 



LA RIVALITÉ ANGLO-RUSSE EN PERSE. 11 

On pouvait même croire à une prochaine absorp- 
tion économique de l'empire des Chahs par la 
Grande-Bretagne qui aurait pu, au lendemain de 
la guerre de Crimée, profiter de l'affaiblissement 
delà Russie, pour porteries dépendances de l'Inde 
de la rivière Dacht à l'Euphrate, du Belouchistan 
à la Mésopotamie et clore ainsi à son profit la 
question du golfe Persique. 

Mais l'occasion, qui ne devait plus se retrouver 
depuis, fut perdue, parce que l'école de Man- 
chester, hostile à toute extension coloniale, consi- 
dérée comme pouvant causer plus d'ennuis que 
rapporter de profits, faisait à cette époque autorité 
au Foreign Office. 

Modifiant alors sa tactique, la Russie mit pour 
un temps la manière forte de côté et lui subs- 
titua la méthode de pénétration pacifique qui 
avait si bien réussi à sa rivale. Le Gouvernement 
russe allait étreindre le Gouvernement persan 
d'une telle sollicitude que celui-ci ne pourrait 
bientôt plus rien lui refuser. 

L'Angleterre s'efforça aussitôt de parer le coup, 
et c'est à cette époque que l'histoire peut commen- 
cer à enregistrer les nombreux et curieux épisodes 
de cette lutte d'influences qui se disputent le pla- 
teau de l'Iran. 



12 LA QUESTION PERSANE. 

Les associés rivaux étaient définitivement intro- 
duits en Perse. De 1872 à 1915, à ce jour, on peut 
diviser l'histoire de la Perse en quatre périodes : 
1° la période anglo-kadjiare (1872-1898); — 2° la 
période russo-kadjiare de 1898 à 1907; — 3° la 
période qui s'étend entre les accords anglo-russes 
de 1907 et les extraordinaires et bien inattendus 
accords russo-allemands de 1910 à Potsdam. — 
Enfin la période 1910-1915 qui comprend les évé- 
nements de 1911 et pendant laquelle les intrigues 
lurco-germaniques se donnent libre carrière en 
Perse. On peut regretter à l'heure actuelle que les 
Gouvernants de l'Iran ne comprennent pas assez 
que les intérêts du pays s'identifient avec ceux de 
l'Angleterre et de la Russie 1 . Une simple déclara- 
tion de neutralité, sans grande conviction peut- 
être, n'est pas suffisante. Le Gouvernement du 
Chah a tout intérêt à soutenir ces deux puis- 
sances dans leur tâche et à les aider à arrêter les 
intrigues turco-germaniques. 

«Jusqu'en 1860, le Turc kadjiar qui règne sur 

1 C'est ainsi que le 10 juin 1915 le Gouvernement persan 
a cru devoir démentir l'existence d'une convention russo- 
persane du 17 novembre 1913 en vertu de laquelle le Nord du 
Royaume serait occupé par les troupes russes pour protéger 
le pays contre les incursions chroniques des soldats otto- 
mans. 



LA RIVALITÉ ANGLO-RUSSE EN PERSE. 13 

l'Iran depuis 1796, fut un chah fortuné 1 . Mal- 
gré ses prodigalités, malgré le gâchage de sa Cour, 
malgré sa traditionnelle manie de donner des vil- 
lages, des bourgs, des districts entiers à tel ou tel 
de ses flatteurs, le Kadjiar fut riche, tant qu'il 
mena dans son empire la vie semi-nomade, allant 
de résidence en résidence manger sur place les 
revenus de ses domaines et se faire entretenir par 
ses fermiers de dîmes et par ses peuples. Toutes 
ses dépenses journalières étaient couvertes par les 
pichkechs (cadeaux). Les impôts liquides lui pro- 
curaient son argent de poche et comme il s'était 
déchargé de tous les frais du gouvernement, il lui 
restait au bout de l'an un assez joli bénéfice. 

» Il commença de sentir le besoin, quand sa vie 
de déplacements abandonnée, il s'installa à l'eu- 
ropéenne dans sa capitale de Téhéran ou dans ses 
palais de la proche banlieue. Il lui fallut alors un 
supplément de revenus ». 

Le besoin devint de la gêne quand le roi, quit- 
tant son empire, se mit à fréquenter l'Europe. Les 
voyages successifs des Chahs mangèrent d'avance 
les revenus de plusieurs années et peu à peu rui- 
nèrent le crédit du roi. A partir de cette époque, 
le Chah allait se débattre dans les embarras finan- 

1 V. Les révolutions de la Perse, op. cit., Victor Bérard. 



14 LA QUESTION PERSANE. 

ciers, cherchant à Londres et à Saint-Pétersbourg 
un prêteur complaisant 1 . 

La période anglo-kadjiare 1872-1898, fut mar- 
quée d'abord en 1873 par « le plus extraordinaire 
et complet abandon de toutes les ressources indus- 
trielles d'un État entre les mains de l'étranger » 2 . 
Le projet de contrat anglo-persan comprenait : 
le monopole absolu des lignes ferrées, tramways à 
construire pendant soixante-dix ans; la conces- 
sion de toutes les mines ; le monopole des forêts 
domaniales et de toutes les terres en friche ; le 
privilège de tous les travaux d'irrigation ; le 
droit de préférence pour toutes installations de 
banque d'État, de routes et de télégraphes ; la ferme 
des douanes pour vingt-cinq ans, etc. Ce projet trop 
vaste, qui nécessitait un apport initial de 150 mil- 
lions, ne put être réalisé. D'ailleurs, la diplomatie 
russe sut exciter contre le concessionnaire, baron 
de Reuter, les défiances de la Cour : Nasr-ed-Dine 
retira brusquement ses promesses. En 1889, nou- 
veau projet d'association anglaise : le chah concéda 
aux Anglais le monopole du tabac moyennant 

1 V. B. Payne, L'Angleterre, la Russie et la Perse, esquisse 
historique, politique et prophétique formant le résumé de 
trois lettres adressées au Globe, journal quotidien de 
Londres. Imprimé, pour circulation privée, en français et 
en anglais, 1872. 

2 G. Gurzon, Persia, p. 180. 



LA RIVALITÉ ANGLO-RUSSE EN PERSE. 15 

pickech 1 initial et redevance annuelle. De nou- 
veaux troubles furent suscités par la diplomatie 
russe contre cette concession. Dès lors, il fut facile 
de prévoir 2 quelle conséquence fatale à la royauté 
absolue auraient ces contrats entre le roi et les 
étrangers. La Perse allait être rapidement con- 
duite à la révolution. En 1892 Nasr-ed-Dine 
dut retirer au concessionnaire le monopole des 
tabacs et donner aux Anglais une indemnité de 
12 millions de francs. Ce fut une brouille dans 
l'association anglo-kadjiare et l'affaire des tabacs 
manquée marque un déclin de l'influence 
anglaise. 

AvecMozaffer-ed-Dine et son grand vizir Amir- 
es-Soltan, 1898-1903, commence le régime de 
l'association russo-kadjiare. Le chah ayant 
toujours besoin d'argent, la Russie se montre de 
composition plus facile que l'Angleterre. La 
banque russe d'escompte demande moins de 
garanties que la banque impériale anglaise. A 
cette tentative de mainmise sur les finances, le 
gouvernement russe ajoute la mainmise sur l'ar- 
mée. Il s'occupe d'assurer à la dynastie régnante 
la sécurité nécessaire au moyen d'une brigade de 

1 Cadeau. 

2 Dr. Feuvrier, Trois années en Perse. 



16 LA QUESTION PERSANE. 

gardes cosaques instruite par des officiers russes 1 . 
Des routes, concédées à des ingénieurs et à des 
péagers russes, assurent au roi la prompte arrivée 
des troupes moscovites de secours dans les trois 
capitales, religieuse, royale et princière du Nord : 
Meched, Téhéran et Tauris. 

A ce moment, profitant des embarras anglais 
de la guerre sud-africaine, l'éternelle poussée 
des Russes vers la mer libre, avait percé la Mand- 
chourie et atteint Port-Arthur (1896-1898). Péters- 
bourg, croyant en avoir fini avec l'extrême Orient, 
voulut pousser ses forces vers le golfe Persique et 
les mers chaudes, vers Bouchir et Bender Abbas. 
Un service régulier de navires fut créé entre 
Odessa et Bouchir; des agents consulaires furent 
établis dans les ports persans du Sud et notam- 
ment un consul général fut installé à Bouchir, à 
côté du roi anglais du golfe Persique. 

Déjà, depuis 1891, un traité russo-persan de 
commerce, très avantageux pour les affaires russes, 
avait relégué au second plan le commerce anglais 
qui se trouva menacé jusque dans la région du Sud. 

La guerre russo-japonaise arrêta cette poli- 

1 En juillet 1915, l'Allemagne, la Turquie et l' Autriche- 
Hongrie ont opposé à cette brigade la création de gardes 
turques, kurdes, etc., pour l'ambassade ottomane et pour les 
légations germaniques. 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 17 

tique envahissante, en ramenant la force russe en 
Extrême-Orient. Profitant à son tour de l'état de 
choses nouveau à la veille d'être créé par le traité 
de Portsmouth, l'Angleterre conclut en hâte avec 
le Japon, le 12 août 1905, un traité offensif et 
défensif, aux termes duquel toute l'armée japo- 
naise peut être appelée, le cas échéant, à coopérer 
avec les troupes anglaises, pour Ja protection de 
la frontière nord-ouest des Indes, y compris la 
Perse l . 



Les causes de la révolution de la Perse. 

Nous avons vu que l'abandon des ressources 
nationales, négocié par le Chah au profit des 

1 Ce traité d'alliance ne limite pas les obligations des 
signataires à l'Asie et à l'Extrême-Orient. Le sens général 
de leur engagement implique que si l'une des parties contrac- 
tantes se trouve en état de guerre pour la défense de ses 
intérêts, l'autre partie se portera au secours de son alliée 
au titre de belligérante et ne signera la paix que d'accord 
avec celle-ci. — C'est en vertu de cette interprétation que, 
après avoir concerté son action avec Londres et d'accord 
avec Paris et Pétrograd, le Mikado a adressé le 14 août 1914 
un ultimatum à l'Allemagne et qu'il s'est rangé aux côtés 
delà Triple-Entente. Cette collaboration paraît du reste entrer 
dans une phase nouvelle d'activité. — V. YOsaka Asahi, grand 
journal du Japon. — La Russie elle-même songe à faire étendre 
le traité d'alliance et à s'adjoindre le Japon sur le front orien* 
tal. — Juillet 1915. 

Demobqny. 2 



18 



LA QUESTION PERSANE. 



étrangers, devait avoir des conséquences fatales 
pour la royauté absolue et que la Perse allait être 
rapidement conduite à la révolution. 

La révolution persane n'a pas été un assaut des 
soldats contre la théocratie comme en Turquie; 
elle n'a pas été non plus une révolte des idées 
modernes contre la tradition. Elle a eu, dit Victor 
Bérard, pour cause principale une querelle sur- 
venue entre le roi et le parasitisme persan, quand 
le roi, ne trouvant plus sa part suffisante, a voulu 
l'agrandir aux dépens de ses anciens associés, en 
substituant au vieux système iranien une fiscalité 
européenne, afin de subvenir à ses dépenses per- 
sonnelles. 

Victor Bérard considère même cette cause comme 
unique. Eugène Aubin 1 reconnaît, avec l'éminent 
auteur des Révolutions de la Pw, que les voyages 
royaux, et les besoins d'emprunter qui en furent 
les conséquences, ont contribué au mouvement 
révolutionnaire. Mais Eugène Aubin trouve dans 
l'évolution même de la religion chiite, dans la 
pénétration des idées européennes en Perse, dans 
la fermentation des idées nouvelles parmi les grou- 
pements persans de la Russie, de l'Egypte et de 
l'Inde, ainsi que dans la guerre russo-japonaise, 

1 E. Aubin, La Perse d'aujourd'hui. — E. Aubin, sous son 
nom véritable A. Descos, ancien ministre de France à Téhéran. 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 19 

dans la révolution russe et dans les rivalités anglo- 
russes elles-mêmes les causes déterminantes de la 
révolution persane. 

De l'avis d'Eugène Aubin, c'est l'évolution 
même du chiïsme qui a donné l'impulsion 
initiale. 

Sans vouloir donner à cette évolution l'esprit 
philosophique appliqué pour le bonheur de l'hu- 
manité à la science politique, qui a caractérise 
le mouvement intellectuel de l'Occident au 
xvm e siècle, on ne peut nier en effet le caractère 
nettement démocratique de la communauté musul- 
mane, ni la souplesse, ni l'aptitude au progrès des 
confréries et écoles chiites de philosophie. 

Quoi qu'il en soit, et en supposant que le besoin 
d'emprunter et la nécessité de fournir une garantie 
aux prêteurs aient obligé le gouvernement persan 
à essayer d'introduire de la régularité dans 
quelques-unes de ses administrations, c'était déjà 
un résultat. 

Mais les voyages de Nasr-ed-Dine et de Mozaffer- 
ed-Dine eurent d'autres conséquences pour la 
pénétration des idées européennes. Chaque dépla- 
cement du chah fut accompagné de suites nom- 
breuses, si bien, que « la domesticité royale put 
entrer en contact avec une société nouvelle, qui 
lui révéla des habitudes inconnues d'indépendance 



20 LA QUESTION PERSANE. 

et de liberté. Il semble que le séjour de Paris fit 
sur eux l'impression la plus vive; les espoirs de 
régénération de la Perse s'échauffèrent au souvenir 
de notre Révolution ». 

Au surplus, Nasr-ed-Dine Chah envoya s'édu- 
quer en France deux groupes d'étudiants, qui se 
dispersèrent dans les diverses écoles. L'intention 
du roi était d'utiliser pour la Perse les connais- 
sances acquises par ces jeunes gens et d'éviter 
ainsi la dépense de conseillers européens. Cette 
intention ne fut pas réalisée. 

Sous le règne de Mozaffer-ed-Dine, la jeunesse 
persane prit librement son essor vers l'Europe, 
ceux de l'Azerbaïdjan allèrent de préférence en 
Russie, ceux du Sud aux Indes. « Quelques grands 
seigneurs de Téhéran envoyèrent leurs enfants 
dans la réactionnaire Allemagne. Ceux qui aspi- 
raient aux honneurs partagèrent prudemment leur 
progéniture entre l'Angleterre et la Russie. De 
beaucoup le plus grand nombre gagna les contrées 
de langue française ». 

D'autre part, la fermentation des idées nouvelles 
parmi les groupements persans de la Russie, de 
l'Egypte et de l'Inde, provoqua l'apparition simul- 
tanée de journaux, qui secrètement pénétrèrent en 
Perse, y critiquèrent l'état de choses établi et pré- 
conisèrent les avantages de la liberté. UHabl-oul- 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 21 

Matin (l'aide puissante) fut le journal le plus 
influent de l'époque ; il eut pour fondateur un Seyed 
(descendant du prophète) de Kachan, exilé à Cal- 
cutta. Il faut citer en outre le Mouayyad, journal 
d'Egypte, et quelques organes du parti jeune-turc. 

Enfin la guerre russo-japonaise, 1903-1905, et la 
poussée révolutionnaire russe franchissant le Cau- 
case, déterminèrent le mouvement révolutionnaire 
persan, qu'avait initié l'évolution du chiïsme et 
que le contact de l'Europe avait amené à maturité. 
Les fedais, ou révolutionnaires russes, Arméniens, 
Géorgiens du Caucase, installés à Tauris, déci- 
dèrent la ville à se révolter. 

La révolution persane n'a donc pas été seule- 
ment une manœuvre des parasites persans contre 
le chah qui les avait privés de certains bénéfices. 
L'insouciance des Persans et l'apathie asiatique 
permettent difficilement d'admettre qu'une simple 
crise financière ait pu provoquer une action déci- 
sive. Il n'est pas exact non plus d'attribuer exclu- 
sivement le mouvement révolutionnaire aux impé- 
rialistes anglais de l'Inde. Tout au plus le libéra- 
lisme persan profita-t-il des convenances de 
l'Angleterre qui, accommodant ses traditions au 
mieux de ses intérêts pour la défense de l'Inde, 
soutint les aspirations de la jeune Perse. D'ailleurs, 
la politique impériale britannique a trop souvent 



22 LA QUESTION PERSANE. 

paru oublier qu'elle dut jadis sa sécurité à l'esprit 
libéral de ses rapports avec les indigènes 1 . 

Si la Perse a dû subir dans sa propre histoire 
l'anarchie des tribus et des villes pour arriver 
au xix° siècle à l'opprobre des Mignons et à 
l'écroulement de la monarchie pourrie, il ne faut 
pas oublier que ce pays a mis dans l'histoire de 
l'Islam un beau rayonnement d'art et d'intellec- 
tualité et qu'il a été un des plus riches et des 
plus délicats domaines de la civilisation humaine. 

La connaissance du mouvement philosophique 
et religieux est indispensable pour la compréhen- 
sion de l'évolution des idées qui a fait passer 
depuis quelques années le régime gouverne- 
mental absolu des chahs à la Constitution, par 
l'intermédiaire de la révolution. Il faut supposer 
en effet que la Perse a gardé, malgré le despo- 
tisme, le germe délicat de sa pensée ancienne, 
entre les nobles prédications du cheikhisme, du 
pirisme, du zikrisme, du babisme, du chiïsme 
intégral et de ses schismes ; entre les exalta- 
tions commémoratives en l'honneur des saints 
martyrs et le culte de la liberté enseigné par la 



1 C'est ainsi que le Gouvernement britannique dédaigne de 
se servir de l'instruction publique comme moyen de péné- 
tration et d'influence en Perse. 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 23 

Révolution française. Et c'est là qu'il faut trouver 
la genèse de la révolution persane, au milieu 
des proclamations des andjumans, des prédica- 
tions des mollahs et des exemples des fedais. 
Malheureusement cette révolution, qui aurait 
dû être l'élan de renaissance du chiïsme, se trans- 
formant pour revivre, fut moins nationale qu'hos- 
tile aux étrangers, moins libertaire qu'hostile à la 
tyrannie. Elle ne sut pas sortir de l'anarchie et ce 
fut l'esprit de chimères et d'illusions qui la perdit. 

Il faut juger des choses persanes à la mode 
persane, ou plutôt à la mode musulmane. Tout 
d'abord on ne conçoit pas chez les musulmans les 
idées de patriotisme et de nationalisme comme 
en Occident; ensuite, le musulman se croit en 
général très au-dessus de toute autre variété de 
l'espèce humaine; enfin, une fois les rites de 
prières et de louanges au prophète accomplis, 
le musulman a une préoccupation générale et 
dominante : celle du profit. 

En premier lieu, les concepts d'États, de na- 
tions, d'empires sont autres pour la civilisation 
musulmane que pour la civilisation occidentale. 
Tout musulman est chez lui en chaque point de 
la terre d'Islam et le lien religieux islamique 
subsiste partout et toujours. L'esprit national se 



24 LA QUESTION PERSANE. 

confond avec l'esprit musulman et le pays 
musulman ne s'isole pas comme le pays euro- 
péen *. Dans l'ensemble de l'humanité, le monde 
musulman représente une civilisation, dispersée 
géographiquement, mais relativement et sociale- 
ment unie sur toute la surface du globe, malgré 
les divergences doctrinaires du chiïsme et du 
sunnisme, les haines de schismes et les sépara- 
tions d'écoles '. Cette conception est d'ordre 
numériquement et géographiquement supérieur 
à la notion de pays, d'État, de nation et d'empire. 
C'est une solidarité plus étendue que la classifi- 
cation nationale et la loi musulmane prescrit la 
défense collective du territoire musulman, qui 
n'appartient pas en particulier au pays ou à la 
nation qui le détient, mais à toute la commu- 
nauté par une forme supérieure du droit de pos- 
session 2 . On conçoit donc les difficultés que doit 

1 Le Chatelier, La politique musulmane (Revue du monde mu- 
sulman), septembre 1910, essaie de démontrer comment cette 
solidarité religieuse se transforme actuellement et peu à peu 
en solidarité économique. — Dans une brochure récente, Pour 
ou contre l'Islam, mon excellent condisciple et ami, le séna- 
teur Lucien Hubert a repris cette idée. 

2 Le mot patrie pour un Osmanli ne signifie pas la contrée 
où l'on est né, mais le pays musulman que l'on habite, qui 
vous nourrit et qui satisfait à tous les besoins matériels 
et moraux (Ali Suavi, A propos de l'Herzégovine, Paris, 1875, 
Maisonneuve et G ie ). 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 25 

éprouver le mouvement de réformes à l'euro- 
péenne en pays musulman, puisque ce mouve- 
ment tend à le diviser politiquement, à séparer ses 
régions géographiques, à les rendre étrangères 
Tune à l'autre dans l'ordre gouvernemental et 
administratif. 

Ce n'est pas tout; non seulement, la commu- 
nauté musulmane n'est pas enfermée rigoureuse- 
ment dans le cadre de la race, du peuple, des 
frontières, de l'État, mais le type social de l'État 
musulman est beaucoup plus celui d'un noyau 
organique, autour duquel s'étend un développe- 
ment de plus en plus diffus, que celui d'une 
structure générale et complète. 

En Perse, par exemple, il existe en principe 
une autorité centrale, mais cette autorité ne 
s'exerce, ne se transmet qu'inégalement. Hors d'une 
certaine zone, elle devient vague et incertaine. 

« La Perse n'est ni un État, ni une nation. 
C'est l'étrange combinaison d'une anarchie féodale 
et d'une fiscalité centralisée. C'est une mêlée de 
peuples, Bakhtyaris, Chaldéens, Loures, Kurdes, 
Arméniens, Turcs, Géorgiens, Turcomans^ Arabes, 
Tadjiks, Taliches, Chasevens, Karapapaks, etc. 
C'est l'instable mélange de tribus nomades et de 
cultivateurs à peine fixés au sol. C'est une fédéra- 
tion monarchique, un agrégat de peuples ambu- 



26 LA QUESTION PERSANE. 

lants, d'où émergent quelques îles de sédentaires, 
ici des bourgs et des villages déshabités la moitié 
de l'année, de loin en loin quelque ville, qui, 
dense fourmilière aujourd'hui, ne sera demain que 
ruines abandonnées »*. 

« Il semblerait que l'on ne pût réunir collection 
plus nombreuse et plus bigarrée de peuples et de 
tribus de langues et de patois et d'humanités plus 
discordantes. Pourtant cette diversité recouvre 
une certaine ressemblance de vie quotidienne, 
d'habitudes sociales et politiques : métissés ou 
presque purs, sémitisés, mongolisés, turquifiés ou 
passés au noir, à toutes ces populations de l'Iran, 
il reste en commun avec la vie religieuse, la vie 
semi-nomade du pasteur. 

» L'histoire sociale du pays n'est que l'éternelle 
transhumance des hommes et des troupeaux. Il 
en résulte une perpétuelle alternative de paix et 
de batailles civiles, de pactes et de brigandages, 
la guerre permanente entre sédentaires et nomades 
et la révolte endémique des uns et des autres 
contre le chef de la tribu qui s'érige en maître 
de J'empire et qui s'intitule : Roi des Rois, Chah 
in Chah » 2 . 



1 V. Victor Bérard, op. cit. 

2 Voir Revue du monde musulman, vol. 22 et 23, mars et 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 27 

Nous avons dit que le musulman se croit en 
général très au-dessus de toute autre variété de 
l'espèce humaine. Les musulmans se font en effet 
illusion sur leur sort; ils ne pensent qu'à leurs 
gloires passées, ils ne savent que s'admirer dans 
ce qu'ils ont fait jadis, et ne comprennent pas que 
la situation n'est plus la même. En outre, il ne 
faut pas croire que dans le monde musulman, la 
masse populaire soit éblouie par les beautés de la 
civilisation européenne 1 . En réalité, tous ces gens, 
que ni leurs traditions, ni leurs mœurs, ni leurs 
climats ne prédisposent à vivre selon notre idéal 
social, répugnent à subir la contrainte de n'im- 
porte quel gouvernement régulier, si juste et si 
honnête soit-il. En face de la plus anarchique et 
de la plus vexatoire des tyrannies, ils ont toujours 
quelque espérance d'échapper aux gendarmes. Au 
contraire, ce qui leur est le plus insupportable, 
c'est l'ordre qui règle la vie de l'Occidental. Ces 
races ne conçoivent point ce que nous entendons 



juin 1913, mon article sur les tribus du Fars et du sud de la 
Perse. — Voir aussi nia brochure : Essai de réformes et 
d'enseignement administratifs en Perse, 1911-1914. Paris, 
Leroux, 1915. 

1 La guerre actuelle, produit de la kultur germanique, 
semble démontrer qu'il n'y a vraiment pas de quoi être 
ébloui. 



28 LA QUESTION PERSANE. 

par exactitude et l'idée d'un règlement quelconque 
n'entre point dans leur esprit 1 . 

L'idée du panislamisme a été surtout développée 
de notre temps par un Persan. Ce Persan, Seyed 
Djemal-ed-Dine, Assad-Abadi auteur de la Réfu- 
tation des matérialistes 2 et de discussions célèbres 
avec Renan au sujet de V Islam et la Science, a 
provoqué dans tous les pays d'Orient où il a passé 
un important mouvement de réformes 3 . Il a jeté 
dans l'esprit des penseurs les germes d'une révo- 
lution intellectuelle. 

La théorie dupanislamismepeutse résumer ainsi: 
« Les gouvernements chrétiens donnent comme 
prétexte aux attaques et aux humiliations qu'ils 
infligent aux États musulmans leur état arriéré et 
barbare . D'autre part, ils étouffent par des milliers de 
moyens et même par la guerre tous les mouvements 



1 V. Louis Bertrand, Le mirage oriental, op. cit. 

2 La réfutation des matérialistes, en langue persane : 
Radd Neit cherry é; et en arabe : Ar-Raddo 'ala' d-dahriyyin. 

3 Les Anglais, par des moyens multiples, ont poursuivi 
son œuvre et fait suspendre ses publications à Londres. V. 
G. Browne, The Persian Révolution. — Il ne faut pas con- 
fondre ce Djemal-ed-Dine Assad Abadi avec Djemal-ed-Dine 
Vahez qui fut également un grand orateur libéral et qui fut 
assassiné près de Hamadan par les réactionnaires, pendant 
la révolution, sous le règne de Mohamed Ali Chah. 



LES CAUSES DE LA REVOLUTION DE LA PERSE. 



29 



de réveil et de réforme tentés dans les pays musul- 
mans. De là, la nécessité d'une alliance défensive 
entre les musulmans du monde entier pour sauve- 
garder leur indépendance, acquérir les éléments 
du progrès et les moyens de la force européenne »*. 

Un groupe de « jeunes-persans » travaillait à 
Constantinople sous les ordres de Seyed Djemal- 
ed-Dine et envoyait des notes et des observa- 
tions à Nedjeff et à Téhéran, en vue de faire de 
la propagande parmi les ulémas chiites et les 
personnages influents de la Perse. Mirza Reza Ker- 
mani, le meurtrier de Nasr-ed-Dine Chah, certains 
princes et quelques ministres persans en disgrâce 
faisaient partie de ce groupe. 

Avant Djemal-ed-Dine, Nadir Chah, le grand 
roi conquérant de la Perse, précurseur de ces 
idées panislamistes, voulait une confédération dans 
laquelle tous les États musulmans, mettant leurs 
forces en commun et songeant à créer des idées et 
un sentiment de solidarité solide entre musulmans, 
aurait mis fin aux querelles religieuses des sun- 



1 C'est cette théorie que la Turquie avec l'Allemagne a essayé 
et essaie de mettre en application en de persévérantes tenta- 
tives pour agiter l'Islam. Elle a même lancé en 1915 par ses 
organes officieux la fausse nouvelle de l'alliance des trois 
seuls Etats musulmans encore indépendants : l'Empire 
ottoman, l'Afghanistan et la Perse. 



30 LA QUESTION PERSANE. 

nites et des chiites, si aiguës depuis Suleiman et 
les rois Séfévis. 

C'est ainsi que les premiers pas vers la civilisa- 
tion occidentale furent faits sous la poussée d'une 
réaction aveugle et brutale, tant il est vrai que bon 
nombre d'idées lancées dans la circulation ont, 
sous l'influence des événements, donné des résul- 
tats totalement contraires à ceux qu'attendaient 
les promoteurs du moment 1 . 

D'autre part, si une certaine minorité éclairée 
de musulmans peut jusqu'à un certain point être 
considérée comme exempte de fanatisme, il y a 
encore à ce point de vue un abîme, surtout en 
Perse, entre cette minorité et la masse ignorante 
qui n'a en rien diminué son zèle religieux. Ce 
zèle religieux empêche les musulmans d'accueillir 
la science et les philosophies étrangères, et le 
peuple est d'accord avec le clergé pour résister à 
l'envahissement des idées européennes. D'ail- 
leurs, depuis des siècles, les musulmans sont habi- 
tués à considérer le savoir comme une vertu ser- 
vile. « Bon pour des chrétiens et des juifs de 
s'exténuer sur des livres! Ces êtres rampants ne 
sauraient se pousser à la fortune et aux emplois 

1 Panislamisme et panturquisme, Revue du monde musul- 
man, mars 1913. 



LES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE LA PERSE. 31 

par un autre moyen! Mais eux, qu'ont-ils besoin 
de cela? Ne sont-ils pas les maîtres souverains? » 
Une paresse aussi fortement enracinée peut bien 
être secouée par les arguments des novateurs, elle 
en est à peine ébranlée et elle reste un gros obs- 
tacle aux progrès de la culture moderne. 

Reste encore la patience, l'extraordinaire et 
invraisemblable patience musulmane, qui n'est 
qu'une forme du fatalisme et du déterminisme, 
une sorte de résignation confiante en la volonté de 
Dieu. C'est cette patience qui permet aux musul- 
mans de supporter sans révolte toutes les exac- 
tions et toutes les tyrannies; qui leur a permis 
jusqu'ici de résister aux guerres et aux famines 
les plus meurtrières. Avec une pareille force de 
résistance, on vient à bout de toutes les épreuves, 
on défie les hommes et la durée. On arrive à se 
rendre, non seulement tolérable, mais bonne tout 
de même, la vie la plus dure, la plus ingrate ou 
la plus fastidieuse 1 . 

1 Tous les musulmans croient d'ailleurs que les moindres 
circonstances de la vie de chaque homme sont écrites de 
toute éternité dans un livre déposé au ciel, où suivant le 
texte même d'El Bedaoui, célèbre commentateur, elles sont 
décrétées et écrites sur une table conservée avant son exis- 
tence. 



32 LA QUESTION PERSANE. 

Nous avons dit enfin qu'après son zèle reli- 
gieux, le musulman a une préoccupation générale 
et dominante : celle du profit. 

Jusqu'à la révolution de 1905, l'organisation 
politique de l'Iran se résume en quelques mots : 
en haut, le roi et sa Cour; en bas, les paysans; 
dans l'intervalle, trois degrés de parasites : le 
marchand, le clerc, l'aristocrate; à côté, le nomade. 
Les paysans se désintéressent à peu près complète- 
ment des luttes de partis. Au contraire, les trois 
degrés de parasites donnent le mouvement à la vie 
politique du pays. Parmi eux, les principaux fonc- 
tionnaires sont d'anciens serviteurs du gouverne- 
ment absolu; c'est-à-dire qu'ils présentent souvent 
peu de garanties de capacité et d'intégrité 1 . En 
outre, les questions d'intérêt jouent un grand rôle 
dans la formation des partis et les hommes poli- 
tiques étant rarement désintéressés, il en résulte 
que, tandis que les fonctionnaires en charge sont 
pour le gouvernement et travaillent pour lui, 
tous ceux qui ont été privés de leurs emplois se 
joignent à l'opposition, et, moyennant la promesse 
d'être rappelés à l'activité, font tous leurs efforts 

i V. mon essai sur l'Administration de la Perse, Paris, 
Leroux, 1913. — V. aussi mon étude sur les institutions de 
la police en Perse. Collection de la Revue du monde musul- 
man, Paris, Leroux, 1914. 



ESSAI D'UNE CONSTITUTION PERSANE. 33 

pour hâter ia chute des hommes au pouvoir. Dis- 
posant de tout leur temps, ils peuvent agir effica- 
cement en faveur de leurs protecteurs. 

Par voie de conséquence, il y a lieu de regretter 
que le régime constitutionnel en Perse se fasse 
surtout remarquer par un favoritisme sans limites 
des dirigeants politiques, qui oublient les principes 
pour ne s'occuper que de leurs intérêts. L'indiffé- 
rence du peuple, qui se désintéresse complète- 
ment des affaires publiques et qui ignore même le 
gouvernement, donne beau jeu à celui-ci. Ce n'est 
pas avec la promesse de réaliser telle réforme ou 
de suivre tel programme, mais avec celle d'accorder 
des gratifications, des titres, de l'avancement et des 
emplois, que les partis et les hommes politiques 
arrivent au pouvoir. 



Essai d'une Constitution persane. 

La première démonstration révolutionnaire a 
éclaté en Perse en décembre 1905 et les constitu- 
tionnels avaient espéré que l'appui de l'Angleterre 
ne leur manquerait pas. A Téhéran, comme dans 
les provinces, c'est sur le territoire anglais des 
résidences diplomatiques et consulaires ou des 

Demorgny. 3 



34 LA QUESTION PERSANE. 

bureaux de télégraphe que les premières manifes- 
tations à la mode persane purent se produire. Le 
ministre et les consuls de Sa Majesté britannique 
avaient d'ailleurs accueilli sinon fomenté ces mani- 
festations : refuge des manifestants (bast), en des 
asiles inviolables, dans l'enceinte des mosquées, 
autour des saints sépulcres et autres lieux saints, 
dans les jardins des légations, des bureaux des 
télégraphes et des consulats étrangers ; fermeture 
des boutiques, grèves des bazars et des muj- 
teheds 1 , etc. 

La période révolutionnaire a duré quarante mois 
environ jusqu'à la victoire des constitutionnels 
sur le roi (décembre 1905 à juillet 1909). 

Il est facile de dire ce que devait faire le pre- 
mier parlement persan ; il est plus difficile de se 
rendre compte de ce qu'il pouvait faire. 

En réalité, toute la population des campagnes, 
c'est-à-dire l'immense majorité du pays, échappe 
aux idées nouvelles ; le désir des réformes a seule- 
ment pénétré dans les grandes villes : Téhéran, 
Tauris, Recht, Ghiraz, Ispahan, Kermanchah et 
Hamadan. On peut dire que la révolution persane 
n'a pas eu de caractère général : elle s'est décom- 
posée en une succession de mouvements locaux. 

1 Grands prêtres. 



ESSAI D'UNE CONSTITUTION PERSANE. 35 

Peu songeaient à une chambre des députés de 
la nation entière, et le Sardar Assad, lui-même, le 
héros de la révolution à Téhéran, voulait de la 
méthode et ne rêvait qu'une installation progres- 
sive du régime constitutionnel en Perse. Quel vote 
conférer en effet à des nomades et à des villageois 
à peine civilisés? 

Les mollahs (prêtres) de Téhéran réclamèrent 
d'abord des réformes administratives et la création 
d'un conseil, pour contrôler les dépenses du palais 
et du gouvernement. Mozafïer-ed-Dine admit le 
principe d'un conseil national, librement élu, et 
le chargea par décret, non seulement du contrôle 
du gouvernement, mais encore de la préparation 
des lois. C'était là une charte considérable. 

Le 18 août 1906, dans les « quatre piliers de la 
constitution persane », le roi, « pour la paix et la 
tranquillité des peuples de l'Iran, le renforcement 
et la consolidation des bases de l'État et les 
réformes devenues nécessaires en plusieurs points 
de l'empire », convoque, sur le modèle de nos 
anciens États généraux, une assemblée de trois 
cents membres, choisis parmi les princes, les doc- 
teurs de la loi, les kadjiars, les propriétaires et 
les marchands. Cette assemblée élabora une loi 
électorale, qui fut publiée au mois de septembre. 

Les règles du vote, le nombre et le partage des 



36 LA QUESTION PERSANE. 

délégués entre les différentes classes sociales et les 
différentes villes et provinces, les conditions d'élec- 
torat et d'éligibilité furent minutieusement réglés. 

Le 8 octobre 1906, le parlement persan fut 
inauguré dans l'orangerie du palais. Malgré la 
gravité de son état, Mozaffer-ed-Dine tint à lire 
lui-même le discours du trône. Deux cents députés 
devaient être nommés pour tout le pays, il ne se 
présenta que les élus de la capitale : le parlement 
n'était encore qu'un conseil municipal de Téhéran. 
Les provinces attendaient les événements. 

Peu à peu, au fur et à mesure de l'extension du 
mouvement constitutionnel contre la réaction des 
princes, on vit arriver à Téhéran par petits paquets, 
un jour, les délégués de Tauris, quelques semaines 
après, ceux de Hamadan, etc. Les chefs de tribus 
s'abstinrent encore, craignant pour leursdomaines. 

Le 8 janvier 1907 marqua l'apogée de la nou- 
velle institution : Mohamed Ali Chah, qui succédait 
à Mozaffer-ed-Dine, signa le décret complétant les 
lois constitutionnelles, et fixant le règlement et les 
prérogatives de l'assemblée. Le medjliss en profita 
pour vouloir être à la fois une assemblée consti- 
tuante, législative, un conseil d'État et une haute 
Cour. Deux partis se formèrent : les modérés, 
dirigés par le président lui-même, Sani-ed-Dowley; 
les radicaux, ayant comme chef Saad-ed-Dowley, 



ESSAI D'UNE CONSTITUTION PERSANE. 37 

qui avait été envoyé en exil à Yezd à cause de 
ses idées libérales 1 . 

Le parlement avait à accomplir une triple beso- 
gne : assurer dans tout le pays l'expansion du sys- 
tème constitutionnel; aborder les réformes organi- 
ques; accentuer la personnalité des élus du peuple 
au regard de la couronne. Il se trouva tout de suite 
aux prises avec l'anarchie qu'avait fomentée depuis 
des générations le despotisme corrompu des chahs 
et de leurs mignons. Il ne put en quelques mois 
abolir les traces, les effets de cette décomposition 
et de cette anarchie, et dut encore faire face aux 
ingérences de la Russie et de l'Angleterre, qui 
craignaient pour leurs intérêts économiques. 

Mohammed Ali Chah, qui avait voulu d'abord se 
faire passer pour un monarque libéral, acquis à la 
pratique du système constitutionnel, ne tarda pas 
à s'apercevoir qu'il était atteint dans ses pouvoirs. 
Les intrigues de la Cour et des princes, encouragées 
par les conseillers du nouveau chah, lui-même 
réactionnaire impénitent; l'intervention d'Abdul 
Hamid sur les frontières turco-persanes de l'Azer- 
baïdjan, entravèrent bientôt tout essai de réforme. 

1 Ce personnage est devenu depuis un anticonstitutionnel 
ardent, nous le retrouverons par la suite. V. p. 165. — 
Quant à Sani-ed-Dowley il a été assassiné pendant la période 
révolutionnaire. 



38 LA QUESTION PERSANE. 

Les tentatives d'intimidation se multiplièrent 
contre le parlement. En réponse et dès le mois 
d'octobre 1907, l'assemblée imposa au roi un 
« supplément aux lois fondamentales » ; c'était en 
réalité une véritable constitution, substituée à la 
charte de Mozaffer-ed-Dine. Toute transaction 
était supprimée entre la couronne et la représen- 
tation populaire. L'assemblée n'acceptait plus du 
roi la délégation de quelques pouvoirs, elle se 
reconnaissait souveraine et ne consentait plus qu'à 
associer le monarque à sa souveraineté. 

De même, aucune transition n'était ménagée 
entre les traditions héritées du passé et l'esprit 
nouveau. Le supplément aux lois fondamentales 
du mois d'octobre 1907 est une véritable philoso- 
phie et une réorganisation systématique de tout le 
gouvernement. Les plus beaux principes y sont 
proclamés : la garantie de la liberté individuelle, 
l'inviolabilité du domicile, la liberté de l'ensei- 
gnement, de la presse, etc., la séparation des 
pouvoirs, la responsabilité ministérielle, l'admi- 
nistration et la représentation provinciales. 

Un cabinet parlementaire fut formé le 28 oc- 
tobre 1907, présidé par Nasr-el-Molk qui fut plus 
tard Régent de l'Empire 1 . Le premier budget de 

1 La régence de l'Empire a pris fin le 21 juillet 1914 avec 
le couronnement de S. M., le Chah actuel de la Perse, Ahmad. 



ESSAI D'UNE CONSTITUTION PERSANE. 39 

la Perse fut établi, sans nouvelles taxes; et les 
recettes purent équilibrer les dépenses, grâce à 
des économies, des suppressions de faveurs, de 
pensions et de sinécures et par une équitable 
unification des cotes 1 . 

Dès le mois de décembre 1907, Mohammed Ali 
Chah congédia ce ministère libéral, préparant 
ainsi son premier coup d'État contre le Medjliss. 
Il ne réussit pas et dut prêter un nouveau serment 
à la Constitution. 

Quelques mois après, en février 1908, un attentat 
fut dirigé contre le Chah; au mois de mai, celui-ci 
riposta en bombardant le Medjliss, qui fut aussitôt 
dissous. 

Réapparurent alors les révolutionnaires du 
Caucase qui, installés à Tauris, organisèrent une 
nouvelle révolution (juillet 1908-juillet 1909). 
Entre temps, le Chah proposait la création d'un 
Conseil d'Etat à la mode napoléonienne, ou un 
conseil d'empire à la russe, dont il aurait 
nommé la plupart des membres et dont le rôle 
eût été purement consultatif 2 . Recht suivit alors 

i Voir mon étude sur les institutions financières de la 
Perse, collection de la Revue du monde musulman. Paris, 
Leroux, 1915. 

s Les deux projets ont été repris en mai et en juin 1914, 
mais à la mode française, par une commission de législation. 



40 LA QUESTION PERSANE. 

l'exemple de Tauris avec Tspahan et les Baklityaris; 
et les grands Moujteheds (grands prêtres) de 
Nedjef et de Kerbela publièrent leur adhésion au 
programme constitutionnel. Mohammed Ali Mirza 
fut détrôné et fut remplacé par son fils Ahmad 
Chah, âgé de douze ou treize ans, sous la tutelle 
du régent Azadel Molk. 

Ce régent mourut en 1910 et fut remplacé par 
Nasr-el-Molk qui avait présidé le premier cabinet 
libéral de Mohammed Ali Mirza. Nasr-el-Molk prit 
le titre de Naibos-Saltaneh, qu'il a gardé jusqu'au 
couronnement dujeune souverain le 21 juillet 1914. 

Tels furent les difficiles débuts du parlement 
persan de 1905 à 1909. Il est facile d'affirmer, 
dans les conditions si défavorables où il s'est 
trouvé, que le conseil national s'est montré plus 
apte aux vagues discussions de la politique qu'à la 
précision des réformes administratives. La jeune 
Perse a manqué évidemment d'expérience, elle 
n'a su ménager ni les transactions, ni les tran- 
sitions; mais elle a été, il faut le reconnaître, 
peu favorisée par les circonstances et la pratique 
des compensations européennes ne lui a permis 
de trouver entre les compétiteurs russes, turcs, 
allemands et anglais, ni ami, ni conseiller sin- 
cère. 

L'organisation sociale et le manque de prépa- 



ESSAI D'UNE CONSTITUTION PERSANE. 41 

ration d'un peuple, dont la quasi-totalité est 
étrangère à l'idée de la liberté, furent aussi des 
éléments d'insuccès. Le despotisme en effet était 
devenu le principe suprême de l'État : principe 
de vie, car il avait fait subsister la nation; prin- 
cipe de mort, car une fois qu'il a été ébranlé, tout 
a croulé avec lui. Enfin, du fait que les négocia- 
tions anglaises de 1907 avec les Russes dépen- 
daient de la rapidité de la révolution persane, 
celle-ci perdit beaucoup au développement trop 
brusque que lui imposèrent la politique et les 
convenances britanniques. 

Il est résulté de tout cela que le parlement 
persan n'a pu faire cesser ni les troubles et les 
souffrances des provinces, ni l'insécurité des 
routes et des villes et que l'on a pu dire que rien 
n'a été changé en Perse par les mots creux de la 
Constitution 1 . 

1 Certains Persans sincèrement convertis aux idées 
démocratiques et libérales paraissent aujourd'hui revenus 
de leurs illusions sur le régime constitutionnel et sur ses 
forces réformatrices. D'après eux, suivant la pittoresque 
formule de Talleyrand, « la Révolution a désossé la Perse ». 
Ils souhaitent le retour du « bon tyran » qui mettrait son 
prestige dynastique et son pouvoir absolu au service de la 
cause du progrès. 



42 LA QUESTION PERSANE. 



Les diverses méthodes 

d'expansion coloniale en Angleterre 

et en Russie. 

A la fin du mois de septembre 1907, les cons- 
titutionnels de la Perse apprirent la conclusion 
de la nouvelle convention anglo-russe que les 
politiques annonçaient d'ailleurs depuis deux 
années déjà. 

Quelles considérations ont motivé cet accord? 

Ces considérations doivent être d'abord appré- 
ciées avec les idées et les théories qui ont eu 
cours à lépoque en Angleterre et en Russie, en 
matière d'expansion coloniale et de politique 
impérialiste. 

A ce premier point de vue, en Angleterre, il 
faut distinguer l'école de Manchester et la 
politique traditionnelle de la défense de l'Inde. 

L'école de Manchester, ou des libéraux, dont 
Gladstone fut un des principaux représentants, 
cherche avant tout à favoriser le développe- 
ment économique et commercial de la métro- 
pole. Elle ne prise une colonie qu'en raison 
des bénéfices que sa possession assure au 



EXPANSION COLONIALE EN ANGLETERRE ET EN RUSSIE. 43 

commerce. Elle ne veut pas entendre parler d'an- 
nexions coloniales coûteuses en hommes et en 
argent. L'école de Manchester se demande avant 
tout quelle source d'ennuis peut résulter pour le 
gouvernement de l'annexion de territoires nou 
veaux. Dans quelles complications se trouvera- 
t-on entraîné? Nesera-t-on pas obligé d'intervenir 
dans les querelles des populations de l'intérieur, 
de pénétrer toujours plus avant, d'être engagé 
dans des guerres sans fin? Ne sera-t-on pas 
amené par la force des choses à abandonner les 
procédés tout pacifiques qui doivent présider à la 
direction des affaires coloniales, à leur substituer 
une politique de violences, d'agressions et de 
conquêtes? Il faut éviter à tout prix tout surcroît 
d'obligations militaires pour la métropole, toutes 
dépenses pour les finances de l'État. 

Exercer sur les peuples à coloniser une sorte 
de suzeraineté morale, recueillir les bénéfices 
de relations historiques et amicales, se réserver 
la suprématie commerciale, employer tous les 
moyens nécessaires à la poursuite d'une œuvre de 
pénétration pacifique, telle est la devise de l'école 
de Manchester '. En un mot, cette méthode 



1 V. D r Rouire, La rivalité anglo-russe en Asie, op. cit. 
V. Bérard, L'Angleterre et l'impérialisme. 



44 LA QUESTION PERSANE. 

consiste à ménager souverains et peuples indi- 
gènes; à s'efforcer de gagner les bonnes grâces 
des premiers par des subsides et à s'assurer l'atta- 
chement des autres par des mesures d'ordre et de 
pacification; à obtenir tous les résultats de l'an- 
nexion sans les inconvénients et les charges de la 
conquête ; à réaliser enfin un maximum de profits 
avec un minimum de dépenses de domination. 

La meilleure condition de stabilité d'un empire 
colonial doit, d'après cette école, reposer, non sur 
l'extension du protectorat britannique, mais sur la 
reconnaissance et l'affection que les indigènes 
donnent en récompense des services rendus. Les 
possessions territoriales importent peu, pourvu 
qu'elles aient la porte ouverte et qu'elles offrent 
un minimum de sécurité pour les choses et pour 
les personnes. 

Sans doute les doctrines de l'école de Manchester 
sont bonnes et l'on n'a rien trouvé de mieux en 
matière de politique coloniale. Encore faut-il ne 
point se dérober aux responsabilités qu'entraîne 
l'application de ces principes, sinon on risque 
d'aller à l'encontre du but visé et de faire naître les 
difficultés que l'on avait précisément voulu éviter. 

Nous avons déjà vu au lendemain de la guerre 
de Crimée une application malheureuse de ces 
théories idéales, faire perdre à la Grande-Bretagne 



EXPANSION COLONIALE EN ANGLETERRE ET EN RUSSIE. 45 

une belle occasion de clore à son profit la question 
du golfe Persique. 

A l'opposé et contrairement aux doctrines de 
l'école de Manchester, le système de l'école impé- 
rialiste, qui est appliqué par la politique tradition- 
nelle de la défense de l'Inde et qui compte Lord 
Curzon et de nombreux conservateurs parmi ses 
principaux représentants, consiste, pour dominer 
un pays, à appuyer une diplomatie brutale sur une 
politique de force et de coercition ; c'est la politique 
d'aventures et de conquêtes. L'impérialisme préco- 
nise l'emploi de la force comme le meilleur moyen 
de consolidation de l'empire ; l'évolution pacifique 
est remplacée par l'expansion agressive. 

L'impérialisme n'est pas pratiqué exclusivement 
par le gouvernement de l'Inde, c'est un système 
cher à la Russie 1 , et qui a été amplement formulé 
dans le testament de Pierre le Grand. Le gouver- 
nement de Saint-Pétersbourg l'a employé en Perse 
jusqu'en 1897; il l'a repris en 1911. Dans l'inter- 
valle et depuis, la Russie a utilisé tour à tour, 
avec un heureux opportunisme, la manière forte 
et la méthode pacifique pour mieux combattre l'in- 
fluence anglaise. 

1 Ce système est encore bien plus cher à l'Allemagne. 



46 LA QUESTION PERSANE. 

L'Impérialisme est la méthode énergiquement 
survie par les consuls russes, soutenus par le parti 
militaire, par la section de l'Orient au ministère 
des Affaires étrangères et par l'école de Boukhara. 

Les diplomates et les légations des deux puis- 
sances sont plus pacifiques et plus modérés que les 
consuls, malgré des préoccupations surannées de 
prestige et d'influence 1 . Aussi y a-t-il souvent luttes 
et conflits entre les consulats et les légations : il 
y a lieu de remarquer d'ailleurs que les circons- 
tances critiques par lesquelles sont passées les 
relations anglo-russes en Asie centrale, ont presque 
toujours été provoquées par des consuls subal- 
ternes, atteints de cette fur or cotisularis qu'on 
retrouve chez bon nombre de fonctionnaires dans 



i V. p. 66 et 67. — « Pétrification datant des époques depuis 
longtemps disparues, cette diplomatie, anachronisme, fait 
dans notre époque la même figure que le guérisseur d'une 
tribu indienne ferait dans un de nos hôpitaux.... Depuis des 
siècles déjà, l'abbé de Saint-Pierre dans son Essai sur la paix 
perpétuelle, Rousseau et Kant et d'innombrables sociologues 
ont recherché une organisation des Etats modernes qui 
rende superflue l'activité de la diplomatie telle qu'on l'a 
comprise jusqu'à présent.... — Alors, on pourra mettre au 
rancart la vieille diplomatie et en instituer une nouvelle qui 
réponde aux idées actuelles, qui n'ait besoin ni d'artifices 
secrets, ni d'intrigues de palais et de couloirs pour remplir 
son utile mission ». — V. J'accuse, Paris, Payot et G ie , 1915. 
Ouvrage attribué à un avocat berlinois : Richard Drelling. 



EXPANSION COLONIALE EN ANGLETERRE ET EN RUSSIE. 47 

les terres lointaines. Cette fur or consularis se 
ressent infailliblement en Perse de la mentalité 
spéciale que développent la pression des circons- 
tances locales et la conscience de figurer aux avant- 
postes d'une rivalité militante 1 . 

Dès les premiers essais du régime constitutionnel 
en Perse, le parti de l'impérialisme russe provoqua 
la création d'une commission spéciale, chargée de 
suivre attentivement les affaires de Perse. Cette 
commission fut composée de la manière suivante 2 : 
le président du Conseil des ministres, les ministres 
des Affaires étrangères, des Finances, de la Guerre, 
de la Marine; le chef d'état-major de la Guerre, 
le chef d'état-major de la Marine ; le sous-secré- 



1 V. E. Aubin, La Perse d'aujourd'hui, op. cit. M. Isvolsky, 
un des principaux auteurs des accords russo-anglais de 1907, 
faisait récemment remarquer que ces accords avaient du bon, 
mais qu'ils avaient été déplorablement appliqués par des 
agents trop zélés, ou plus ou moins bien intentionnés. Pour 
ces motifs il a dû rappeler un certain nombre de ministres 
et consuls de Pétrograd en Perse. Tout dernièrement, en 
avril 1915, MM. Korostovetz et Townley ont été remplacés 
par M. d'Etter et Sir Marling. 

8 Livre orange, publié en 6 fascicules par le ministère 
russe des Affaires étrangères sur les affaires de Perse, 1906- 
1909, Saint-Pétersbourg, 1911. 1 er fascicule, 1906-1908. — 
Résumé historique, p. 7 : « Considérant que la situation 
politique de la Perse met en cause les intérêts essentiels et 
les principes mômes de la politique russe dans ce pays... ». 



48 LA QUESTION PERSANE. 

taire d'Etat au ministère des Affaires étrangères et 
le directeur de la section de l'Orient au ministère 
des Affaires étrangères. En outre, le vice-roi du 
Caucase, les ambassadeurs à Londres et à Constan- 
tinople, le ministre de Russie à Téhéran et le 
consul général de Sa Majesté Impériale à Tauris 
sont appelés à assister aux séances de la commis- 
sion, quand ils sont présents à Saint-Pétersbourg. 
C'est au sein de cette commission que furent pré- 
parées les principales stipulations russes de la con- 
vention de 1907. 

Les doctrines des impérialismes russe et indien 
et les théories de l'école pacifique de Manchester 
doivent être ensuite envisagées dans leur applica- 
tion en Perse, en tenant compte des nécessités de 
la politique étrangère générale du moment. En 
1907, au moment de la conclusion de la conven- 
tion anglo-russe, quelles étaient ces nécessités en 
Europe, en Asie et plus particulièrement en 
Perse? 



Les efforts allemands en Orient 1 . 

En 1900-1901, The fortnightly fieview insinua 

1 Voir Revue politique et parlementaire, 10 juillet 1915, 
mon étude sur la question persane et la guerre. 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 49 

pour la première fois la possibilité d'un accord 
de l'Angleterre avec la Russie. Après la guerre 
russo-japonaise, le Tsar indiqua qu'il désirait 
établir des relations amicales avec l'Angleterre; 
Sir Ch. Hardinge reçut à Petrograd un accueil 
particulièrement flatteur. Le 24 mai 1906, Sir 
Ed. Grey exprima de son côté le désir de discuter à 
l'amiable toutes les questions litigieuses avec la 
Russie. En mars 1907, l'escadre russe fut reçue 
solennellement dans les ports anglais et le mois 
d'août suivant vit commencer la discussion des 
accords relatifs à la Perse, à l'Afghanistan et au 
Thibet. 

Mais dès l'année 1898, le Kaiser élaborait son 
plan du chemin de fer de Bagdad et de mainmise 
sur le monde musulman. 11 commença par une 
intervention en faveur des pèlerins chrétiens 
de Jérusalem pour lesquels il obtint certaines 
concessions du Sultan. En même temps, il engagea 
avec ce dernier quelques conversations au sujet 
du chemin de fer projeté et arracha même une 
promesse à Abdul Hamid : un massacre d'Armé- 
niens et de Macédoniens suivit d'ailleurs et l'Eu- 
rope protesta, sans résultats, bien entendu 1 . C'est 

1 L'Allemagne est largement responsable des atrocités 
turques et des massacres des Arméniens pendant la guerre 
actuelle. C'est le comble de la barbarie de la Kultur. 
Demorgny. 4 



50 LA QUESTION PERSANE. 

à partir de cette époque, que Guillaume H, re 
prenant la politique de Frédéric le Grand, se 
déclara l'ami et le protecteur de la Turquie. On 
peut dire que, dès l'année 1897, Stamboul et 
Berlin, suivant une politique solidaire, les puis- 
sances européennes devinrent impuissantes à ré- 
primer les atrocités d'Abdul Hamid. Pour prix 
de sa trahison, «Hadji Mohamed Gitillioun» 1 reçut 
la concession du Bagdad et en 1902 le Sultan 
rouge autorisa l'entreprise par un firman spécial. 
En 1902, le Kaiser songea à intéresser la 
Grande-Bretagne à son plan. C'est le Spectator qui 
l'annonça en premier. M. Balfour s'en défendit. 
Mais en 1903, le général Von der Goltz fit à la 
Société de géographie de Rœnigsberg une com- 
munication, au cours de laquelle il déclara que 
le syndicat du Bagdad avait obtenu une extension 
de la concession jusqu'à Koweit sur le golfe Per- 
sique, grâce à d'heureuses négociations avec 
l'Angleterre. Von der Goltz pacha annonça en 
même temps que désormais le courrier anglais 
pour l'Inde prendrait la \oie : Vienne, Constanti- 
nople, Bagdad et Koweit. Il devenait évident que 
le commerce anglais dans le golfe Persique, notam- 

1 Guillaume II, le Pèlerin de la Mecque (Hadji), se fait 
appeler ainsi en Turquie. Ce pèlerin musulman est devenu 
depuis le « Messie » des juifs de Pologne (juillet 1915). 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 51 

ment à Bassorah, serait largement détourné vers 
cette voie, surtout si, comme on l'envisageait déjà, 
elle devait êlre reliée aux lignes européennes par 
un tunnel sous le Bosphore. On voyait même 
déjà les communications assurées entre Ostende 
et Anvers jusqu'au golfe Persique avec des consé- 
quences fort graves pour les intérêts maritimes 
anglais 1 . 

Le docteur Rohrbach 2 , dans un organe : La 

1 II n'est rien de plus triste, de plus humiliant pour le 
monde moderne que de constater comment l'admirable entre- 
prise des chemins de fer d'Asie est paralysée, faussée par 
la mesquinerie des antagonismes nationaux. Il n'y a rien de 
plus grandiose que la pensée de relier le Bosphore au golfe 
Persique, de ressusciter par la vie économique, la fécondité 
de ces plaines, de ces vallées et de ces plateaux où ont 
fleuri les civilisations les plus colossales et les plus char- 
mantes à la fois du monde ancien et il semble que tous les 
peuples civilisés devraient s'entendre pour mener à bien cette 
œuvre. Mais ils se jalousent, se suspectent, chacun cher- 
chant à tirer au profit de ses groupes de finance ou de ses 
influences politiques exclusives tout le bénéfice de l'opéra- 
tion. L'ensemble de l'affaire est ainsi retardé, compliqué et 
faussé. — V. Jaurès, Discussion du budget des Affaires 
étrangères, exercice 1911. Compte rendu des débats à la 
Chambre. Séance du 13 janvier 1911. Journ. off. du 14 janvier 
1911, p. 33 et suiv. — V. plus loin la lettre du colonel Yate 
sur le Transiranien. 

2 Le docteur Rohrbach avait entrepris en Mésopotamie un 
voyage d'études théologiques ; il est curieux de noter que ces 
études se transformèrent en études militaires et stratégiques 



52 LA QUESTION PERSANE. 

Bagdadbahn, publia en 1902 les conséquences 
militaires et politiques du projet. 11 ne valait pas 
la peine, à son avis, de dépenser un pfennig pour 
une Turquie faible; mais pour une Turquie forte, 
on devait sans hésiter et sans compter dépenser 
des millions de marks. C'est le Bagdad qui 
seul pouvait faire la Turquie rêvée. Rohrbach 
démontra que le chemin de fer projeté permet- 
trait le transport rapide vers le Bosphore des 
troupes d'Anatolie, alors qu'on avait vu en 1877, 
pendant la guerre russo-turque, les troupes de 
Mésopotamie mettre sept mois pour arriver au 
front. La nouvelle ligne doublerait donc la force 
militaire de l'Empire ottoman. En outre, la 
prospérité de la Mésopotamie et de l'Asie Mineure 
en renaîtrait, grâce à l'immigration bien comprise 
de bon nombre de colons germains. Ainsi, au 
double point de vue financier et militaire, la 
Turquie deviendrait capable de résister à sa redou- 
table ennemie, la Russie. Le docteur Rohrbach 
affirmait que l'accord était fait sur ce point avec 
la France et la Grande-Bretagne. 

En réalité, l'Angleterre pensa un moment, et 
Sir William Welcoks put considérer que le 
chemin de fer de Bagdad pourrait faciliter la solu- 
tion de la question de l'irrigation en Mésopotamie. 
Mais l'attitude inamicale du Gouvernement de 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 



53 



Berlin fut telle que la Grande-Bretagne se mit à 
étudier avec la plus discrète attention le projet 
allemand. D'une part, l'ambassadeur d'Allemagne 
à Constantinople, baron Marshall de Bilberstein, 
était ouvertement hostile à la Grande-Bretagne. 
D'autre part, si l'Angleterre avait aidé à la réali- 
sation du projet du Bagdad, elle aurait été repré- 
sentée comme l'ennemie de la Russie. Enfin, 
l'opposition anglaise au projet était attribuée à 
l'influence russe par un article d'un rédacteur 
allemand dans le Nineteenth Century and after de 
1909. Le mieux était donc de laisser l'Alle- 
magne chercher toute seule les capitaux néces- 
saires et de ne pas se mêler aux intrigues et aux 
complications germaniques. En ce qui concerne 
la prolongation du chemin de fer jusqu'au 
golfe Persique, le projet devait rencontrer l'oppo- 
sition très nette de la Grande-Bretagne, car il 
s'agissait d'empêcher que les Turcs et les Alle- 
mands pussent envoyer rapidement des troupes 
sur la frontière de Perse, vers l'Inde anglaise. 

De 1908 à 1910, l'Allemagne et l'Autriche-Hon- 
grie affirment leur contrôle politique sur les Bal- 
kans et sur l'Asie Mineure : c'est en 1908 que l'Au- 
triche annexe la Bosnie. A ce moment, le mou- 
vement jeune Turc se fait contre l'influence 
allemande ; mais les intrigues du baron Marshall 



54 LA QUESTION PERSANE. 

lui donnent une nouvelle vigueur et c'est vraiment 
depuis le mois d'avril 1909 que les jeunes Turcs 
se sont faits les créatures et les âmes damnées de 
Berlin. 

A cette époque aussi le Gouvernement de 
Londres comprend que le projet du Badgad 
menace sérieusement le commerce britannique 
dans le golfe Persique et l'opposition devient 
sérieuse contre le projet de pénétration germa- 
nique. 

Koweit, le point terminus du Badgad sur le 
golfe, était alors la capitale d'un Cheikh indépen- 
dant, que l'Angleterre soutint énergiquement 
contre Abdul Hamid. En 1911, Sir Ed. Grey 
demanda que le Bagdad, s'il devait être prolongé 
jusqu'au golfe Persique, n'eût qu'un caractère 
purement commercial, suivant ainsi la politique 
de Lord Landsdowne qui ne pouvait admettre 
aucune puissance prenant une position navale 
dans le golfe Persique, sur le flanc de la frontière 
des Indes. 

Au surplus, les précautions de l'Angleterre 
étaient justifiées par le récent accord de l'Alle- 
magne et de la Russie. En 1910, en effet, l'entrevue 
du Kaiser et du Tsar à Potsdam avait causé quelque 
surprise, surtout que les relations avaient été 
plutôt tendues entre les deux empereurs pendant 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 55 

l'hiver 1908-1909 en raison de l'affaire de Bosnie '. 
On pensa à Londres que le Tsar s'était bien faci- 
lement résigné à son échec et qu'il se rappro- 
chait un peu rapidement des Allemands 2 . A vrai 



1 V. mon étude snr La question du Danube, Paris, Larose, 
1911. 

2 On trouvera d'intéressantes réponses à cette question 
dans l'important travail d'Alexinsky, La Russie et la 
Guerre, et dans la Revue des questions diplomatiques et 
coloniales des 1 er février 1911 et 16 avril 1912 : Le malaise 
de la Triple Entente (de Thomasson). L'opinion française et 
la politique russe (de Thomasson). Paris, Colin, 1915. 

« Le baron de Rosen, ancien collaborateur de M. Witte, 
a publié en 1913, sur l'accord russo-allemand un mémoire 
confidentiel dont les exemplaires furent retirés de la circu- 
lation par ordre du Gouvernement. Ce mémoire contient un 
germanisme atavique ». — M. Alexinsky rappelle aussi 
« la peur de la victoire », parmi les socialistes et révolution- 
naires russes, peur qui se confondait avec celle du triomphe 
de l'autocratie. — L'auteur considère enfin que l'explication 
la plus plausible de la faiblesse relative que fit paraître 
l'état-major du généralissime, grand-duc Nicolas, se trouve 
probablement dans les intrigues du parti allemand de Pétro- 
grad. Il n'y a rien d'impossible à ce que le grand état-major 
allemand ait été secrètement informé du fort et du faible des 
positions de nos alliés, de la répartition de ses effectifs et 
de ses projets. — C'est évidemment à ces faits de haute 
trahison que le chancelier allemand de Bethmann-Hollweg a 
fait allusion dans son discours d'ouverture à la séance du 
19 août 1915 du Reichstag, quand il a parlé des « succès 
fabuleux » des armées allemandes en Russie. — Ces faits se 
trouvent, d'ailleurs, confirmés par les récentes exécutions de 



56 LA QUESTION PERSANE. 

dire, l'entrevue de Potsdam causa un réel émoi 
à Londres et à Paris. On crut un moment à 
la rupture de la Triple Entente et la mort 
d'Edouard VII vint encore aggraver la situa- 
tion. 

Le Gouvernement de Berlin publia le compte 
rendu suivant : « La Russie accepte de ne pas 
faire d'opposition au projet du Bagdad; elle 
s'engage même à relier la ligne aux lignes russo- 
persanes et reconnaît à l'Allemagne des droits 
égaux en Perse en matière commerciale. De 
son côté, l'Allemagne reconnaît les intérêts spé- 
ciaux de la Russie dans le nord de la Perse pour 

Miassaiedoff, colonel de gendarmerie, attaché au quartier 
général du grand-duc Nicolas et de Freiberg médecin de la 
compagnie de navigation de Libau, son complice, deux ger- 
manisés de la haute administration russe, corrompus par le 
service d'espionnage deBerlin. Miassaiedoff trahissait, depuis 
dix ans, la confiance du Gouvernement russe au profit du 
grand état-major allemand. La guerre n'avait pas arrêté sa 
trahison et il trouvait moyen de faire parvenir aux généraux 
allemands des indications sur les mouvements des armées 
russes. — V. le Rietch de Petrograd, 12 septembre 1915. 
Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, la Russie meurtrie et 
frappée se détache définitivement de son séculaire cousinage 
politique et conservateur avec l'Allemagne. — Le mouve- 
ment réformateur devient avant tout un mouvement contre 
l'envahisseur et comme l'a dit M. Rodzianzko, le président 
de la Douma : « Le peuple russe est fermement résolu à 
briser à jamais les odieuses chaînes allemandes ». 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 57 

la construction des chemins de fer, des routes et 
des télégraphes ». 

Ainsi donc le Kaiser disait au Tsar : « Aide-moi 
à prolonger le chemin de fer de Bagdad et je te 
laisserai les mains libres dans le nord de la Perse ». 
Il y avait plus encore : les gouvernements de 
Berlin et de Saint-Pétersbourg se donnaient de 
mutuelles assurances de n'entrer dans aucune 
combinaison qui pourrait être hostile à l'un ou à 
l'autre. L'entrevue de Potsdam a donc été un 
triomphe pour la diplomatie allemande; elle a 
conjuré le danger russe après la crise de Bosnie et 
elle a permis la réalisation du Bagdad au point de 
devenir une véritable menace germanique contre 
le Caucase russe. La diplomatie de Berlin ne s'en 
est pas tenue là; cyniquement elle a dit au diplo- 
mate russe : « Maintenant que je vous ai vaincu, 
je vous propose de traiter avec moi. Partageons 
la Perse entre nous et excluons l'Angleterre et, 
pendant que nous y sommes, faisons un traité 
d'alliance générale. Laissez-moi tranquille et je 
ne vous gênerai nulle part ». 

Cela se passait en 1910, mais c'est toujours la 
politique du bluff cynique germain depuis Bis- 
marck. Elle a eu pour conséquence immédiate 
l'attitude véhémente du parti militaire allemand 
au moment de l'affaire d'Agadir. Ce parti 



58 LA QUESTION PERSANE. 

escomptait, en effet, la concession arrachée à la 
Turquie au sujet du port d' Alexandre tte pour en 
faire un port allemand et la concession également 
obtenue de Stamboul d'une importante ligne de 
chemin de fer vers Damas passant à l'Est de la 
mer Morte et de la presqu'île de Sinaï vers la 
Mecque, pour menacer l'Egypte en supprimant 
le canal de Suez. Ces conséquences doivent faire 
réfléchir ceux qui, en France, se refusent à envi- 
sager la nécessité du développement de notre 
influence et de notre action politique en Syrie 1 . 
Au surplus, le D r Rohrbach, dans la dernière 
édition de son étude en 1911, a formulé nettement 
les intentions germaniques contre l'Egypte, c'est- 
à-dire contre l'Angleterre et contre le monde 
entier : « La perte de l'Egypte serait pour la 
Grande-Bretagne non seulement la fin de sa domi- 
nation sur le canal de Suez et de ses communi- 
cations avec l'Inde et l'Orient, mais encore elle 

1 V. en ce sens : Victor Bérard, passim, et Keirallah, Autour 
de la question sociale et scolaire en Syrie, Alexandrie, 1906. — 
V. en sens contraire : Flandin, Groupe sénatorial pour la 
défense des intérêts français à l'étranger, Rapport sur la 
Syrie et la Palestine, Paris, 1915. — Comte Cressaty, Les 
intérêts de la France en Syrie, Paris, 1913. — V. aussi dans 
les procès-verbaux des séances de la Commission des affaires 
extérieures à la Chambre des députés de Paris, la défense des 
intérêts français en Syrie par Georges Leygues. 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 59 

entraînerait pour elle la perte de ses possessions 
dans le Centre et à l'Est de l'Afrique. La conquête de 
l'Egypte par une puissance musulmane comme la 
Turquie mettrait en péril l'empire de la Grande- 
Bretagne sur ses 60 millions de sujets mahométans 
de l'Inde : elle l'abaisserait aux yeux des Afghans 
et des Persans. 

» Mais la Turquie ne peut songer à reprendre 
l'Egypte tant qu'elle ne sera pas maîtresse d'un 
système de chemins de fer développé en Syrie 1 et 
en Asie Mineure et tant qu'elle ne sera pas en 
état de repousser une attaque de l'Angleterre 
en Mésopotamie au moyen d'un chemin de fer 
d'Anatolie s'étendant jusqu'à Bagdad. C'est pour 
acquérir l'Egypte que la Turquie se rangera du 
côté de l'Allemagne dans une guerre contre 
la Grande-Bretagne, et la politique de l'Alle- 
magne en faveur de la Turquie n'a pas d'autre 
but que de s'assurer une garantie, une assurance 
contre une guerre avec l'Angleterre » 2 . 

1 Voilà un nouvel argument qui se passe de commentaires 
en faveur de notre activité en Syrie. 

2 Cette politique décrite par le D r Rohrbach est rigoureu- 
sement suivie dans la guerre actuelle. Il y revient d'ailleurs 
dans la revue La plus grande Allemagne fondée depuis 
le début de la guerre : « Si les Français, les Anglais et les 
Russes réassissent au Bosphore et aux Dardanelles à nous 
couper de l'Orient, ce sera la fin de notre politique mondiale. 



GO LA QUESTION PERSANE. 

Ainsi donc 1 , le projet du chemin de fer de 
Bagdad à la Mecque a pour but de faire renaître 
et revivre la puissance musulmane. L'or et 
les instructeurs militaires germains devaient as- 
surer un rôle important à la Turquie dans un 
conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre et la 
Russie. Les événements actuels de la guerre, les 
manœuvres du Gœôen et du Breslau et la manière 
forte allemande à Stamboul ne sont que la suite 
logique de la politique allemande en Orient. 
Si le Kaiser et ses ministres ont combattu les ré- 
formes en Turquie, c'est qu'ils soutenaient ainsi 
le Sultan et les jeunes Turcs dont ils se faisaient 
des alliés contre le Tsar; c'est qu'ils voulaient 
porter un coup mortel à l'Angleterre dans les 
parties vitales et essentielles de son Empire. 

Holland Rose, l'historien anglais, qui a longue- 
ment exposé, développé et expliqué dans son 
livre récent sur les origines de la guerre actuelle 
les intrigues allemandes en Orient, conclut en 
ces termes : « Le Kaiser et le Sultan veulent 
attaquer l'Egypte et se figurent qu'ils établiront 
par là leurs communications entre Berlin et 
la presqu'île du Sinaï. Il est évident que si 

Nous serons retranchés du monde des Grands Peuples ». 
Septembre 1915. 

1 V. Holland Rose, The origins ofthe War, Cambridge, 1915. 



LES EFFORTS ALLEMANDS EN ORIENT. 61 

l'affaire des Balkans avait bien tourné pour les 
Allemands, l'Autriche se réservait le contrôle du 
Bagdad jusqu'à Stamboul pour envoyer des troupes 
en Syrie et menacer le canal de Suez. Mais 
l'affaire des Balkans est manquée 1 et il y a lieu de 
supposer qu'à la fin, les Balkaniques ne conser- 
veront pas la neutralité passive que l'Allemagne 
prétend leur imposer. Ils ont déjà affaibli la 
Turquie et ont empêché le projet de chemin de 
fer d'aboutir en Syrie. Par là ont échoué les plans 
du moderne Alexandre le Grand ». 

On sait comment ces plans ont été repris : 
« Puissance mondiale ou décadence, tel est le mot 
d'ordre qui nous est imposé par notre évolution 
historique. 11 n'y a pas de milieu », dit F. von 
Bernhardi, l'élève de Treischke, qui a exprimé la 
pensée du maître dans sa retentissante brochure 
intitulée Notre Avenir-. — Et plus loin, il ajoute, 



1 La question est rouverte à l'heure actuelle par la trahison 
de la Bulgarie au profit des Empires de proie et par l'attitude 
hésitante de la Grèce et de la Roumanie. Le débarquement 
des troupes alliées à Salonique le 5 octobre 1915 est un 
commencement de solution. Le succès militaire compensera 
sans doute l'échec diplomatique de la Quadruple Entente. 

8 V. F. von Bernhardi, Notre Avenir, Les ambitions alle- 
mandes et la guerre, traduction Simonet, Berlin, 1912, 
Paris, 1915. — V. aussi de Bulow, La politique allemande, 
traduction Herbette, Paris, 1914. — V. également The origins 



62 LA QUESTION PERSANE. 

résumant les ambitions allemandes dans la guerre 
actuelle : « A ce groupe de puissances (la Triple 
Entente) 1 , qui, malgré l'antagonisme de leurs 
nombreux intérêts, surtout dans les Balkans et 
en Asie sont unies seulement par leur hostilité 
contre l'Allemagne, s'oppose tout d'abord notre 
pays joint à l'Autriche.... De plus, les conflits 
d'intérêts qui existent entre les Puissances de la 
Triple Entente, offrent certainement la possi- 
bilité de gêner ou même de contrecarrer les 
actions communes de nos adversaires ». 



L'arrangement anglo-russe. 

C'est dans ces conditions, qu'au moment où fut 
signé le traité anglo-japonais du 30 août 1905, 
auquel nous avons déjà fait allusion, Lord Lands- 
downe adressait à Sir Charles Hardinge une lettre 
imprimée et rendue publique en même temps que 
le traité. Dans sa lettre, Lord Landsdowne s'atta- 
chait à dissiper les inquiétudes de ceux qui, parmi 

of the War, by Holland Rose, litt. D. Cambridge University 
Press, Fetter Lane, E. C, op. cit. 

1 La Quadruple Entente depuis l'intervention de l'Italie en 
mai 1915. 



L ARRANGEMENT ANGLO-RUSSE. 



63 



les Russes, voyaient dans cette alliance une menace 
et qui déclaraient que c'en était fait de l'entente 
escomptée entre l'Angleterre et la Russie. Cette 
invitation fut comprise à Saint-Pétersbourg. 
Quelque temps après, àAlgésiras, dans l'intervalle 
des séances de la conférence, une conversation, que 
favorisaient discrètement nos plénipotentiaires, 
s'engageait entre les représentants de l'Angleterre 
et de la Russie : Sir Arthur Nicholson, Sir Donald 
Mackenzie Wallace et le comte Cassini. Conti- 
nuées à Saint-Pétersbourg et à Londres, ces négo- 
ciations ont, après une durée d'un an, abouti à 
la convention du 30 août 1907, qui a voulu régler 
les futures relations anglo-russes dans tous les pays 
limitrophes de l'Inde et des possessions russes en 
Asie. La convention vise la Perse, l'Afghanistan 
et le Thibet et une lettre annexée de Sir Ed. Grey 
à Sir Arthur Nicholson, ambassadeur de Londres 
à Saint-Pétersbourg, est relative au golfe Per- 
sique. 

En Asie, c'est-à-dire dans les contrées qui 
séparent la Russie asiatique de l'Inde anglaise, 
LordCurzona, le 30 mars 1904, défini la politique 
du Gouvernement britannique: « L'Inde est comme 
une forteresse, avec l'océan comme fossé des deux 
côtés et des montagnes de l'autre. Au delà de cette 
muraille, on trouve un glacis d'étendue variable. 



64 LA QUESTION PERSANE. 

Nous ne demandons pas à l'occuper, mais nous ne 
pouvons le voir occuper par un rival. Nous 
sommes très contents de le voir rester aux mains 
d'alliés et d'amis ; mais si des influences non 
amicales s'insinuent et pénètrent sous nos murs, 
nous serons contraints d'intervenir; c'est là tout 
le secret de toute la situation en Arabie, en Perse, 
en Afghanistan, au Siam, au Thibet ». 

Longtemps concentrée sur le terrain diploma- 
tique et politique, la rivalité anglo-russe, née de cette 
formule, s'est portée en ces derniers temps sur le 
terrain des intérêts commerciaux. Sur ce terrain, 
l'ardeur du Gouvernement des Indes n'a eu d'égale 
que l'activité prodigieuse déployée de son côté par 
la Russie. Nous avons vu cependant que l'Angle- 
terre a eu partie gagnée en Arabie, au Thibet et en 
Afghanistan. 

En Perse, l'influence russe dominait dans le 
Nord, le commerce anglais dans le Sud. Sur la 
terre ferme, comme dans les eaux du golfe Per- 
sique, les politiques anglais suivaient avec une 
croissante préoccupation l'ombre grandissante 
projetée par les combinaisons des hommes d'ac- 
tion de Saint-Pétersbourg. Il était du plus haut 
intérêt pour eux de ne pas laisser attacher aux 
flancs de leur empire anglo-indien un formidable 
avant-poste russe et la question capitale pour 



l'arrangement anglo-russe. 65 

l'Angleterre est toujours de conserver la haute 
main sur les communications terrestres de l'Inde 
avec l'Europe par le plateau de l'Iran, tout autant 
que de rester maîtresse de l'océan Indien. Les 
récents progrès de la pénétration russe en Perse 
avaient éveillé les inquiétudes et les appréhen- 
sions britanniques sur le sort des futures voies 
de communications transpersanes. On se deman- 
dait à Londres si la bataille engagée par la Russie 
sur le terrain économique ne serait pas le pré- 
lude d'une annexion ou d'un protectorat officiel. 
La question se posait de savoir qui dominerait en 
Perse et dans le golfe Persique, de l'Angleterre 
ou de la Russie. 

L'impérialisme anglo- indien refusait toute 
concession, tout condominium, tout arrangement 
de nature à limiter la suprématie anglaise dans 
le voisinage de l'empire des Indes. 

Au contraire, l'école de Manchester jugeait avec 
raison qu'une tentative d'absorption totale de la 
Perse ne ferait qu'augmenter l'antagonisme avec 
la Russie et que celle-ci notamment s'accommo- 
derait fort mal de voir l'influence anglaise 
dominer exclusivement à la Cour de Téhéran. 
L'école de Manchester rappela à ce propos les 
arrangements internationaux de 1834 et de 1889 
aux termes desquels l'Angleterre et la Russie 

Demorgny. 5 



66 LA QUESTION PERSANE. 

s'étaient engagées à respecter l'indépendance 
de la Perse et la liberté de commerce dans ce 
pays. 

« Il faut, disait Lord Cranborne, dans une 
séance du parlement, qu'on se rende compte que 
nous n'avons pas le monopole du prestige en Asie 
et qu'au fur et à mesure que d'autres pays doués 
de ressources importantes, d'une grande énergie 
et de grandes facultés administratives continuent 
à développer leurs intérêts en Asie, la situation 
de la Grande-Bretagne vis-à-vis de ces pays doit 
fatalement subir des modifications. Il n'y a pas 
de honte à l'avouer ». 

La méthode pacifique l'emporta donc une fois 
de plus en Angleterre. D'ailleurs, était-il bien 
opportun en 1907 pour la Russie et pour l'Angle- 
terre de paralyser leur action diplomatique en 
Europe, en s'obligeant à entretenir de gros effec- 
tifs dans leurs territoires d'Asie? Des événements 
pouvaient se produire, des éventualités étaient à 
craindre. Il fallait une entente et une coopéra- 
tion amicales des deux puissances intéressées à 
ce que l'équilibre européen ne fût pas troublé à 
leur détriment. La Russie se rappelait qu'elle 
avait dû, pendant la guerre russo-japonaise, 
retenir en Transcaucasie et dans la Transcas- 
pie des armées qui lui auraient été plus utiles 



l'arrangement anglo-russe. 67 

en Mandchourie. De son côté, le Gouvernement 
britannique se voyait déjà et non sans inquié- 
tude obligé d'élaborer un nouveau plan d'or- 
ganisation et d'entraînement de l'armée des 
Indes. 

C'est dans ces conditions que naquit l'idée de 
procéder à une délimitation des sphères d'in- 
fluence économique et politique dans la Perse. 
L'Angleterre garda son droit de priorité au Sud 
et la Russie conserva son droit de priorité dans 
le Nord. Tel fut le principe fondamental du traité 
de 1907. L'application a manqué le but; c'est 
ainsi que tout dernièrement le 5 avril 4915, on 
nous écrivait de Téhéran : « Nous attendons avec 
impatience l'arrivée des nouveaux ministres de 
Russie et d'Angleterre 1 , avec l'espoir qu'ils s'en- 
tendront mieux que les ministres actuels, dont 
les différends sont très nuisibles au prestige des 
alliés. — Si les nouveaux ministres ne peuvent 
neutraliser les efforts turco-allemands, il est à 
prévoir que dans trois mois, la Perse sera plongée 
dans une anarchie complète très dangereuse pour 
tout le monde ». 

1 V. plus haut, p. 46 et 47. 



68 LA QUESTION PERSANE. 



Les principes de la convention de 1907 
et la constitution persane. 

L'accord anglo- russe, en ce qui concerne la 
Perse, débute par une promesse solennelle : « Les 
gouvernements de la Grande-Bretagne et de la 
Russie s'engagent mutuellement à respecter l'in- 
tégrité et l'indépendance de la Perse et désirent 
sincèrement l'établissement de l'ordre dans toute 
l'étendue de ce pays et son développement paci- 
fique, aussi bien que l'établissement permanent 
d'avantages égaux pour le commerce et pour l'in- 
dustrie des autres nations ». 

Puis, considérant que les deux puissances con- 
tractantes ont chacune, pour des raisons géogra- 
phiques et économiques, un intérêt spécial au 
maintien de la paix dans certaines provinces per- 
sanes, voisines de la frontière russe d'une part, 
de la frontière de l'Afghanistan et du Bélouchistan 
de l'autre, il est dit que : « les deux parties déci- 
dent, pour ce qui est de la Grande-Bretagne, qu'elle 
n'appuiera pas pour elle-même et n'appuiera 
pas, au profit de sujets britanniques ou de sujets 
d'une tierce puissance, des demandes de conces- 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 69 

sions politiques ou commerciales (chemins de fer, 
banques, télégraphes, routes, transports, assu- 
rances), au Nord d'une ligne reliant Kasri- 
Chirin, Ispahan, Yezd, Ralkh, et aboutissant à la 
jonction des frontières de la Perse, de la Russie et 
de l'Afghanistan 1 et qu'elle ne s'opposera pas aux 
demandes de concessions faites dans cette région 
avec l'appui du Gouvernement russe. 

La Russie fournit un engagement correspondant, 
en ce qui concerne la région au Sud d'une ligne 
s'étendant de la frontière afghane à Ghazik, 
Birdjan, Kerman et Bender Abbas. Entre ces deux 
régions ainsi réservées à l'influence anglaise et à 
l'influence russe, une troisième zone reste neutre, 
où la Russie et la Grande-Bretagne s'engagent à 
ne pas s'opposer sans entente préalable, à l'octroi 
de concessions à leurs sujets. 

Des articles spéciaux sont réservés à l'affectation 
du revenu des douanes du Nord et du Sud, au ser- 
vice des emprunts et à l'organisation d'un contrôle 
des garanties financières affectées aux emprunts, 
si le besoin s'en fait sentir. Ces mesures doivent 
être prises d'un commun accord. 

1 V. la carte très claire : Persia, Afghanistan and Balu- 
chistan, Philips' New Séries of Impérial Maps for tourists and 
travellers. The London Geographical Institute. V. la carte à 
la fin du volume. 



70 LA QUESTION PERSANE. 

Enfin, pour le golfe Persique, il est spécifié dans 
la lettre de Sir Ed. Grey à Sir Arthur Nicholson, 
annexée à la convention de 1907, « que le Gouver- 
nement russe, au cours des négociations qui ont 
préparé et amené la conclusion de cet arrange- 
ment, a déclaré explicitement qu'il ne niait pas 
les intérêts spéciaux de la Grande-Bretagne dans 
le golfe Persique ». Le Gouvernement britannique 
a formellement pris note de cette déclaration, esti- 
mant « qu'il est désirable de confirmer à nouveau 
d'une façon générale, les déclarations antérieures 
relatives aux intérêts britanniques dans le golfe 
Persique et d'affirmer une fois de plus l'impor- 
tance qu'il y a à maintenir ces intérêts, qui sont le 
résultat de l'action britannique dans ces eaux 
depuis plus de cent ans ». 

Les principes qui se dégagent de ce texte sont : 
1° le maintien de l'intégrité et de l'indépendance 
de la Perse; 2° le principe de la porte ouverte; 
3° la création d'une zone neutre entre les deux 
zones d'influences anglaise et russe. 

Quid de ces principes, dans leur application 
par les deux puissances contractantes au regard de 
leurs intérêts respectifs et au regard des autres 
nations? Quid de ces mêmes principes pour l'avenir 
de l'Iran? 

Un premier point retient l'attention : la Perse 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 71 

pouvait-elle se trouver engagée par des décisions 
prises sans sa participation? Un gouvernement, 
encore regardé comme indépendant, devait-il con- 
sidérer ces décisions comme obligatoires pour 
lui 1 ? On peut soutenir la négative; mais enfin 
dans l'espèce, les principes consacrés en 1907 
étaient plutôt favorables à la Perse. C'est pourquoi, 
d'ailleurs, les constitutionnels persans se crurent 
autorisés à l'époque à continuer leur œuvre de 
réformes et de progrès, d'autant plus qu'un nouveau 
protocole russo-anglais du 25 août 1909, réglant 
la situation de l'ex-chah Mohammed Ali Mirza, 
déposé le 16 juillet 1909 (27 Djamadi-a-Akher 
1327), établissait formellement le principe de la 



1 La même question s'est posée pour la Roumanie, au 
moment de la conférence de Londres de 1883 et le professeur 
allemand Geffken a conclu que l'acte de Londres était resté 
lettre morte pour la Roumanie, qui ne pouvait se trouver en- 
gagée par des décisions prises sans sa participation. V. mon 
étude sur La question du Danube, Paris, Larose et Tenin, 
1911 et 1915. En Perse, la question n'a été résolue qu'en 
1912, parce que l'Allemagne s'étant efforcée de détourner 
le Gouvernement Iranien d'une adhésion raisonnable aux 
dispositions des traités de 1907, les deux puissances russe et 
anglaise se trouvèrent dans l'obligation de se faire donner 
une adhésion formelle du Gouvernement de Téhéran. V. plus 
loin la même question pour l'application du protocole de 
1909 à l'ex-chah de Perse Mohammed Ali, la théorie anglaise 
et l'adhésion de la Perse aux accords de 1907. 



72 LA QUESTION PERSANE. 

non-intervention de la Russie et de l'Angleterre 
dans les affaires de la Perse. Ces mêmes cons- 
titutionnels étaient aussi encouragés par l'An- 
gleterre, qui, mécontente au fond de l'arran- 
gement asiatique de 1907, essayait de lutter 
encore contre l'influence toujours grandissante 
de la Russie, en s'appuyant sur le parti des 
réformes. 

L'Angleterre a d'ailleurs des raisons de n'être 
pas satisfaite, en ce qui concerne la Perse, des 
stipulations contenues dans cette convention. Nous 
avons vu que la délimitation des sphères d'in- 
fluence russe est en effet de beaucoup la plus 
étendue ; elle comprend à peu près toute la Perse 
septentrionale et elle contient les parties les plus 
riches du pays : l'Azerbaïdjan et le Khoraçan, 
Téhéran, le siège du gouvernement et les villes 
les plus importantes : Tauris, Ispahan, Yezd, 
Recht, Meched. 

La zone d'influence anglaise ne comprend au 
contraire que l'angle Sud-Est du territoire persan, 
d'une étendue deux fois moins considérable que 
celle de la zone d'influence russe. En outre, cette 
faible étendue de pays, réservée à l'Angleterre, 
comprend en majeure partie le désert de Lout 1 . 

1 V. Livre Bleu, 1913, op. cit., pièce n° 335 déjà citée. 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 73 

D'autre part, la Russie est toute-puissante à la Cour 
de Téhéran; de plus elle possédait presque, à un 
moment donné, un monopole financier qu'elle 
cherchait à faire régir par les agents de la mission 
belge 1 . Elle avait su imposer un tarif douanier très 
favorable à son commerce. Enfin, la méthode 
impérialiste a été jusqu'en ces derniers temps 
et pendant la guerre actuelle, d'autant plus en 
honneur à la section de l'Orient du ministère des 
Affaires étrangères à Pétrograd que le Gouverne- 
ment russe a dû poursuivre, par suite des menées 
turco-allemandes dans l'Azerbaïdjan et dans le 
Khoraçan, une politique active de pénétration. 

1 Les difficultés de la mission belge chargée d'organiser 
les finances persanes sont toutes venues des tentatives 
russes pour établir un protectorat financier sur la Perse. 
Avant l'installation des Belges à la Trésorerie générale de 
Téhéran, la mission américaine Shuster avait éprouvé les 
mêmes difficultés, mais en sens contraire, parce qu'elle 
paraissait préparer un protectorat financier anglais sur le 
pays. Les Belges à leur tour bénéficièrent un moment de 
la faveur britannique, puis ils se heurtèrent à la fois aux 
deux légations russe et anglaise. Enfin les intrigues turco- 
allemandes achevèrent la mission financière belge qui 
n'existe pour ainsi dire plus à l'heure actuelle. La trésorerie 
générale de la Perse, ravalée au rang de bureau du ministre 
des Finances, recueillie, au refus de tous les Belges démission- 
naires par un outcast belge à l'index de ses compatriotes 
et en rébellion avec sa légation, est aujourd'hui complète- 
ment dépendante des caprices d'un Emir Nézam quelconque. 



74 LA QUESTION PERSANE. 

En ce qui concerne la création d'une zone neutre 
entre Ja zone d'influence russe et la zone d'in- 
fluence anglaise, elle a donné lieu à des négocia- 
tions spéciales qui n'ont pas été communiquées au 
public. Mais il semble résulter de la façon dont 
cette neutralité est interprétée par la Grande- 
Bretagne à l'heure actuelle, qu'elle a trouvé dans 
la zone en question une certaine compensation des 
avantages obtenus par la Russie dans le Nord. 

Quoi qu'il en soit, cette zone neutre vient ren- 
forcer la zone d'influence anglaise et former une 
sorte de tampon en avant de la frontière ouest de 
l'Inde. L'Angleterre exerce dans cette zone neutre 
une action politique et économique très éner- 
gique, qui a eu pour résultats une importante 
concession de pétroles récemment consentie par 
le Gouvernement persan. 

Ainsi donc l'arrangement de 1907, quant à la 
Perse, n'a satisfait personne : ni la Russie, qui 
supporte avec peine de voir sa politique d'expan- 
sion limitée vis-à-vis de sa petite voisine asiatique; 
ni l'Angleterre, qui s'est crue lésée dans ses droits 
et ses intérêts et qui sait bien que la Russie ne 
renoncera pas à l'accès vers la mer libre et les 
eaux chaudes 1 ; ni la Perse, qui comptait sur son 

1 II est de plus en plus démontré par la guerre actuelle 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 75 

intégrité, et qui espérait, sous la garantie bienveil- 
lante des deux puissances amies, travailler, dans 

que la question de la mer libre est une question de vie ou 
de mort pour la Russie. V. La Guerre sociale du 24 sep- 
tembre 1915 : XXX, « Vers la liquidation turque ». « En 
deçà du Taurus », interview d'un ambassadeur russe à 
Constantinople en 1912.... « Il déplorait l'impossibilité d'une 
entente avec les Turcs, à tant d'égards sympathiques; la 
question des détroits, disait-il, creusait entre eux et les 
Russes un abime. 

» — Mais, lui dis-je, certains bons esprits parmi les Turcs 
sont très enclins à accepter une solution analogue à celle 
qui a été excellemment réglée, la question du canal de Suez; 
et cette idée a fait du chemin à Stamboul. 

» — Oh! dit M. B..., en souriant, nous ne nous con- 
tenterons jamais d'une ouverture des détroits, sur le 
papier. 

» — Et qu'appelez-vous une ouverture des détroits sur le 
papier? 

» — Toute manière d'ouverture qui n'en mettrait pas la 
clef dans notre poche ». 

Ce qui était, en 1912, l'aspiration idéale, l'objectif théo- 
rique de quelques panslavistes exaltés est devenu, en 1915, 
l'objectif concret, précis, passionnément attirant de tout le 
peuple russe. Le bonheur ne se conçoit que sous la forme 
du possible. Il y a quelque douze mois, la possession des 
détroits se présentait, à Petrograd et à Moscou, comme une 
de ces félicités dont on imagine la douceur sans que la 
privation en trouble, tellement on la sent lointaine et inac- 
cessible. La folie d'Enver et de ses camarades, en précipi- 
tant la Turquie dans la mêlée européenne aux côtés des 
Allemands, contre la Russie et ses alliés de Belgique, d'An- 
gleterre et de France a soudain donné au rêve pur le carac- 



76 LA QUESTION PERSANE. 

l'ordre et dans la paix, au développement de ses 
ressources et de ses richesses économiques. 

Dans ce conflit d'intérêts formidables, l'Iran 
pouvait-il conserver l'équilibre? Peut-on d'autre 



tère d'une possibilité prochaine, et dès lors le désir en a 
surgi impérieux, brûlant, exacerbé, d'ailleurs, par la 
cruelle souffrance et le danger extrême que provoqua, dans 
la Russie en guerre, la fermeture des Dardanelles. Les 
Russes, aujourd'hui, expliquent leurs sentiments par une 
comparaison frappante; ils disent : « Les détroits, c'est notre 
Alsace-Lorraine! » Les correspondants de guerre anglais 
ont signalé à plus d'une reprise l'existence de cette idée- 
force chez les plus humbles moujiks transformés en soldats. 
Ils se battent pour mettre dans la poche de la Russie la clef 
des détroits, comme nos soldats se battent pour faire flotter 
le drapeau tricolore au-dessus de Metz et de Strasbourg. 
C'est un fait psychologique très considérable, capital, et que 
rien ne permet plus d'écarter des considérations diverses 
que peut suggérer la question turque : il en est devenu le 
pivot. Le régime de Constantinople, celui des détroits, les 
blocs et l'équilibre balkaniques sont questions connexes et 
à l'ordre du jour. Les empires austro-allemands courent à 
la curée et au pillage par deux voies à travers le monde : 
de Berlin à Salonique, de Berlin au golfe Persique. Il est 
intéressant d'envisager dès à présent les moyens de pré- 
venir après la guerre le rétablissement du pangermanisme 
sur les grandes routes de l'activité humaine. Il ne faut pas 
que le chemin de fer du Bagdad reste entreprise allemande. 
Il faut aussi envisager une entente latino-slave à opposer 
au boulevard germano-austro-bulgaro-turc de Berlin à 
Salonique. V. La Roumanie contemporaine, Constantin Ma- 
crodin, préface de Lacour-Gayet, Paris, Pion, 1916. 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 77 

part concevoir la souveraineté d'un empire, dans 
lequel les voisins s'attribuent, pour des raisons 
d'ordre géographique et économique, un intérêt 
spécial au maintien de l'ordre et de la paix dans la 
plupart des provinces? 11 était facile de prévoir 
que le gouvernement persan, tiraillé entre les 
partisans de l'autocratie, soutenus par l'impéria- 
lisme russe, et les constitutionnels appuyés par 
l'Angleterre, serait mis dans l'impossibilité de rem- 
plir consciencieusement ses obligations politiques, 
de faire régner l'ordre et de mettre en valeur 
les vastes territoires du pays. Il ne pouvait d'ail- 
leurs, ce gouvernement, dompter aussi vite qu'on 
paraissait le vouloir l'anarchie qu'avait fomentée 
depuis des générations le despotisme corrompu 
des chahs. Et parce qu'il ne put en quelques mois 
abolir les traces, les effets de cette décomposition 
et de cette anarchie, l'Angleterre et la Russie en 
prirent texte pour intervenir dans les affaires du 
pays et pour y exercer leurs grandes influences 
dirigeantes. 

Depuis, et comme conséquences des intrigues 
turco-allemandes dans le pays, cette intervention 
s'est faite de plus en plus étroite,, de plus en plus 
pressante. La Perse n'est plus qu'un vaste échi- 
quier, un terrain vague, où les intérêts rivaux 
s'introduisent par tous les moyens possibles, 



78 LA QUESTION PERSANE. 

enchevêtrant leurs avant-postes et leurs routes de 
pénétration. 

La rivalité anglo-russe fait peser sur tous les orga- 
nes du Gouvernement persan un système anglais et 
un système russe égalementénergiques, profitant de 
la moindre circonstance pour arracher des conces- 
sions nouvelles à l'impuissance persane, pour poser 
de nouveaux jalons et attaquer la situation con- 
traire. D'ailleurs, depuis que l'ingénieux système 
des compensations appliqué à Potsdam a laissé 
les mains libres à la Russie en 1911, la Perse 
s'est accoutumée elle-même à la lutte des trois 
influences. A commencer par le Gouvernement, 
tout ce qui compte dans le pays s'enrôle dans les 
clientèles russe, allemande ou anglaise. Sous 
cette triple impulsion, les autorités provinciales 
se débattent en un perpétuel tourbillon; une 
influence les chasse, l'autre les ramène. Si le point 
d'appui habituel se révèle insuffisant, elles en 
sont quittes pour réapparaître, ayant sollicité le 
pardon de l'influence trop négligée. Cet état de 
choses prolonge dans le pays une anarchie peu 
propice au progrès de la civilisation 1 . 

Nous avons dit que la Perse avait, dans l'arran- 

1 Dans ces conditions, en Perse, le terme de « neutralité » 
est un mot officiel qui n'a répondu et qui ne répond, pendant 
la guerre actuelle, que très peu à la réalité de la situation. 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 79 

gement de 1907, conservé une zone neutre. La 
lettre même de l'accord nous apprend que dans 
cette zone neutre, la Russie et l'Angleterre s'en- 
gagent simplement à ne pas s'opposer, sans entente 
préalable, à l'octroi de concessions à leurs sujets. 
L'Allemagne s'est plainte que le principe de la 
porte ouverte ait été de la sorte détruit en Perse 
et que le pays ne puisse plus avoir que diffici- 
lement des relations politiques et même commer- 
ciales avec une nation autre que la Russie et 
l'Angleterre. Tout s'y oppose depuis 1907, dit 
le Gouvernement de Berlin, qui s'est cependant 
engagé en 1911 à laisser en Perse les mains 
libres à la Russie dans des conditions que nous 
avons exposées 1 . L'interdiction du transita travers 
la Russie, le traité commercial russo-persan de 
1901, la réduction des tarifs de transport, la con- 
cession de primes d'importation, réservent le 
monopole des voies d'accès par le nord de la Perse 
à l'importation russe. Dans le Sud, le golfe Per- 
sique rentre tout entier dans le domaine britan- 
nique. La navigation en est presque exclusi- 
vement anglaise; le commerce anglais y prend 
ses voies d'accès vers l'Iran : à Bender Abbas 
pour Kerman et Meched; à Lingah pour le 

1 V. p. 54 et suiv. 



80 LA QUESTION PERSANE. 

Laristan; à Bouchir et à Mohammerah pour les 
provinces du Centre ; à Bassorah par Bagdad pour 
celles de l'Ouest. — Les commerçants arméniens 
et guèbres, les tribus elles-mêmes relèvent la 
plupart de l'influence britannique. Le médecin 
de la résidence anglaise a mis la main sur tout le 
service sanitaire du golfe et en dirige les postes. 

Au point de vue politique comme au point de 
vue commercial, nulle grande puissance ne peut 
désormais s'immiscer à un titre quelconque dans 
le gouvernement ou l'administration des affaires 
de la Perse. Nulle grande puissance étrangère ne 
peut y envoyer des agents officiels ou des per- 
sonnes privées pour s'y occuper de la conduite 
des affaires 1 . Nulle puissance étrangère, en fait, 
ne peut obtenir l'autorisation de construire des 
routes, des chemins de fer, des télégraphes, etc. 

Ces récriminations intéressées sont le résultat 
de formules diplomatiques mal définies. On a 
inventé, sous la menace des interventions 
allemandes, toute une catégorie de formules 



1 Conf. The Strangling of Persia, de Morgan Schuster, Ex- 
Treasurer General of Persia. New York, 1912. V. aussi Une 
mission française en Perse : Essai d'enseignement et de 
réformes administratifs, rapport de M.Lacour-Gayet, membre 
de l'Institut, à l'Académie des sciences morales et politiques, 
24 avril 1915, Paris. 



LES PRINCIPES DE LA CONVENTION DE 1907. 81 

destinées à dissimuler la subordination des 
grandes Puissances de l'Europe aux exigences 
germaniques 1 . C'était en face d'un adversaire sans 
foi ni loi comme l'Allemagne s'exposer à toutes 
sortes de revendications. Et ces revendications 
n'ont pas manqué de se produire hardies et sans 
scrupules contre des systèmes vagues et équi- 
voques de Protectorats financiers, de zones d'in- 
fluence, de politiques de mains libres sous réserve 
de portes ouvertes, etc. Les difficultés que la 
Perse a éprouvées proviennent beaucoup plus de 
ces formules et des intrigues allemandes qu'elles 
ont provoquées, que de la rivalité anglo-russe 
elle-même. Elles font ressortir les graves inconvé- 
nients de ces attitudes sans prestige qui encoura- 
gent toutes les concurrences les plus déloyales 2 . 

1 V. dans La question du Danube, op. cit., le Patriotisme 
européen de la Russie. C'est en vertu de ces formules équi- 
voques, que la France en Roumanie comme en Perse se borne 
à faire œuvre de conciliation entre les Puissances qui tirent 
de cette œuvre le plus grand profit sans aucune réciprocité 
pour nous. 

2 L'Angleterre, uniquement préoccupée des approches de 
l'Inde, a surtout usé de ces formules indéfinies. C'est elle 
qui a organisé toute cette série de « terres interdites, de 
protectorats négatifs, de zones réservées qui depuis le plus 
haut Yantzè jusqu'aux rives de la mer d'Ouran, enceint et 
couvre de loin son Empire indien ». 

Demorgny. 6 



82 LA QUESTION PERSANE. 

Nous ne devrons pas oublier cet exemple, au 
moment du règlement des comptes de la guerre 
actuelle. S'il s'agit de nous rendre à l'appel des 
Syriens par exemple, et d'établir dans leur pays 
le régime de progrès qu'ils sollicitent, il ne faut 
pas que ce régime soit une zone d'influence; 
cette zone nous la possédons déjà en fait. Il ne 
faut pas que les Syriens comme les Persans soient 
tiraillés et déprimés entre des intérêts rivaux. 
Il ne faut pas que des impulsions contraires 
entravent dans ce pays l'œuvre de la civilisation 
et de la culture française 1 . 



Nouvelle forme de la rivalité anglo-russe 

en Perse. L'intérêt dynastique 

et la Constitution. 

La Constitution persane, que nous avons laissée, 
au moment où Nasr-el-Molk prenait la régence 
de l'empire en 1910, devait être désormais régie 
par les « quatre piliers » et par les lois fonda- 
mentales des 29 Chaban et 14 Zighadeh 1325 de 
l'Hégire , combinés avec les dispositions de la 

1 On peut encore discuter à ce point de vue la formule de 
n otre occupation au Maroc. 



l'intérêt dynastique et la constitution. 83 

convention anglo-russe de 1907 et avec celles du 
protocole de 1909. C'est cette étrange macédoine 
de nouveautés occidentales que l'Angleterre allait 
tenter d'opposer désormais aux empiétements de 
sa rivale. De son côté, la Russie allait être amenée 
à seconder contre le régime constitutionnel, c'est- 
à-dire contre la Grande-Bretagne, toutes les ten- 
tatives de restauration de l'ancien régime. Quant 
à l'Allemagne, nous la verrons utiliser tour à 
tour au mieux de ses intérêts les partisans de la 
Constitution et ceux de la Restauration 1 . Elle les 
opposera les uns aux autres, répandant à la Cour 
de Téhéran le bruit que la dynastie n'a pas d'en- 
nemi plus terrible que la Constitution, alors que 
cette Constitution devrait être à l'heure actuelle 
le bouclier de la souveraineté et de l'indépendance 
de la Perse. 

Du côté de l'Angleterre, l'administration directe 
de la zone d'influence qui lui a été attribuée en 
1907, augmentée des territoires et des populations 
de la zone neutre qu'il lui faudrait également 
annexer, demanderait un déploiement de forces 

1 Le prince de Reuss, ministre d'Allemagne à Téhéran, a 
cyniquement prétendu que le gouvernement de Berlin n'était 
jamais intervenu et qu'il n'interviendrait pas dans les 
affaires intérieures du pays. V. La Nouvelle Époque de Téhé- 
ran, n 06 31 du 26 avril et du 7 septembre 1915. 



84 LA QUESTION PERSANE. 

considérables et le maintien d'une véritable armée 
pour faire régner l'ordre dans les tribus 1 . 

Dans toute cette partie de la Perse, en effet, 
l'organisation d'un pouvoir centralisateur n'existe 
pas; il n'y a ni unité, ni permanence. Des cen- 
taines de tribus s'y partagent le sol, et leurs chefs 
entendent vivre chacun à sa guise ; ils sont prêts, 
en temps de guerre, à passer, sans scrupules, d'un 
service à un autre. Ces tribus sont, de plus, belli- 
queuses, indisciplinées, rapaces et pillardes; elles 
interceptent les sentiers des montagnes, infestent 
les passes et rançonnent les caravanes. Elles 
sont, en outre, en état d'hostilité perpétuelle les 
unes contre les autres. L'entretien d'une armée 
anglaise dans ces régions exigerait donc des 
dépenses annuelles énormes, ne fût-ce que pour 
assurer les ravitaillements à des distances loin- 
taines, au milieu des innombrables difficultés pro- 
voquées par les indigènes. Le gouvernement 
anglo-indien serait, en outre, amené, par l'admi- 
nistration directe, à une immixtion incessante 
dans les affaires intérieures des tribus; il devrait 
assurer la tâche ingrate et difficile de discipliner 
ces races incultes et indépendantes. 

1 V. la Revue du monde musulman, n 08 22 et 23, mars 
et juin 1913, mon étude sur la Réforme administrative des 
provinces et des tribus du Sud de la Perse. 



l'intérêt dynastique et la constitution. 85 

Aussi à l'Angleterre, — qui possède une 
longue habitude des arrangements asiatiques, — 
parut-il plus avantageux de laisser le pouvoir 
nominal à certaines administrations dûment 
éprouvées tout en gardant pour elle l'autorité 
réelle 1 . De cette façon, le Gouvernement anglais 
espérait recueillir, avec la moindre responsa- 
bilité, les avantages de la situation. 

En 1 91 1 , ce fut d'abord le trésorier général amé- 
ricain Shuster, à qui le Gouvernement britannique 
avait voulu confier ses intérêts en Perse. Shuster 
aurait eu, pour remplir sa mission, l'appui sans 
réserve de la Banque impériale britannique de 
Téhéran, qui lui fournit d'ailleurs les subsides 
nécessaires pour organiser le parti démocrate cons- 
titutionnel dans la capitale et une gendarmerie du 
trésor dans les provinces. Malheureusement cet 
homme d'affaires fut un piètre diplomate 2 ; il ne 

1 La mission suédoise qui put passer au début pour être 
au service des intérêts anglais, et qui fut accusée ensuite de 
servir les intérêts allemands n'est qu'une mission de gen- 
darmerie et de police municipales et rurales sur les routes 
de commerce étranger. Elle n'a que l'obligation de réprimer 
le brigandage sur les routes. — V. mon article dans la 
Revue de Paris, sur les Méthodes turco-allemandcs en Perse, 
1 er mars 1915. — La gendarmerie suédoise, non payée, est 
actuellement en pleine désorganisation. Il en est de même 
de la police qui reste des mois sans être payée. 

2 Conf. Livre bleu sur les affaires de Perse publié par le 



80 LA QUESTION PERSANE. 

comprit rien à la situation, rêva d'être chah de 
Perse et obtint les honneurs d'un ultimatum russe. 
Il dut quitter Téhéran le 11 janvier 1912, laissant 
le parti démocrate en piteuse posture, un embryon 
de gendarmerie du trésor et un livre amer contre 
la Perse, la Russie, l'Angleterre et l'Allemagne, 
qu'il rendait ensemble et à la fois responsables 
de tous ses malheurs 1 , sans oublier la France, 
qu'il appelle assez ironiquement la « Grande 
République ». De l'embryon de gendarmerie du 
trésor est sortie la mission suédoise, chargée 
d'organiser la gendarmerie gouvernementale de 
l'empire. 

Depuis, et jusqu'à ces derniers temps, la gendar- 
merie suédoise, la Banque impériale, les services 
financiers de l'Inde, l'ancien Régent, quelques 
ministres, certains gouverneurs généraux à Chiraz 2 , 

Gouvernement britannique, 1912, n°3, pièce 239, 11 juillet 

1911. Le ministre anglais à Téhéran à Sir Ed. Grey : « One 
must admire the pluck and energy with wich he has at one 
thrown himself into the struggïe for reform, but at the same 
time one cannot hâve but some misgivings as to the results 
of his headlong progress and of lus go ahead method » . 

1 V. The strangling of Persia, by Morgand Shuster, New- 
York, 1912. 

8 Conf. Livre bleu, sur les affaires de Perse, publié par le 
Gouvernement britannique, 1913, n° 1, pièce 416, 29 octobre 

1912. Le ministre anglais à Téhéran à Sir Ed. Grey : « It will 
be seen that Mukhber-es-Saltaneh (le gouverneur de Chiraz) 



l'intérêt dynastique et la constitution. 87 

ont été chargés de conserver la fiction de Constitu- 
tion, à laquelle le Gouvernement britannique 1 
s'est attaché avec beaucoup de ténacité. 

Grâce à ce modus operandi, l'Angleterre a fait 
de 1 907 à 1 91 1 de grands progrès en Perse et malgré 
de sérieux efforts, la Russie n'a pu maintenir, 
ni ramener à Téhéran le kadjiar Mohammed Ali 
Chah, dont elle aurait voulu faire un vice-roi pour 
le compte de Saint-Pétersbourg. L'Angleterre 
avait échoué, il est vrai, de son côté dans ses tenta- 
tives pour élever le prince Zill-es-Soltan 2 au trône 

has a difficult task and that our strong support would appear 
to be his only chance of success. Financial assistance seems 
to be clearly indicated as expected if not anticipated... Idis- 
cussed the question with the treasurer gênerai in order to 
ascertain how this could best be done without wounding the 
very sensitive susceptibilités of the Persian Government » . La 
question s'est posée alors de savoir comment le Gouver- 
nement russe pouvait accepter cette interprétation anglaise 
de la convention de 1907 dans la zone neutre. 

1 Conf. Livre bleu anglais, sur les affaires de Perse, 1913, 
n° 1, pièce 527. Sir Ed. Grey à Sir W. Townley, ministre de 
la Grande-Bretagne à Téhéran, 11 janvier 1913 : « I do not 
think there is sufficient ground at présent for giving up hope 
of maintiining the indépendance of Persia. It would, I think, 
be more in accordance both with our interests as well as 
with the undertakings which hâve been given, to direct ail 
our efforts towards establishing a strong government in 
Persia an^ assistingthe gendarmerie to perforai its dutiesin 
a really efficient manner ». 

2 Zill-es-Soltan est le grand-oncle du Chah actuel. 



88 LA QUESTION PERSANE. 

des Chahs; mais la nomination de Nasr-el-Molk 
comme régent de l'Empire persan fut considérée 
généralement comme un nouveau et grand succès 
pour la politique anglaise. Nasr-el-Molk, né à 
Hamadanen 1858, ancien élève de Balliol- Collège, 
à Oxford, condisciple de Sir Ed. Grey, ami de 
Lord Curzon, se trouvait en effet également 
réclamé, comme régent, par les patriotes persans, 
par les villes, et par les partisans à Téhéran d'un 
régime parlementaire sur le modèle anglais. Le 
régent n'accepta d'ailleurs les charges du pouvoir 
qu'après de nombreuses et longues hésitations 1 , 
parce qu'il connaissait bien les défauts de ses 
compatriotes et parce qu'il prévoyait toutes les 
défaillances du régime constitutionnel en Perse, 
au milieu des complications étrangères et des diffi- 
cultés intérieures. 

En effet, la Russie ne ménageait pas ses ripostes. 
La situation générale du pays était déplorable : 
au Nord, le gouvernement constitutionnel sou- 
tenait contre les tentatives de l'ancien Chah 
Mohammed Ali, dont les Russes avaient facilité la 



1 V. les télégrammes publiés et adressés de Londres par 
le régent de la Perse à la Chambre et au Conseil des ministres 
les 12 octobre et 16 décembre 1910. V. aussi son discours 
de prestation de serment le 4 mars 1911. 



l'intérêt dynastique et la constitution. 89 

rentrée en Perse, la dure campagne du Mazcn- 
déran. Dans le Guilan, à Recht, les gouverneurs 
envoyés de Téhéran étaient successivement 
chassés et désarmés par les Chahs-Seven et les 
Taléchis, amis de l'ancien chah. Le consul russe 
Nékrasoff entretenait soigneusement l'agitation 
contre les gouverneurs du Guilan 1 . 

Dans la région d'Astrabad et à l'Est dans le 
Khoraçan, les Turkomans recevaient avec enthou- 
siasme Mohammed Ali, débarqué le 17 juillet 
1911 à Gumech Tappé, accompagné de son frère 
Choa-es-Saltaneh, de Amir Bahadour, et de son 
grand vizir Saad-ed-Dowley. 

Quelques tribus et de grosses bandes armées, 
sous la conduite de brigands fameux comme 
Nayeb Hossein, sans compter les agents de 
l'ex-chah comme Rachidos Soltan et consorts, 
organisaient le pillage et des troubles dans toute 
la région. Les habitants, las de souffrir, se fai- 
saient sujets russes en grand nombre; le gouver- 
nement de Saint-Pétersbourg installait ses cosa- 
ques à Gaudan et à Koutchan, pendant que 
l'ex-chah multipliait ses proclamations dans toute 
la région du Khoraçan, promettant l'amnistie aux 

1 Les conflits de ce consul avec le ministre de Russie à 
Téhéran Poklewski Koziell sont restés célèbres en Perse. 



90 LA QUESTION PERSANE. 

uns, menaçant les autres. Les autorités religieuses 
de Méched elles-mêmes protestaient contre les 
réclamations des constitutionnels anglais. Bref, 
l'insurrection était générale dans le Nord et dans 
l'Est et toute en faveur de l'ex Chah Mohammed Ali. 

Le Khoraçan 1 était d'ailleurs considéré comme 
une dépendance commerciale et économique de 
l'Empire russe. Il est, en effet, limitrophe de la 
province transcaspienne, dont la capitale Askabad, 
sur le Transcaspian railway, est à 170 milles 
seulement de Méched. La « pénétration pacifique » 
de la Russie dans la région a contenté, paraît-il, 
nomades et sédentaires et il n'est personne au Kho- 
raçan qui n'ait eu à se louer de la fréquentation 
russe. Même les intérêts religieux et les gens de 
religion ont été servis par les succès de l'infidèle. 

A l'Ouest, dans l' Azerbaïdjan, à Tauris, la tribu 
des Chahs-Seven, avec Rahim Khan, menait la 
même campagne en faveur de la restauration de 
F ex-chah. Rahim Khan se faisait assister d'offi- 
ciers russes et se faisait photographier en leur 
compagnie. Le prince Salar-ed-Dowley, frère de 
Mohammed Ali Mirza, assisté de Modjallalos 
Soltan, excitait les Kurdes de Souldouz, leur 
promettant l'appui des Turcs. Les routes étaient 

1 V. V. Bérard, Les révolutions de la Perse, op. cit. 



l'intérêt dynastique et la constitution. 91 

coupées entre Mianeh et Ardébil; partout, des 
meurtres et des pillages, jusqu'aux portes mêmes 
de Tauris. Le gouvernement constitutionnel ne 
pouvait réprimer les troubles, et la Russie en profi- 
tait pour renforcer ses troupes dansTAzerbaïdjan. 

A Hamadan, dans le Kermanchahan, la tribu 
des Kalors ayant pour ilkhani (chef) Davoud Khan; 
et les Sinjabis, ayant à leur tête Samsam-ol-Ma- 
malek étaient opposées les unes aux autres. 
Deux partis politiques, l'un réactionnaire, ayant 
à sa tête Moïnol Raya, l'autre constitutionnel sous 
les ordres de Hadji Rostam Bey, puis du démocrate 
Yar Mohammed Khan, se disputaient l'influence 
dans la région. 

Au Sud, les agissements russes étaient moins 
vigoureux, mais les tribus du Fars, connaissant 
l'impuissance du gouvernement constitutionnel, 
s'en donnaient à cœur joie. Les tribus Bakhtyaris, 
Ghasghaïs, Khamseh, Kuhgeluis Lors-Potche- 
kouhis, etc., manifestaient leurs rivalités aux dépens 
du commerce indo-anglais. Une anarchie com- 
plète désolait la région, les brigands fermaient les 
routes, pillaient les caravanes, rançonnaient et 
maltraitaient les voyageurs 1 . 



1 V. Revue du monde musulman, n rs 22 et 23, La ques- 
tion des tribus du Sud de la Perse, op. cit. 



92 LA QUESTION PERSANE. 

On le voit, les essais de restauration du gou- 
vernement de Saint-Pétersbourg: répondaient 
vigoureusement et non sans succès, aux efforts 
constitutionnels anglais. Cela n'empêchait du 
reste pas Sir Bucbanan, ambassadeur de Lon- 
dres en Russie, d'adresser à Sir Ed. Grey, le 11 fé- 
vrier 1911, à l'occasion de l'arrivée du régent 
de la Perse à Téhéran le télégramme suivant : 

« M. Poklewsky, ministre de Russie à Téhéran, 
a reçu des instructions pour aviser le régent, 
qu'à l'occasion de sa réception officielle, les 
troupes russes seront retirées de Kasvin. Le 
ministre doit exprimer en même temps à Nasr-el- 
Molk le désir que cette manifestation de sympathie 
soit considérée comme une preuve des bonnes 
dispositions du Gouvernement du tsar et l'espoir 
qu'à l'avenir la Perse observera dans ses relations 
avec la Russie une altitude plus conciliante et 
plus amicale »*. 

Et en attendant, la Cour de Téhéran, tous les 
grands propriétaires et les riches personnages, me- 
nacés par les réformes dans leurs biens et dans leurs 
privilèges, et assistés par la Banque d'escompte 
russe se chargeaient de la sauvegarde des intérêts 
russes en Perse 2 . 

1 Livre bleu, 1912, pièce 23. 

2 La mission belge, chargée des réformes financières en 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 93 






Les événements de 1911. 

C'est en 1911 et à l'occasion des événements de 
cette époque, que la rivalité anglo-russe en Perse 
se manifeste de la façon la plus vive. Voici quel- 
ques exemples : 

Les tentatives de restauration de Mohammed 
Ali. — L'ex-chah Mohammed Ali, déposé le 
16 juillet 1909 (vendredi 27 de Djamadi-al- 
Akher 1327) et exilé le 8 septembre suivant, 
revint en Perse à Goumech-Tappé, le 19 juillet 

Perse après la mission américaine Shuster, a été longtemps 
considérée comme un ferme soutien des intérêts russes. En 
réalité elle n'a été qu'une mission de collecteurs d'impôts 
pour le service des emprunts persans à Londres et à Pétrograd. 
Le système européen des compensations et l'interven- 
tion énergique de l'Allemagne dans toutes les questions 
mondiales, ont rendu les impérialismes beaucoup moins 
intransigeants. Le contrôle des finances de l'État pour 
lequel on veut agir est devenu une nouvelle formule de 
protectorat déguisé, très à la mode à l'heure actuelle. V. Les 
contrôles financiers internationaux et la souveraineté de 
l'État, Deville, Paris, 1912. C'est cette formule que la Russie 
voulait charger la mission belge d'appliquer en Perse. V. le 
Livre orange russe sur les affaires de Perse, p. 193 et suiv.; 
le télégramme du ministre de Russie à Téhéran au ministre 
des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg. 



94 LA QUESTION PERSANE. 

1911. Gomment revint-il? Sur ce point, le Gou- 
vernement persan, la légation de Russie et la 
légation d'Angleterre à Téhéran, ne sont pas 
d'accord. 

Le Gouvernement persan dit que, conformé- 
ment aux articles 9, 10 et 11 du protocole du 
25 août 1909, réglant la situation de Mohammed 
Ali, il avait avisé à temps les deux Gouverne- 
ments russe et britannique des projets de l'ex-chah 
contre la Constitution et de ses préparatifs de 
retour sur le territoire persan. 

L'article 11 du protocole anglo-russe-persan du 
25 août 1909 est ainsi conçu : 

« Les Gouvernements russe et anglais doivent 
donner des ordres sévères à l'ex-chah pour qu'il 
s'abstienne par-dessus tout de toute menée poli- 
tique contre la Perse. Des mesures effectives 
doivent être prises pour empêcher Mohammed Ali 
Mirza de provoquer la moindre agitation ». 

La pension annuelle de Mohammed Ali avait 
été fixée à 500.000 francs, mais il demeurait 
entendu qu'à la première preuve d'intrigues 
entre lui et le parti réactionnaire, cette pension 
pourrait être supprimée. 

Aux Anglais, les Persans dirent : 

« Vous n'avez pas observé les dispositions de ce 
protocole, car vous ne nous avez donné aucun 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 95 

appui moral auprès du Gouvernement russe pour 
arrêter les menées et les tentatives de Mohammed 
Ali Mirza ». 

Aux Russes, les Persans dirent : 

« Vous avez violé les dispositions du protocole 
de 1909, car vous avez encouragé et favorisé 
contre le Gouvernement constitutionnel une ten- 
tative de restauration de l'ancien chah ». 

Telle était la position de la question. 

Les réponses, qui sont exposées tout au long 
dans le Livre bleu publié en 1912 par le Gouver- 
nement de la Grande-Bretagne, dénotent de la 
part de chacune des deux grandes puissances une 
diplomatie subtile, abondante en nuances décon- 
certantes. 

Tout d'abord, l'Angleterre essaya de rappeler 
à la Russie qu'effectivement elles avaient signé 
toutes deux le protocole de 1909 : elle insinua 
que sa responsabilité et la dignité de sa conscience 
étaient engagées; que la Russie dans cette ques- 
tion de morale internationale était solidaire avec 
elle des engagements pris en 1909 par Sir Barclay 
pour l'Angleterre et par M. Sabline pour la Russie. 

« Il faut agir, concluait Sir Grey, il faut suppri- 
mer la pension de l'ex-chah, il faut l'empêcher 
d'avancer plus loin sur le territoire de la Perse ». 

La Russie répondit : 



96 LA QUESTION PERSANE. 

« Nous ne savons pas ce que tout cela veut dire, 
Mohammed Ali Mirza était à Odessa, il a quitté 
cette ville pour Marienbad, pour Paris, pour 
Vienne ; puis nous l'avons perdu de vue et, un 
beau jour, nous avons appris avec la plus grande 
surprise que l'ex-chah avait pu, avec un faux 
passeport, sous un déguisement, traverser le terri- 
toire russe et s'embarquer incognito avec armes 
et bagages et toute sa suite à Bacou, port russe, 
sur un navire russe. A diverses reprises, d'ailleurs, 
avisés en effet des projets de Mohammed Ali, 
nous lui avons adressé de sévères avertissements. 
Notre responsabilité est donc dégagée et nous 
sommes obligés comme vous Anglais de nous 
incliner devant le fait acquis; l'ex-chah Moham- 
med Ali est actuellement en Perse, en dépit des 
stipulations du protocole de 1909. 

» Quant à intervenir maintenant dans la lutte 
ouverte entre le Gouvernement constitutionnel et 
l'ex-chah, nous ne pouvons le faire, parce que 

ca serait nous mettre en contradiction avec le 

* 

principe de la non-intervention, tel qu'il a été 
établi par l'accord anglo-russe de 1907. Nous ne 
pouvons que nous borner à reconnaître avec vous 
que Mohammed Ali s'est mis dans le cas de perdre 
tout droit à une pension ». 

Le Gouvernement persan s'adressa alors de 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 97 

nouveau à l'Angleterre et la pria d'intervenir 
directement auprès de Mohammed Ali et de 
Salar-ed-Dowley, son frère, pour les rappeler au 
respect des prescriptions contenues dans le proto- 
cole de 1909. 11 insistait beaucoup sur l'effet moral 
et sur la portée possible de cette intervention. 

Le Gouvernement anglais répondit que 
Mohammed Ali n'avait jamais donné sa libre 
adhésion audit protocole et que, dans ces condi- 
tions, le Gouvernement constitutionnel persan 
ne devait pas s'exagérer l'utilité d'une démarche 
de ce genre 1 . Le ministre de la Grande-Bre- 
tagne ne manqua pas, d'ailleurs, d'invoquer le 
principe de non-intervention qui venait de lui être 
rappelé par la Russie avec un à-propos si impi- 
toyable. Il exprima au Gouvernement persan ses 
plus sincères condoléances au sujet de la guerre 
civile, allumée dans le pays, et son profond regret 
de voir le régent arrêté dans son œuvre de 
réformes pacifiques. 

Cependant, les deux légations russe et anglaise 
à Téhéran continuaient leurs échanges de vues, 
suivant les instructions de leurs gouvernements. 
L'Angleterre faisait observer à la Russie, qu'en 
somme, celle-ci avait contribué à établir le régime 

1 V. p. 71 la note. 

Df.mgrgnv. 7 



98 LA QUESTION PERSANE. 

constitutionnel, en n'empêchant pas la déposition 
de Mohammed Ali et qu'elle avait, en conséquence, 
contracté une sorte d'obligation morale vis-à-vis 
du gouvernement actuel et du régent de la Perse. 
Sur ce point, M. Nératoff répondit à Sir Ed. Grey, 
qu'effectivement, le Gouvernement russe ne s'était 
pas montré hostile à l'organisation du régime 
constitutionnel dans le pays, et cela pour bien 
faire voir son empressement à suivre la politique 
d'entente avec l'Angleterre inaugurée par l'accord 
de 1907. Mais M. Nératoff ajoutait que son gou- 
vernement avait encouru, de ce chef, les critiques 
de l'opinion publique en Russie, qui lui repro- 
chait d'avoir subordonné en Perse les intérêts 
russes aux intérêts britanniques. Au surplus, 
concluait M. Nératoff, de même qu'en reconnais- 
sant et soutenant Mohammed Ali Chah pendant 
son règne, la Russie n'avait pris, vis-à-vis de lui, 
aucun engagement de le maintenir au trône ; 
de même en reconnaissant le gouvernement 
constitutionnel, elle ne s'était nullement engagée 
pour l'avenir vis-à-vis de lui 1 . 

En présence de ces interprétations savantes du 
protocole de 1909 et de la convention de 1907, 
interprétations qui déroutaient sa subtilité natu- 

1 Livre bleu 1912, pièce 218, 24 juillet 1911. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 99 

relie pourtant proverbiale, le Gouvernement 
persan essaya de décliner toute responsabilité dans 
les événements qui allaient se produire. Une note 
du 23 juillet 1911, émanée du ministère des 
Affaires étrangères, résuma la question et les griefs 
portés contre les Gouvernements russe et anglais. 
Elle annonçait, en même temps, l'intention for- 
melle de prendre toutes les mesures énergiques 
nécessaires contre Mohammed Ali et ses par- 
tisans, mais en même temps elle dégageait le 
Gouvernement persan de toute responsabilité 
concernant les dommages que la guerre civile 
allait certainement causer. 

Aussitôt les deux légations ripostèrent en rap- 
pelant au Gouvernement persan que le principe de 
la non-intervention, consacré par l'accord russo- 
anglais de 1907, comportait une exception capi- 
tale, dès que les intérêts russes ou anglais se trou- 
vaient menacés dans leur zone d'influence res- 
pective. 

Le Gouvernement russe se montra même plus 
tranchant et le 3 août 1911, le Gouvernement 
persan reçut la note comminatoire suivante : 

« Le Gouvernement impérial ne saurait s'abs- 
tenir d'observer que pendant les deux ans qui se 
sont passés depuis le départ de Mohammed Ali, 
il n'a été presque rien fait par le Gouvernement 



100 LA QUESTION PERSANE. 

persan pour le rétablissement de la paix et de 
l'ordre dans le pays. De constantes crises minis- 
térielles , une déplorable lutte des partis et le 
travail généralement improductif du medjliss, 
qui caractérisent cette période de deux ans, ont 
incontestablement contribué à préparer le ter- 
rain pour les intrigues de l'ex-chah et pour son 
retour. 

» Dans ces conditions, le Gouvernement impé- 
rial ne trouve pas possible de décharger le Gou- 
vernement persan des responsabilités pour les 
dommages qui peuvent être causés aux sujets 
russes par suite de l'apparition de Mohammed Ali 
Chah et continuera à le tenir pour responsable 
pour tout dommage que les désordres intérieurs 
de la Perse auront causés aux intérêts russes, 
tant publics que privés ». 

Cette note était peu indulgente et peu com- 
patissante pour les infortunes du régime consti- 
tutionnel en Perse. Elle marquait la reprise de la 
manière forte contre le parti constitutionnel. 

A ce moment, la Perse effrayée se tourna 
désespérément vers les Anglais et ce geste faillit 
troubler l'entente russo-anglaise. De son côté 
l'Américain financier Shuster s'était déjà chargé 
de compromettre gravement la cause constitu- 
tionnelle anglo-persane. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 101 

Les incidents Shuster. — La loi de Josas. — 
Nous avons vu que le Gouvernement britannique 
aurait voulu confier à l'Américain Shuster le soin 
et la garde de ses intérêts en Perse. Non seule- 
ment le trésorier pouvait compter sur l'aide de la 
Banque impériale, mais encore un discret appui 
auprès du Parlement persan lui permit d'obtenir 
de cette assemblée les pouvoirs les plus absolus, 
les plus extraordinaires et les plus exorbitants. 
Une première loi du 30 mai 1911 donna à Shus- 
ter le contrôle général des opérations de l'em- 
prunt de 1.250.000 £ contracté par la Perse à 
la Banque anglaise suivant les dispositions de 
la loi du 5 avril. La même loi lui donna le 
contrôle et la surveillance de toutes les dépenses 
engagées et à engager sur ce fonds d'emprunt. 

D'ailleurs, le Parlement persan affichait le 
plus grand enthousiasme pour le nouveau tréso- 
rier. Shuster, en effet, était arrivé au moment 
psychologique : le premier ministre Cépadhar 
menaçait de se retirer et d'abandonner son 
cabinet, le régent refusait les pouvoirs dictato- 
riaux qui lui étaient offerts et qu'il jugeait incons- 
titutionnels et assez dangereux. Enfin le Medjliss 
(Parlement) était lui-même aux abois. 

Une seconde loi du 13 juin 1911 fut aussitôt 
votée, en douze articles, préparée par le trésorier 



102 LA QUESTION PERSANE. 

général lui-même 1 et portant fixation de ses 
attributions. Voici le texte de cette loi qui a été 
abrogée le 11 mars 1915 : 

Préambule. — Le but de cette loi est facile à voir; il 
suffit d'un court examen pour comprendre son objet : 
à l'heure actuelle la situation financière du gouverne- 
ment est absolument déplorable et, si nous voulons 
nous tirer de ce péril, nous devons prendre des mesures 
radicales et courageuses. Le medjliss a déjà, par la loi 
du 2 sefer 1329 (2 février 1911), décidé l'engagement 
d'un trésorier général pour l'Empire, et le gouverne- 
ment, se conformant aux vues du parlement, a engagé 
un citoyen américain pour lui confier la surveillance 
et le contrôle généraux des recettes et des dépenses de 
l'Etat. Il est évident que la personnalité à laquelle 
nous confions une telle entreprise doit avoir les pou- 
voirs utiles pour la mener à bonne fin. Qu'il s'agisse 
d'affaires publiques ou privées, quiconque endosse 
une lourde responsabilité, sans se faire donner les 
moyens et l'autorité nécessaires, est un fou ou un 
malhonnête homme. 

Depuis longtemps, les finances de la Perse ont été 
conduites sans méthode par toutes sortes de fonction- 
naires. Chacun d'eux s'est vu confier pendant quel- 
ques mois d'importants services, qui, d'après les prin- 
cipes fondamentaux, nouvellement reconnus et adoptés 

1 Le chargé d'affaires de la légation anglaise suivit 
avec la plus grande attention la préparation de cette loi au 
ministère persan des Finances. V. Livre bleu sur les affaires 
de Perse, 1912, pièce n° 153. 






LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 103 

dans le pays, intéressent le peuple persan tout entier. 

Sans vouloir critiquer l'œuvre de ces fonctionnaires, 
ni rappeler les divergences de vue et les conflits qui 
les ont malheureusement mis aux prises, il est bien 
certain que les pénibles conséquences de cet état de 
choses ont profondément atteint le gouvernement et la 
nation 1 . 

Le désordre dans les administrations, l'absence de 
tout contrôle dans les finances du pays, l'impossibilité 
de procéder à aucune réforme sérieuse, la difficulté de 
déterminer les responsabilités réelles mènent fatale- 
ment et irréparablement le pays à sa ruine. Si nous 
voulons nous tirer de celte périlleuse situation, nous 
devons entrer dans la voie des réformes et prendre les 
mesures que les circonstances imposent. « Ce n'est pas 
avec un canif qu'on peut débroussailler une forêt ». 
Les finances de l'État ont ce caractère particulier qu'on 
ne peut les traiter, provisoirement, par des considéra- 
tions de personnes ou d'intérêts politiques. 

En conséquence, et dans le but d'introduire dans les 
affaires financières et économiques de la Perse une 
réforme définitive, la loi suivante, dont les disposi- 
tions ont été l'objet d'une étude sérieuse et attentive, 
a été votée d'urgence par le medjliss : 

Article premier. — Le trésorier général de l'empire 

1 II est intéressant de rapprocher ce préambule de la loi 
portant organisation du régime financier de la Perse, de la 
réponse de l'ancien Régent au Cepadhar et de son adresse 
au Parlement au moment de son départ de Téhéran. — 
V. plus loin : Le Régent et le Cepadhar. — V. aussi mon 
étude sur les institutions financières de la Perse, op. cit. 



104 LA QUESTION PERSANE. 

de Perse est chargé du contrôle direct et effectif de 
toutes les opérations financières et fiscales du gouver- 
nement impérial, en y comprenant la perception de 
tous les revenus à quelque catégorie qu'ils appartien- 
nent, ainsi que le contrôle et la comptabilité de toutes 
les dépenses. 

Art. 2. — Le trésorier général organisera le minis- 
tère des Finances de la manière suivante. Il y aura : 

1° Un service pour la perception de l'impôt direct 
(foncier), des taxes et de tous les revenus de l'empire 
actuellement existant ou à créer ; 

2° Un service d'inspection et de contrôle de toutes les 
recettes, de toutes les dépenses et de la comptabilité ; 

3° Un service pour les opérations de trésorerie. — 
Seront effectuées par ce service : toutes les affaires du 
gouvernement persan avec les banques, toutes les 
questions de monnaie et les opérations de charge et 
d'emprunts : intérêts, amortissements, conversions, 
concessions et accords financiers productifs de revenus 
ou d'obligations pour l'État. 

Art. 3. — Les trois services ci-dessus désignés 
seront divisés en autant de sections et de sous-sec- 
tions que le trésorier général le jugera nécessaire. 

Art. 4. — Quand l'organisation centrale du minis- 
tère des finances sera faite, le trésorier général procé- 
dera, au moment opportun, à l'établissement des 
services qu'il jugera essentiels pour l'organisation 
financière des diverses provinces de l'empire. 

Art. 5. — Le trésorier général aura la garde du 
Trésor public et aucun paiement ou dépense du Gou- 
vernement impérial ne sera fait ou autorisé autrement 
que par sa signature ou son approbation expresse. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 105 

Art. 6. — Le trésorier général préparera tous les 
règlements qu'il jugera nécessaires pour l'exécution 
des réformes sus-indiquées. Ces règlements auront 
force de lois après avoir été visés et publiés. 

Art. 7. — Un crédit de 60.000 tomans (300.000 
francs environ) sera accordé au trésorier général pour 
la création d'un corps spécial d'inspection. Dans le cas 
où de nouveaux fonctionnaires devraient être engagés 
à cet effet, leurs contrats devront être, comme les 
précédents, soumis à l'approbation du gouvernement. 

Art. 8. — Le trésorier général préparera le budget 
du Gouvernement impérial pour qu'il soit soumis au 
parlement. Il est enjoint à tous les ministres et à tous 
les fonctionnaires du gouvernement de lui prêter leur 
concours et de lui fournir sans aucun délai tous les 
renseignements qu'il leur demandera. 

Art. 9. — Le trésorier général fera toutes les éco- 
nomies possibles dans les dépenses du gouvernement 
et prendra pour cela toutes les mesures convenables. 
C'est d'ailleurs là une de ses attributions essen- 
tielles. 

Art. 10. — Tous les trois mois, la trésorerie générale 
soumettra au gouvernement un rapport détaillé sur la 
situation financière de l'État. 

Art. 11 . — Le trésorier général fera les études néces- 
saires pour améliorer les lois financières existantes et 
pour créer de nouvelles sources de revenus qui devront 
au moment voulu être proposées par le gouvernement 
au parlement. 

Art. 12. — Le trésorier général aura l'autorité sur 
tout le personnel des services placés sous son contrôle 
par la présente loi. 



106 LA QUESTION PERSANE. 

Ainsi des pouvoirs véritablement absolus ve- 
naient d'être pris par M. Shuster et l'Angleterre 
espérait bien les exploiter à son profit; mais le tré- 
sorier ne devait pas les garder bien longtemps 1 . 
Sur ces entrefaites, le premier ministre Cépadhar, 
sous la pression de l'opinion qui lui reprochait 
ses attaches russes et qui l'accusait d'apporter la 
plus grande inertie dans les préparatifs de résis- 
tance contre les tentatives de restauration de 
l'ancien chah, dut donner sa démission. Le pre- 
mier ministre se retira àZerguendeh aux environs 
de Téhéran près de la légation de Russie 2 . La poli- 
tique anglaise continuait ses progrès à Téhéran : Le 
Cabinet du Cépadhar fut remplacé par le Cabinet 
Bakhtyari présidé par l'ancien Ilkhani lui-même, 
Samsam-es-Saltaneh, et comprenant les membres, 
influents à l'époque, du parti démocrate : Vous- 
sough-ed-Dowley, au ministère des Affaires étran- 

1 V. Livre orange russe sur les affaires de Perse, t. VI, 
p. 159. Dépêche du ministre de Saint - Pétersbourg 
à Téhéran au ministre des Affaires étrangères : « De 
cette façon, le chef des fonctionnaires américains jouira 
de droits non seulement supérieurs à ceux du minis- 
tre des Finances, mais encore à ceux du Cabinet tout 
entier ». 

2 Zerguendeh est concession russe — de même que le 
village de Gulaheck où est établie la résidence d'été de la 
légation britannique, est concession anglaise. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 107 

gères; son frère Ghavam-es-Saltaneh, à l'Inté- 
rieur; Hakim-ol-Molk, aux Finances; Mouehir-ed- 
Dowley, à la Justice; Dabir-ol-Molk, puis Moazed- 
es-Saltaneh , au ministère des Postes ; Ala-es- 
Saltaneh à l'Instruction publique. 

Incidents Mornard et Shuster. — Tout de suite 
la guerre éclata, violente et sans merci, entre 
l'Américain Shuster, trésorier absolu de la Perse 
que les Russes craignaient de voir incliner de 
plus en plus \ers la politique anglaise et M. Mor- 
nard, chef de la mission belge, administrateur 
général des douanes persanes que les Russes 
semblaient vouloir accaparer 1 . Un incident, sans 
grande importance, prit rapidement les plus 
grandes proportions : S'appuyant sur les disposi- 
tions de la loi du 13 juin 1911, article 5 : « Aucune 
dépense ne peut être engagée sans l'assentiment 
et la signature du trésorier général », Shuster 
voulut retirer à l'administrateur général des 
douanes, qui l'avait eue jusqu'ici, la signature des 
pièces de dépenses en général, et en particulier 
des pièces de dépenses concernant le service des 

i Livre orange russe, op. cit., p. 178 : « Les Américains 
ont énergiquement commencé à user des droits que leur a 
conférés le medjliss. Ils tentent de mettre la main sur l'admi- 
nistration des douanes ». 



108 LA QUESTION PERSANE. 

douanes. Il donna en outre des instructions à la 
Banque anglaise et à la Banque russe de Téhéran 
pour que les recettes des douanes du Nord et du 
Sud fussent versées à son crédit dans les caisses 
de ces deux banques. 

Naturellement M. Mornard protesta de toutes ses 
forces et refusa d'être placé sous les ordres de 
Shuster. La légation de Belgique intervint, elle 
rappela au Gouvernement persan que le Gouver- 
nement royal de la Belgique n'avait consenti à 
céder des fonctionnaires qu'au Gouvernement 
persan, c'est-à-dire au grand vizir et au ministre 
des Finances et que le contrat Mornard n'autori- 
sait ni la subordination de l'administrateur général 
des douanes au trésorier général, ni le contrôle 
des fonctionnaires belges par des fonctionnaires 
étrangers. Le chargé d'affaires de Belgique mena- 
çait même de faire rappeler tous les fonctionnaires 
belges, si satisfaction n'était pas donnée à M. Mor- 
nard. 

Pendant quelque temps, les légations russe et 
anglaise observèrent le conflit, cependant que le 
Régent essayait de trouver un modus vivendi entre 
MM. Mornard et Shuster. 

Conformément aux instructions du Gouverne- 
ment britannique, Sir Barclay, ministre de Londres 
à Téhéran, conseillait à son collègue de Russie, 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 109 

Poklewsky-Koziell, d'attendre les événements. Mais 
très catégoriquement, la Russie, oubliant toute 
comitas gentiwn, lui répondit qu'il interviendrait 
quand il le jugerait à propos et dès que les intérêts 
de son gouvernement lui sembleraient menacés. 

Sur les instances du Gouvernement persan, une 
entrevue eut lieu entre MM. Mornard et Shuster; 
on ne sait trop quel en fut le résultat : cependant, si 
l'on n'obtint pas la réconciliation des deux adver- 
saires, le statu quo, réclamé par la Russie, paraît 
avoir été maintenu *. La légation anglaise, pressen- 
tant que l'impétueux Shuster allait accumuler les 
fautes lourdes, prépara tout doucement son lâchage 2 . 

Le trésorier américain réservait d'ailleurs 
d'autres manifestations de « his go-aheadMethods ». 



1 Livre orange russe sur les affaires de Perse, 1912, t. VI, 
p. 193 et suiv. Dépêche de M. Poklewsky-Koziell, ministre 
de Russie à Téhéran, au ministre des Affaires étrangères à 
Saint-Pétersbourg : « Sir Barclay (ministre de Londres à 
Téhéran) préfère rester neutre dans le conflit Mornard- 
Shuster,pour éviter d'être accusé d'avoir pris parti contre les 
Américains ; mais ces Américains peuvent bientôt partir {sic), 
et, me basant sur nos relations traditionnelles avec les 
Belges, j'ai chaudement défendu M. Mornard auprès du 
Gouvernement persan, à qui j'ai donné à entendre qu'en 
cas de départ des Belges, je solliciterais de mon gouver- 
nement, leur remplacement par des fonctionnaires russes ». 

2 Livre bleu anglais sur les affaires de Perse, 1912, pièce 239 
déjà citée. 



110 LA QUESTION PERSANE. 

V affaire Stokes. — M. Shuster eut l'idée d'avoir 
à sa disposition une gendarmerie du trésor pour 
assurer, dans les provinces et dans les villes, la 
perception de l'impôt et le recouvrement des 
taxes et perceptions diverses du Gouvernement 
persan et il choisit, en qualité de commandant de 
cette gendarmerie, un major anglais de l'armée 
des Indes, attaché à la légation britannique à 
Téhéran, M. Stokes. 

Dès qu'il fut connu qu'une gendarmerie com- 
mandée par un officier anglais et, qui plus est, 
de l'armée des Indes, allait s'occuper de mettre 
de l'ordre dans les finances et dans la politique 
du Nord et du Sud de la Perse, une émotion 
considérable secoua, à Saint-Pétersbourg, les par- 
tisans de l'impérialisme russe. 

La furor comularis ne connut plus de bornes, 
la section de l'Orient au ministère des Affaires 
étrangères russe se dressa tout entière derrière 
son chef, M. Klem. Le parti militaire et l'école 
anglophobe de Boukhara firent chorus avec les 
Nuvoié-Vrétnia et toute la presse nationaliste de 
Saint-Pétersbourg. Les intrigues anglaises furent 
violemment dénoncées; l'accord de 1907 fut mis 
en cause. Une correspondance aigre-douce s'é- 
changea entre les chancelleries de Londres et 
de Saint-Pétersbourg : « Dites à Nératof », 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 111 

écrivait, le 16 août 1911, Sir Ed. Grey à son ambas- 
sadeur, Sir Buchanan, à Londres, « que je n'ai 
pas fait tant d'histoires au sujet de l'envoi dans 
le Sud de la Perse de cosaques persans, instruits 
à la russe par des officiers russes à Téhéran, et que 
je me suis employé de mon mieux, ces dernières 
années, à calmer l'opinion publique anglaise, 
excitée par la présence continuelle des troupes 
russes dans le Nord de la Perse et par les agisse- 
ments du colonel Liakhoff » (Livre bleu, 1912, 
pièce 286). 

Les légations de Russie et d'Angleterre, à 
Téhéran, s'efforçaient de faire comprendre la 
situation à Shuster, à Stokes et au Gouvernement 
persan. Un grand dîner eut lieu, le 12 août, à la 
légation d'Angleterre où le trésorier général fut 
invité et savamment cuisiné par les deux ministres. 
Malheureusement, Shuster avait mauvais estomac 
et persista dans son entêtement à placer Stokes à 
la tête de la gendarmerie financière. 

De son côté, le Gouvernement persan invoquait 
le principe de l'indépendance de la Perse, inscrit 
au préambule de l'accord de 1907, et la nécessité 
d'assurer l'ordre sur le territoire. On lui fit alors 
des propositions qu'il ne pouvait accepter : le 
major Stokes commanderait la gendarmerie finan- 
cière dans le Sud, et des officiers russes comman- 



112 LA QUESTION PERSANE. 

deraient cette même gendarmerie dans le Nord; 
on le menaça, si Stokes marchait contre Mohammed 
Ali Chah, d'opérer des mouvements de troupes 
russes contre lui. 

Émus par toutes ces clameurs, la légation et le 
Gouvernement anglais s'efforçaient de se dis- 
culper : « Ce n'est pas ma faute, disait Sir Barclay, 
si Stokes a donné sa démission de l'armée des 
Indes et s'il a accepté un poste au service du Gou- 
vernement persan ». 

« Vraiment! ripostaient aigrement les Novoié- 
Vrémia, ne pouvez-vous refuser la démission d'un 
officier de l'armée britannique sans avoir peur de 
froisser les susceptibilités de quelques Molk, Ma- 
maleck et Saltaneh de la Perse ? Nous en avons 
usé bien autrement, nous, dans des circons- 
tances semblables, quand nous avons arrêté et 
emprisonné, comme déserteur, le prince Sharukh 
Darab-Mirza, qui avait abandonné sa sotnia de co- 
saques pour marcher à la tête d'un parti politique » . 

Cependant, la légation britannique, impres- 
sionnée, affectait de peser de toutes ses forces sur 
le Gouvernement persan pour lui faire aban- 
donner le projet d'engager le major Stokes. 
Celui-ci finit par se retirer et un autre projet 
d'engagement d'officiers d'une petite puissance 
neutre mit d'accord les deux ministres d'Angle- 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 113 

terre et de Russie, qui décidèrent en même temps 
d'appliquer rigoureusement les dispositions de la 
convention de 1907, excluant désormais de toutes 
les fonctions importantes en Perse les citoyens 
d'une grande puissance 1 . 

Affaire Choa-es-Saltaneh. Premier ultimatum 
de la Russie à la Perse. — Un autre incident 
allait bientôt surgir; le 4 octobre 1911, le Conseil 
des ministres, à Téhéran, donna au trésorier 
général Shuster l'ordre de confisquer et de saisir 
au profit du Trésor persan les biens et les pro- 
priétés des princes Choa-es-Saltaneh et Salar-ed- 
Dowley, frères de Mohammed Ali Chah, en rébel- 
lion ouverte contre le gouvernement constitution- 
nel 2 . Shuster et Taghi Zadeh, leaders du parti 
démocrate, prétendent que l'ordre de saisie et de 
confiscation fut notifié aux légations russe et 
anglaise, avec avis que les droits des sujets 
étrangers seraient sauvegardés au cas échéant. 
Les deux ministres n'auraient formulé aucune 
objection, c'est l'ex-trésorier général qui l'affirme 

1 Cette décision explique les difficultés que l'organisation 
en Perse de la mission française de jurisconsultes a sou- 
levées. V. plus loin l'influence française en Perse. 

3 V. The Strangling of Persia, op. cit., par Morgan Shuster, 
p. 136 et suiv. V. aussi Le Siècle, du 23 novembre 1911. 
Dbmorgny. 8 



114 LA QUESTION PERSANE. 

encore. Mais, d'après Taghi Zadeh, le ministre de 
Russie aurait seulement fait observer qu'on devait 
tenir compte aussi des créances hypothécaires de 
la Banque russe. 

Bref, deux jours plus tard, un employé de la 
trésorerie, avec cinq gendarmes, se rendit dans 
la propriété de l'un des princes. 11 commença 
l'inventaire; mais deux fonctionnaires russes, 
MM. Pétroff et Trépoff, survinrent avec dix cosa- 
ques russes et arrêtèrent l'opération. Aux protes- 
tations de l'employé, ils répondirent en faisant 
charger les fusils de leurs hommes. 

De nouvelles communications furent échangées 
entre la trésorerie et la légation de Russie, et 
l'accord sembla se faire. En effet, l'inventaire eut 
lieu dans la propriété où on l'avait d'abord 
empêché. Mais le lendemain, quand les gendarmes 
de la trésorerie vinrent dans deux autres domaines, 
ils furent désarmés, arrêtés et maltraités par 
seize cosaques russes, commandés par MM. Pétroff 1 
et Trépoff. 

« A la suite de ces faits, le Gouvernement persan 
demanda le rappel des deux fonctionnaires russes. 

1 Le Livre orange, publié par le Gouvernement russe sur 
les affaires de Perse, remplace le nom de Pétroff par celui 
de Guildebrand. V. ce Livre orange, op. cit., t. VII, p. 183 
et suiv. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 115 

La Russie, de son côté, réclama des excuses. Le 
Cabinet persan ayant démissionné, la légation 
russe affirma qu'elle attendrait la formation d'un 
nouveau ministère. Puis, avant que ce ministère 
ait été formé, elle annonça tout à coup la rupture 
des relations diplomatiques et l'envoi de troupes. 
C'est dans ces conditions que la Perse sollicita les 
bons offices de l'Angleterre et qu'elle se déclara 
prête à se rendre devant la Cour de La Haye. 

La commission spéciale chargée à Saint-Péters- 
bourg de suivre attentivement les affaires de 
Perse 1 , la section centre-orientale au ministère 
russe des Affaires étrangères, la fur or consularis 
du consul général Pakitonof et les Novoié-Vrémia 
s'émurent aussitôt. La conduite de Shuster et du 
Gouvernement persan fut qualifiée « d'exigence 
la plus inqualifiable et d'opiniâtre témérité » 2 . 
Des ordres sévères furent donnés de Saint- 
Pétersbourg au ministre Poklewsky-Koziell qui 
essayait mais en vain de calmer le consul général 
Pakitonof. Des menaces de rupture furent si- 
gnifiées au Gouvernement persan. Celui-ci, tout 
comme la légation anglaise, prépara le « lâchage » 
de Shuster. Voussough-ed-Dowley déclara tout 

1 V. plus haut, p. 47. 

2 Livre orange, télégramme du chef de la section de l'Orient 
au ministre russe à Téhéran, 8 octobre 1911. 



116 LA QUESTION PERSANE. 

net à Poklewsky-KozieJl que le Cabinet persan 
n'approuvait nullement son trésorier général 
américain et qu'il désirait bien profiter de la pre- 
mière bonne occasion pour « lui mettre une 
bride »*. 

Voussough-ed-Dowley ajoutait que le Gouver- 
nement impérial russe devait comprendre la situa- 
tion et qu'il ne fallait pas trop hâter la réponse 
à ses réclamations pour ne pas accroître en faveur 
de Shuster une popularité que des politiciens 
malfaisants et déséquilibrés (sic) avaient déjà 
créée. La section de l'Orient à Saint-Pétersbourg 
ne se contentant pas de ce semblant de soumis- 
sion, le Gouvernement persan refusa toutes 
excuses avant d'avoir ouvert une enquête appro- 
fondie et complète sur l'incident Choa-es-Sal- 
taneh. Le ministre de Saint-Pétersbourg à 
Téhéran reçut alors l'ordre de rompre toute rela- 
tion avec le Gouvernement persan et le vice-roi 
du Caucase dut porter à 4.000 hommes l'effectif 
des troupes russes à Kasvin. La section de l'Orient 
rédigea à cet effet un communiqué officiel très 
détaillé, 30 octobre 1911 \ 

Le 18 novembre 1911, dans l'après-midi, le 

1 Livre orange russe sur les affaires de Perse , t. VII, 
p. 205. 

2 Livre orange, t. VII, p. 224 et suiv. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911 . 117 

drogman de la légation de Russie se rendit au 
ministère persan des Affaires étrangères et informa 
le chef de la section des affaires russes à ce minis- 
tère que les rapports diplomatiques étaient rompus 
entre la légation de Russie et le ministère persan 
des Affaires étrangères. Il ajouta que des troupes 
russes avaient reçu l'ordre de pénétrer sur le ter- 
ritoire de la Perse. 

Aussitôt Voussough-ed-Dowley avisa Sir G. Bar- 
clay, ministre de Londres à Téhéran, et le supplia 
de faire appel à la médiation du Gouvernement 
britannique. 11 demandait notamment une suspen- 
sion des opérations militaires russes jusqu'à la for- 
mation d'un cabinet. Les ministres persans avaient, 
en effet, cru bon de démissionner pour retarder la 
réponse à l'ultimatum russe. Le message néces- 
saire fut envoyé à Londres par les soins de Sir 
Barclay pendant que les troupes russes s'avançaient 
sur la route de Kasvin. 

A partir de ce moment, les événements allaient 
se précipiter. 

Le pamphlet de Shuster et le deuxième ultima- 
tum, — Toute satisfaction fut donnée cependant à 
ce premier ultimatum russe : le major Stokes 
renonça à prendre le commandement de la gendar- 
merie du trésor et le ministre persan des Affaires 



118 LA QUESTION PERSANE. 

étrangères Voussougb-ed-Dowley, en grand uni- 
forme, exprima au ministre de Russie à Téhéran 
les excuses de son gouvernement au sujet de l'inci- 
dent Choa-es-Saltaneh 1 . Il semblait que l'entente 
russo-anglaise allait reprendre plus paisiblement 
le cours de ses destinées, quand un nouveau fléau 
fondit sur la Perse. 

Shuster fit traduire en persan et distribuer à 
Téhéran une longue lettre ouverte qu'il avait 
adressée au Times le 21 octobre 1911 sur l'oppo- 
sition de la Russie aux réformes de la Perse et sur 
la coopération de l'Angleterre à cette opposition. 
Bien que le Gouvernement anglais fût dans cette 
lettre ouverte tout aussi durement critiqué que la 
Russie, la section de l'Orient à Saint-Pétersbourg 
se considéra comme personnellement et particu- 
lièrement offensée par ce manifeste qu'elle inter- 
préta comme un pamphlet contre le Gouvernement 
russe. 

A la suite de ce pamphlet, et sous ce prétexte, la 
Russie adressa le 29 novembre 1911 un nouvel 
ultimatum à la Perse. Cet ultimatum portait sur 
quatre points : 1° le trésorier Shuster devait être 
immédiatement congédié; 2° le Gouvernement 

1 C'est le procédé diplomatique courant. 11 a été renouvelé 
en mai 1915 à l'occasion de l'assassinat du vice-consul 
russe, directeur de la Banque d'escompte à Ispahan. 






LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 119 

persan devait désormais prendre conseil du Gou- 
vernement russe pour le choix de ses conseillers 
étrangers; 3° les frais d'occupation des villes per- 
sanes par les troupes russes devaient être payés 
par le Gouvernement persan; 4° le Gouvernement 
persan devait s'engager à comprendre et à res- 
pecter les intérêts spéciaux de la Russie et de l'An- 
gleterre. 

Ce dernier point de l'ultimatum préparait l'adhé- 
sion officielle de la Perse à l'accord anglo-russe 
de 1907. 

Sir Ed. Grey, questionné sur ce nouvel ulti- 
matum de la Russie à la Perse, répondit à la 
Chambre des communes dans les termes sui- 
vants : 

« Il n'y a eu aucun arrangement définitif entre 
la Russie et nous. Le Gouvernement persan ayant 
attendu pour répondre aux sommations que les 
troupes russes fussent arrivées en territoire persan 
et M. Shuster ayant, dans l'intervalle, mis en cir- 
culation en Perse un pamphlet attaquant la Russie, 
le Gouvernement russe a déclaré qu'il était obligé 
de formuler certaines nouvelles demandes et qu'il 
ne retirera pas ses troupes avant que satisfaction 
lui ait été donnée. 

» Le Gouvernement russe nous informe que ces 
mesures militaires sont d'un caractère purement 



120 LA QUESTION PERSANE. 

provisoire et qu'il n'a pas l'intention de faire quoi 
que ce soit de contraire aux principes régissant la 
convention anglo-russe de 1907 ». 

En réalité la partie constitutionnelle était déjà 
très compromise. Les incidents Shuster, Mornard, 
Stokes, Choa-es-Saltaneh, le pamphlet, etc., ne 
furent que des prétextes pour l'impérialisme russe. 
Mais d'autre part, la loi de Josas, en donnant les 
pouvoirs dictatoriaux au trésorier Shuster, lui 
avait laissé la lihre disposition des concessions à 
accorder, elle lui permettait de contracter les 
emprunts persans où hon lui semblait. L'Améri- 
cain en avait profité pour tenter un emprunt de 
200 millions à la banque Seligman et C ie , de 
Londres, et pour donner à la Banque impériale 
anglaise, de Téhéran, le monopole de l'importa- 
tion des lingots d'or et d'argent en Perse pour une 
durée de six années. 

L'émotion ressentie par la Banque d'escompte 
russe fut grande et les intérêts commerciaux de 
la Russie furent considérés comme sérieusement 
atteints. D'un autre côté, l'essai de mainmise sur 
l'administration des douanes et la tentative de 
dénonciation par Shuster du contrat intervenu 
entre la Banque russe et le Gouvernement persan; 
les atteintes au prestige de la protection russe vis- 
à-vis des Persans qui y avaient recours; l'envoi de 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 121 

fonctionnaires anglais dans la zone d'influence 
russe malgré les dispositions de l'accord de 1907 
avaient secoué l'opinion à Saint-Pétersbourg. 

Le Livre orange russe sur les affaires de Perse 
(t. VII, p. 243 et suiv.) exprime tous les 
griefs, toutes les rancœurs et toutes les désillu- 
sions de la section de l'Orient et du parti impéria- 
liste : «Alors même que le Gouvernement persan 
nous donnerait satisfaction sur tous les points des 
deux ultimatums, nous devons profiter de la marche 
en avant de nos troupes pour garantir nos intérêts 
d'avenir dans nos relations futures avec la Perse. 
Le medjliss et le régime actuel, par leur opposi- 
tion au projet d'emprunt en Russie, déjà réglé 
diplomatiquement; parleur mauvais vouloir; par 
leurs refus de régler les affaires pendantes entre 
les deux gouvernements, ne nous laissent aucun 
espoir. D'ailleurs le mouvement de nos troupes 
remplit de joie tous les ennemis de ce régime dis- 
crédité et le renvoi du sieur Shuster doit être 
accompagné d'un changement de gouvernement. 
Il nous faut après cela un gouvernement ami 
et disposé à régler favorablement pour nos inté- 
rêts tous les litiges en cours » (Télégramme de 
M. Poklewsky-Koziell, ministre de Russie à Téhé- 
ran, au ministre des Affaires étrangères à Saint- 
Pétersbourg. Extrait). 



122 LA QUESTION PERSANE. 

A la même date, le directeur de la section de 
l'Orient au ministère russe des Affaires étrangères 
adressait à l'ambassadeur de Londres à Saint- 
Pétersbourg un long mémorandum [Livre orange, 
t. Vil, cité) dont voici le sens général et les 
principaux extraits : « Le conflit actuel entre la 
Russie et la Perse doit être considéré comme la 
conséquence de toute une série d'événements qui 
ont violemment mécontenté la Russie et qui tous 
proviennent de la mauvaise volonté du parti 
démocrate constitutionnel persan et des actes 
arbitraires de ce parti et de M. Shuster.... 

» Au surplus, le Gouvernement russe en agissant 
comme il agit, n'a en vue que la sauvegarde de 
ses intérêts en Perse et notamment dans la zone 
d'influence que lui a assignée l'accord de 1907. 
Son action n'est nullement contraire aux stipula- 
tions de cette convention, puisqu'elle ne poursuit 
aucune tentative contre l'intégrité et l'indépen- 
dance de la Perse. Les mesures militaires prises 
n'ont qu'un caractère provisoire, elles n'atteignent 
en rien les conventions russo-anglaises relatives 
à ce pavs ». 

A partir de ce moment, la politique anglaise, 
purement défensive, ne chercha plus à sauver le 
régime constitutionnel qui semblait perdu en Perse. 
Tous ses efforts se bornèrent à obtenir la soumis- 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 123 

sion provisoire du Gouvernement persan aux exi- 
gences russes : l'adhésion officielle h l'accord de 
1907, le retrait le plus rapide possible du plus 
grand nombre possible de troupes russes et le 
départ définitif et sans esprit de retour de l'ex-chah 
Mohammed Ali. Renonçant pour l'instant à la 
Constitution en Perse, le Gouvernement britan- 
nique employa tour à tour prières et menaces pour 
que la Russie renonçât de son côté à tout projet de 
restauration de Mohammed Ali Chah dans le pays. 

Le Livre bleu et le Livre blanc anglais sur les 
affaires de Perse, du mois d'octobre 1911 au mois 
de mars 1912, résument tous les efforts cette 
diplomatie. 

Dans le Livre bleu, on voit que depuis le 10 oc- 
tobre 1911, date à laquelle la Russie commença à 
exprimer son intention de prendre des mesures 
sévères contre la Perse, l'Angleterre n'a cessé de 
faire ressortir auxyeux du Gouvernement de Saint- 
Pétersbourg le dangereux effet d'une occupation 
militaire du pays sur l'opinion anglaise. Elle a 
invité M. Nératof à faire connaître ses véritables 
intentions. A Sir Ed. Grey qui déclarait ne pas 
comprendre le motif d'une intervention armée 
en Perse, Nératof répondit qu'il ne compre- 
nait pas davantage la mainmise de Shuster 
sur le Gouvernement du pays. L'ambassadeur de 



124 LA QUESTION PERSANE. 

Londres à Saint-Pétersbourg eut enfin recours 
aux sentiments de générosité du ministre russe 
des Affaires étrangères : « la Perse ne peut raison- 
nablement répondre en quarante-huit heures aux 
ultimata qui lui sont adressés : il lui faut au 
moins un délai de grâce d'une semaine ». Après 
une vive résistance, la Russie consentit une pro- 
longation de quarante-huit heures, mais elle aug- 
menta ses prétentions et ses revendications 1 . 

Le 16 novembre 1911, Sir Ed. Grey rappela à 
Sir Buchanan à Saint-Pétersbourg que l'occupa- 
tion de Téhéran par les troupes russes, aurait une 
grande répercussion dans l'Inde anglaise si les 
sujets mahométans s'imaginaient que le Gouver- 
nement britannique ne s'était pas opposé à cette 
occupation 2 . Sir Buchanan insista sur ce point 
auprès du Gouvernement russe. 

Le Livre orange russe est plus détaillé : un 
télégramme de Saint-Pétersbourg du ministre des 
Affaires étrangères à l'ambassadeur russe à Londres 
développe le point de vue indo-anglais 3 : « L'am- 
bassadeur britannique m'a fait connaître aujour- 

1 Livre bleu, n° 4, 1912, pièce 112, 19novembre 1911, télé- 
gramme de Saint-Pétersbourg de M. 0. Beirne à Sir Ed. 
Grey. 

3 V. plus loin les incidents de Meched. 

3 Livre orange, t. VU, p. 239 et suiv. 



LES ÉVÉNEMENTS DE 1911. 125 

d'hui (5 novembre) les vues de Sir Ed. Grey sur 
le conflit russo-persan. Il reconnaît le bien-fondé 
de nos réclamations, mais il craint tout pour les 
bonnes relations de l'Angleterre et de la Russie de 
l'envoi de troupes russes à Téhéran. Sir Ed. Grey 
attache le plus grand prix à la conservation des 
bonnes relations entre son gouvernement et le 
Gouvernement russe et il a toujours fait tous ses 
efforts pour cela en Perse et en Angleterre. Les 
deux gouvernements marchent la main dans la 
main pour assurer la paix générale; il ne faudrait 
pas que la question persane devînt une cause 
d'inimitié entre les deux puissances 1 . 11 faut tenir 
compte de la susceptibilité de l'opinion en Angle- 
terre. L'envoi des troupes russes en Perse la surex- 
citera d'autant plus que le conflit russo-persan 
coïncide avec le voyage du roi Georges en Inde. Il 
faut craindre que l'élément musulman hindou ne 
profite de la circonstance pour manifester son mé- 
contentement contre le Gouvernement anglais 2 , qui 
se trouverait ainsi placé dans une situation difficile. 

1 V. plus haut p. 62. Von Bernhardi escomptait bien 
cette inimitié. V. aussi p. 59. La question Persane a peut- 
être été une des causes déterminantes des accords russo- 
allemands de Potsdam. 

8 Cette crainte s'est d'ailleurs réalisée. On se rappelle 
l'attentat commis pendant ce voyage. 



126 LA QUESTION PERSANE. 

Sir Buchanan a demandé de préciser nos in- 
tentions en envoyant des troupes en Perse : il a 
déclaré que le retour de Mohammed Ali Chah au 
trône, rencontrerait une désapprobation générale 
en Angleterre et que le Gouvernement britannique 
ne le reconnaîtrait pas ». 

M. Nératof ajoutait, d'après un télégramme de 
Sir Buchanan à Sir Ed. Grey 1 , que « la Constitu- 
tion persane allait tout de travers (sic), que le medj- 
liss s'était emparé du pouvoir exécutif, qu'il fallait 
le ramener à son véritable rôle et que pour cela 
il était indispensable de placer un sénat auprès 
de lui ». Or, d'après la loi constitutionnelle du 
14 Zighadeh 1325, trente sénateurs devaient être 
nommés par le roi; c'était donc la moitié de la 
haute assemblée acquise d'avance à la politique 
russe 2 . D'habiles élections auraient fait le reste; 
c'était aussi le medjliss mis dans l'impossibilité de 
servir l'influence anglaise. 

L'Angleterre se borna à répondre qu'elle étu- 
dierait avec la Russie un nouveau modus vivendi 
plus favorable aux intérêts russes en Perse ; puis 
elle insista de nouveau pour le retrait des troupes 
de Recht et de Kasvin. Sir Buchanan, au nom de 



1 Livre bleu, n° 4, 1912, pièce 152, 21 novembre 1911 

2 V. plus haut p. 39. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 127 

Sir Ed. Grey, exprima à M. Nératof l'espoir que 
le Gouvernement russe ne voudrait pas augmenter 
les embarras du Gouvernement anglais devant la 
Chambre des communes au moment des interpel- 
lations sur la politique extérieure 1 . 



L'adhésion de la Perse aux accords 
de 1907. 

Le ministre russe des Affaires étrangères fit 
alors connaître l'avis du Conseil des ministres à 
Saint-Pétersbourg : « le moment était venu d'ob- 
tenir l'adhésion officielle de la Perse à la conven- 
tion de 1907 ». Sir Buchanan formula sur ce point 
des réserves que le Gouvernement russe trancha 
brusquement et nettement, en disant qu'il était 
prêt à réclamer seul cette adhésion et sous sa 
propre responsabilité 2 . L'Angleterre fit remar- 

1 Livre bleu, 1912, n° 4, pièce 166, 24 novembre 1911. 

2 V. l'article de P. Baudin, dans Le Siècle, du 13 mars 1912 : 
La Perse et l'entente anglo-russe. Comme le D r Rouire, 
op. cit., M. P. Baudin s'est montré optimiste sur les consé- 
quences politiques de l'adhésion de la Perse, l'accord anglo- 
russe de 1907. Tout ce qu'on peut dire, je crois, c'est 
qu'ayant adhéré à ces accords, la Perse aurait dû pendant 
la guerre actuelle préférer à une attitude de neutralité sans 
grande conviction, une attitude plus conforme aux obliga- 
tions politiques que lui imposait cette adhésion. 



128 LA QUESTION PERSANE. 

quer que la Perse ne considérerait jamais son adhé- 
sion comme libre et valable, pour avoir été donnée 
sous la menace d'un ultimatum. Ici la théorie 
anglaise se rapproche de la thèse allemande 
que j'ai exposée plus haut 1 . Les événements de la 
guerre actuelle semblent avoir malheureusement 
donné raison à la théorie anglaise et à la thèse 
allemande. La diplomatie persane a eu beau jeu. 

L'insistance anglaise et la résistance russe prirent 
bientôt un ton plus vif (pièce 180, Livre oleu y 
op. cit.). Sir Ed. Grey dit à l'ambassadeur de 
Saint-Pétersbourg, qu'après tout, le conflit russo- 
persan ne le regardait pas, mais que les consé- 
quences de l'action russe ne manqueraient pas 
d'être très graves à Londres. Ce à quoi l'ambas- 
sadeur répondit que l'opinion russe était très 
surexcitée et quun nouvel arrangement s'imposait 
en Perse 2 . M. Klem et la section de l'Orient au 
ministère russe des Affaires étrangères commen- 
çaient, d'ailleurs, à s'impatienter et à trouver toutes 
ces discussions diplomatiques bien longues et bien 
oiseuses. Ils pressaient le Gouvernement de Saint- 
Pétersbourg d'agir vite et d'une manière définitive. 

Dès les premiers jours de décembre, on com- 
mença à parler de la dissolution du medjliss et de 

1 V. p. 69 et suiv. 

2 On dit que cet arrangement nouveau est déjà pris. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 129 

l'occupation de Téhéran : « La vérité, écrivait Sir 
Buchanan à Sir Ed. Grey', c'est que les Russes 
voudraient, à leur arrivée à Téhéran, ne plus 
trouver de gouvernement régulier, pour y installer 
l'ex-chah Mohammed Ali Mirza ». 

Le 2 décembre (pièce 208), Sir Ed. Grey faisait 
demander à M. Nératoff, une « assurance catégo- 
rique », que le Gouvernement russe ne se pro- 
posait pas de violer l'indépendance ni l'intégrité 
de la Perse, que les mesures militaires n'auraient 
qu'un caractère provisoire et qu'il n'avait pas 
l'intention de porter atteinte aux principes de la 
convention anglo-russe de 1907, relatifs à la Perse. 

M. Nératoff se borna à répondre par la note sui- 
vante : « Dans le cas où le Gouvernement russe 
jugerait nécessaire de formuler d'autres revendi- 
cations et réclamations contre le Gouvernement 
persan, elles ne pourraient porter que sur des 
questions d'intérêt russe, exclusivement et dans 
sa zone d'influence. Elles ne concerneraient pas 
les questions de politique et d'intérêts géné- 
raux ». 

Pendant que ces négociations diplomatiques se 
poursuivaient, les troupes russes faisaient la 
navette entre Recht et Kasvin, avançant et recu- 

1 Livre bleu, n° 4, 1912, pièce 198, 1 er décembre 1911. 

Demorgny. 9 



130 LA QUESTION PERSANE. 

lant, menaçant toujours Téhéran, où le ministre 
de Russie agissait énergiquement sur les ministres 
persans, pour obtenir satisfaction sur les quatre 
points du second ultimatum inspiré par la section 
de l'Orient. Le Gouvernement persan, sérieuse- 
ment effrayé, se décida à céder, le 22 décembre 
1911. 

La mission des financiers américains fut con- 
gédiée ; une série de notes savamment rédigées 
permit à la Perse d'accepter l'obligation de ne plus 
engager désormais de fonctionnaires étrangers 
sans consulter l'Angleterre et la Russie 1 ; la ques- 
tion de l'indemnité de guerre fut classée et le Gou- 
vernement persan se prépara à adhérer officielle- 
ment aux stipulations de la convention anglo- 
russe de 1907. 

Quant au retrait des troupes russes, l'Angle- 
terre n'obtint qu'une promesse subordonnée au 
rétablissement général de l'ordre dans le pays et 
plus spécialement dans le Nord de la Perse. 

La dissolution du Medjllss. — Cependant le par- 
lement persan avait longuement résisté aux ulti- 
matums russes. De son côté, l'Angleterre avait 



1 V. plus loin l'engagement de jurisconsultes-professeurs 
français. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 131 

déclaré qu'elle s'opposerait à toute tentative de 
restauration de Mohammed Ali Mirza. 

Les députés persans, dont le mandat était 
expiré depuis le 15 novembre 1911, émirent la 
prétention de prolonger un « long parlement » 
jusqu'à l'arrivée à Téhéran de la moitié des députés 
issus des nouvelles élections. Les assemblées pro- 
vinciales furent consultées, à ce sujet, par télé- 
grammes. On chercha dans leurs réponses favo- 
rables une prolongation possible des pouvoirs des 
députés de la législature expirée. On voulut modi- 
fier, à cet effet, les articles 4, 5, 6 et 49 de la 
Constitution de décembre 1906. On invoqua les 
dangers de l'heure présente et la nécessité impé- 
rieuse de surveiller le gouvernement dans des 
conjonctures aussi angoissantes. Un vote eut lieu 
qui assura une majorité de 46 voix aux partisans de 
la prolongation. Une loi fut votée séance tenante, 
décidant cette prolongation. Ce fut en vain. Le 
gouvernement constitutionnel Bakhtyari dut pro- 
poser, le 24 décembre 1911, au régent, de prendre 
un décret pour dissoudre le second parlement 
persan. Le rapport du conseil des ministres, 
reproduit in extenso au Livre blanc anglais sur 
les affaires de Perse, pièce 92, est particulièrement 
intéressant. Il contient le procès en règle du 
medjliss et du parti démocrate. Par contre, le 



132 LA QUESTION PERSANE. 

Gouvernement persan y donne de longues expli- 
cations sur sa politique pendant les événements 
de 1911 et à l'occasion de ces événements. Le 
rapport est signé par tous les membres du cabinet : 
Nedjef Kuli Bakhtyari Samsam-es-Saltaneb, pre- 
mier ministre ; Voussough-ed-Dovvley, ministre des 
Affaires étrangères; Ghavam-es-Saltaneh, ministre 
de l'Intérieur; Gholam Hussein Bakhtyari Sardar 
Muhtashem , ministre de la Guerre ; Hakim-ol- 
Molk , ministre des Finances ; Zoka-ol-Molk, 
ministre de la Justice; Moazed-es-Saltaneh, mi- 
nistre des Postes et Télégraphes. 

Voici quelques-uns des principaux passages de 
ce rapport au régent : « Le cabinet comprenant 
les divergences de vues de la chambre et les empié- 
tements du pouvoir législatif, a suivi les directions 
de Votre Altesse sur la nécessité d'une action com- 
mune des pouvoirs législatif et exécutif pour la 
bonne marche des affaires publiques. 

» Si le parlement avait écouté le cabinet au 
moment du premier ultimatum russe, le deuxième 
ultimatum n'aurait pas été lancé, et les événements 
de Tauris ne se seraient pas produits 1 . Malheureu- 
sement, la Chambre ne s'est pas contentée de 
laisser le gouvernement dans un état de délaisse- 

1 V. plus loin. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 133 

ment sans pareil 1 , un certain nombre de députés 
et notamment tout le parti démocrate se sont appli- 
qués à affoler la population provinciale par des 
communications tendancieuses. Ils l'ont soulevée 
contre le gouvernement, exaspérant ses sentiments 
de xénophobie et de russophobie, rendant ainsi 
impossible la tâche du gouvernement. 

» Le cabinet a eu beau proposer toutes les solu- 
tions possibles du conflit russo-persan, toutes ses 
propositions ont échoué devant l'opposition absurde 
et intéressée du parlement. 

» Pendant ce temps, les événements précipitaient 
leur course; déjà les bataillons russes étaient à 
Recht, à Tauris, à Kasvin et au Khoraçan ; les 
députés sortirent alors de leur torpeur coupable et 
se décidèrent à accepter la note russe. Il était trop 
tard pour éviter les nouvelles exigences de la puis- 
sance voisine. 

» De tout ce qui précède il résulte que tous les 
événements et les ultimatums de 1911 doivent être 
imputés à la faute du parlement et aux meneurs 
d'une opposition sans scrupule, qui ont fait perdre 
au gouvernement tout le prestige et toute l'activité 
dont il avait besoin. 

» C'est la Chambre qui doit être rendue respon- 

1 Traduction littérale du texte persan. 



134 LA QUESTION PERSANE. 

sable de la paralysie qui a frappé le gouvernement 
et de l'anarchie qui désole le pays. Et c'est en 
raison de cette opposition qui menace de continuer 
et des dangers qu'elle accumule sur le pays, que 
le Conseil des ministres propose à Votre Altesse de 
dissoudre la Chambre. Il est bien certain que, 
d'après le texte de la Constitution persane, le droit 
de dissolution n'appartient pas au gouvernement. 
Mais il est tout aussi illégal de consacrer la prolon- 
gation d'un parlement qui, au mépris de la Consti- 
tution elle-même, s'entête à rester en fonctions 
après l'expiration de ses pouvoirs ». 

Au bas de ce rapport, Abul Kassem, Nasr-el- 
Molk, Naïb-es-Saltaneh, le régent de l'empire 
écrivit la formule exécutoire suivante : « La pro- 
position du Conseil des ministres est approuvée. 
Le projet de décret relatif aux nouvelles élections 
devra être préparé et publié sans délai » *. 

La retraite de Mohammed Ali Chah. — L'An- 
gleterre voulut prendre sa revanche et parer 
aux dangers d'une restauration de Mohammed 
Ali Chah. Les négociations ne durèrent pas moins 
de trois mois. Elles s'engagèrent sur les néces- 



1 Le troisième parlement de la Perse n'a rouvert ses 
portes que le 1 er novembre 1914. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 135 

sites : 1° de donner à la crise persane une solution 
conforme aux principes de l'accord de 1907; 
2° de trouver pour la Perse un gouvernement 
également favorable aux intérêts respectifs des 
deux puissances. Les propositions anglaises 
écartaient toute solution qui comporterait le 
retour de l'ancien chah. Toute proposition russe 
en faveur de Mohammed Ali Mirza était consi- 
dérée d'avance comme contraire à la dignité de 
l'Angleterre. Il s'agissait en outre de donner un 
successeur au trésorier américain, et de mettre le 
gouvernement persan (celui qui serait reconnu) 
en demeure de rétablir l'ordre dans le pays. A ce 
dernier point de vue, l'Angleterre estimait qu'il 
fallait décharger ledit gouvernement de toute con- 
tribution de guerre et qu'il convenait même de lui 
consentir un gros emprunt. En outre, le Gouver- 
nement anglais insistait toujours pour le retrait 
des troupes russes du territoire persan. 

M. Nératof répondit que tout citoyen d'une 
grande puissance devait être exclu de la succession 
du trésorier américain et que le successeur de 
M. Shuster ne devait plus être investi de pouvoirs 
dictatoriaux. Quant à la contribution de guerre, 
des réserves furent faites, laissant cependant 
quelque espérance de conciliation possible. Le 
retrait des troupes russes devait être fait dans des 



136 LA QUESTION PERSANE. 

conditions telles que la Perse ne pût l'interpréter 
comme un acte de faiblesse. 

En ce qui concerne l'ancien chah, le Gouverne- 
ment de Saint-Pétersbourg formula de prudentes 
insinuations : « Tant que les troupes russes seraient 
sur le territoire persan, il pouvait garantir que 
Mohammed Ali Chah ne recommencerait pas ses 
tentatives de restauration. Mais, si dans quelques 
années, un mouvement populaire se décidait en sa 
faveur, il faudrait bien le reconnaître. D'ailleurs, 
ajoutait M. Nératof, non sans ironie, n'avait-on pas 
remarqué au cours des événements actuels, les 
Bakhtyaris eux-mêmes, au pouvoir et chers à l'An- 
gleterre, manifester contre le trésorier américain 
en faveur de Mohammed Ali Mirza 1 ? N'y avait-il 
pas là de quoi faire réfléchir le Gouvernement 
anglais sur les inconvénients d'une politique trop 
absolue à l'égard de l'ex-chah? 

Ces réticences furent mal accueillies par l'opi- 
nion à Londres 2 . Par bonheur, M. Sazonof fit à 
ce moment un voyage en France. Les bons offices 
ne manquèrent pas et le ministre russe des Affaires 



1 Allusion aux manifestations équivoques à Hamadan de 
certains chefs bakhtyaris comme Amir Mufakham, Sardar 
Yang, Moinol Humayum, etc. 

2 Voir The persian crisis of december 1911 . By Ed. Browne, 
University Press, Cambridge, New- York, 1912. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 137 

étrangères put affirmer à Sir F. Bertie, ambassa- 
deur de Londres à Paris, « qu'il ne youlait pas que 
Ja question persane pût avoir un contre-coup sur 
les bonnes relations des deux puissances. 11 ne 
fallait pas se montrer nerveux et la Russie ne 
nourrissait aucun mauvais dessein ni contre l'indé- 
pendance ni contre l'intégrité de la Perse ». 

Il ne restait plus qu'à régler la question du départ 
de Mohammed Ali. Sa pension, sa résidence, 
la forme de l'engagement qu'on lui imposa de ne 
plus revenir en Perse firent l'objet d'interminables 
discussions. Et tout cet édifice diplomatique 
faillit-il s'écrouler encore sous la poussée des con- 
suls à Recht et à Tauris. 

Recht et Tauris étaient en effet les centres cons- 
titutionnels et populaires les plus importants et les 
consuls russes savaient bien que c'était là qu'il 
fallait frapper les grands coups. A la suite de 
rixes entre soldats persans, fedais et cosaques 
russes, de violents désordres éclatèrent dans le 
Guilan, leMazendéran et l' Azerbaïdjan. De sévères 
répressions furent exercées. Tout allait être remis 
en cause, quand l'Angleterre imagina de disjoindre 
les questions de Recht et de Tauris de la question 
la plus urgente, le départ de l'ex-chah. Les consuls 
russes furent invités à mettre une sourdine à leur 
« furor ». Us procédèrent alors à une installation 



138 LA QUESTION PERSANE. 

plus discrète mais plus complète à Tauris, Enzeli, 
Recht, Kasvin et Méched, où ils s'emparèrent du 
gouvernement et de l'administration sous le pré- 
texte d'y rétablir l'ordre. Les pourparlers reprirent 
pour assurer le départ de Mohammed Ali Mirza, 
ils se terminèrent le 12 mars 1912 et l'ex-chah 
partit enfin pour Bakou, non sans avoir formulé de 
sérieuses réserves et confié ses intérêts et les 
intérêts du parti dynastique aux bons soins de 
sa famille et de ses amis représentés par Chuja- 
ed-Dowley, Salar-ed-Dowley et le prince Farman 
Farma, dans F Azerbaïdjan, à Kermanchah et à 
Hamadan. 

Le 24 décembre 1911 marque donc la fin de la 
seconde période du régime constitutionnel en 
Perse et le 12 mars 1912 fut supposé marquer la 
fin des tentatives de restauration de Mohammed Ali 
Mirza. 

V accord russo- anglo-persan de 1942. — A ce 
nouvel état de choses devait correspondre un 
nouvel arrangement. Il fut élaboré dans des 
conférences à Londres, qui eurent pour but de 
régler le sort de la Perse et ses relations avec les 
deux puissances voisines : comme la Roumanie 
en 1883 1 , la Perse de 1912 demanda à prendre part 

1 V. p. 70 et suiv. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 139 

aux travaux de ces conférences, où son existence 
même devait être discutée. 

Il lui fut répondu qu'une des conditions essen- 
tielles du départ de l'ex-chah avait été l'engage- 
ment de principe pris par le Gouvernement persan 
de se conformer aux stipulations de l'accord 
anglo-russe de 1907. Moyennant quoi les deux 
puissances envisageaient la possibilité de lui 
venir en aide par des avances sur un gros em- 
prunt en perspective. 

Le 18 février 1912, les légations russe et 
anglaise à Téhéran adressèrent au Gouvernement 
persan une note collective ainsi conçue : 

« L'Angleterre et la Russie avanceront à la 
Perse une somme de £ 200.000 à 7 0/0 l'an, 
garantie par les excédents des recettes douanières 
du Nord et du Sud et devant être remboursée sur 
le premier emprunt que conclura le Gouverne- 
ment persan. 

» Cette somme devra être employée, sous le 
contrôle du trésorier général, d'accord avec le 
Conseil des ministres et avec l'approbation des 
deux légations. 

» Elle devra servir avant tout à organiser 
la gendarmerie gouvernementale avec le con- 
cours des officiers suédois déjà engagés par la 
Perse. 



140 LA QUESTION PERSANE. 

» En retour, la Perse se soumettra aux condi- 
tions suivantes : 

» 1° Elle prendra pour base de sa politique 
r entente anglo-russe de 1901 ; 

» 2° Aussitôt après le départ de l'ex-chah 
Mohammed Ali et de son frère Salar-ed-Dowley, 
elle licenciera les troupes irrégulières qui combat- 
tent actuellement pour le Gouvernement persan; 

» 3° La Perse entrera en pourparlers avec les 
représentants de l'Angleterre et de la Russie pour 
l'organisation d'une armée persane peu nom- 
breuse ; 

» 4° Elle accordera l'amnistie aux partisans de 
l'ex-chah ». 

L'adhésion à la convention de 1907 et l'accep- 
tation des termes de la note du 18 février 1912 
furent signées par tous les ministres et approu- 
vées par le régent à la date du 20 mars 1912. Voici 
le texte de ce document : 

M. le Ministre de S. M. britannique, 
à Téhéran. 

En réponse à la note collective de S. E. le ministre 
de Russie, en date du 29 Safar, 18 février dernier, j'ai 
l'honneur de porter à votre connaissance que le Gou- 
vernement de Sa Majesté impériale le Chah, très 
touché des bonnes intentions des deux puissances 
voisines, accueille avec plaisir le vif désir des deux 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 141 

gouvernements, exprimé dans la note précitée, de res- 
serrer les liens de confiante amitié entre la Perse, la 
Grande-Bretagne et la Russie. 

A. Avance de £ 200.000. — 1° Sur la question du 
crédit de £ 200.000 que les banques impériale et 
d'escompte ouvriront au profit du Gouvernement 
persan, à titre d'avance, sur l'emprunt dont les deux 
puissances ont promis la conclusion, mon gouverne- 
ment consent à ce que cette somme soit remboursée 
par le premier produit dudit emprunt. Jusqu'alors les 
intérêts seront calculés à raison de 7 0/0 par an, et 
les excédents des recettes douanières du Nord et du 
Sud seront affectés au paiement de l'amortissement 
et des intérêts jusqu'à concurrence de la somme équi- 
valente au service de ladite avance. 

2° Pour assurer l'emploi intégral de cette avance 
aux dépenses déjà fixées par le Gouvernement persan 
et connues des deux légations, le gérant de la trésorerie 
générale sera chargé par le gouvernement de contrôler 
les dépenses engagées sur ce crédit. Il est entendu 
qu'une partie considérable de l'avance sera affectée à 
l'organisation de la Gendarmerie confiée aux officiers 
suédois. 

B. Conditions. — En ce qui concerne les quatre 
points de la partie in fine de la note collec- 
tive : 

1° Préambule et principes de la convention de 
1907. — En vue de déterminer son vif désir d'établir 
sur une base solide d'amitié et de confiance les rela- 
tions entre la Perse, la Grande-Bretagne et la Russie, 



142 LA QUESTION PERSANE. 

le gouvernement impérial sera soucieux de conformer 
sa politique aux principes de la convention de 1907, et 
il prend acte officiellement des assurances contenues 
dans le préambule de ladite convention. 

2° Licenciement des fedais. — Conformément à ce 
qui a été arrêté dans le programme de mon gouverne- 
ment, après que Mohammed Al i Mirza et Salar-ed-Dowley 
auront quitté la Perse, les mudjahids seront licenciés 
et les autres forces irrégulières disciplinées et incorpo- 
rées dans le cadre des forces régulières, au fur et 
à mesure du développement de l'organisation militaire, 
de sorte que les forces existantes seront progressive- 
ment remplacées par des troupes organisées. 

3° Organisation militaire. — En vue du maintien 
de l'ordre et de la sécurité dans le pays, l'organisation 
d'une armée constitue un des points fondamentaux du 
programme ministériel. Il est évident que l'effectif de 
cette armée sera proportionné aux besoins du pays et 
à ses ressources financières. 

Le gouvernement portera à la connaissance des 
deux légations le programme d'organisation de cette 
armée, afin qu'un échange de vue ait lieu sur les points 
nécessaires. 

Le Gouvernement persan entrera en pourparlers avec 
les deux légations pour l'engagement des officiers de 
l'armée régulière. Ces officiers seront demandés à des 
puissances de second ordre. 

En ce qui concerne l'achat des armes et approvi- 
sionnements le Gouvernement persan espère que les 
deux gouvernements voisins voudront bien lui accorder 
d'urgence les facilités nécessaires. 

4° Départ de Mohammed Ali Mirza et amnistie 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 143 

générale de ses partisans. — En ce qui concerne le 
départ de Mohammed Ali Mirz a et l'octroi d'une pension 
en sa faveur : par déférence pour les propositions des 
Gouvernements de la Grande-Bretagne et de Russie, 
conformément à l'accord déjà intervenu à ce sujet et 
qui fait l'objet d'une note à part, le gouvernement 
impérial fera tout ce qui est en son pouvoir pour 
obtenir une solution favorable. 

Pour enlever tout obstacle à l'apaisement du pays 
et au rétablissement de l'ordre, et pour assurer l'effi- 
cacité des mesures prises par l'État pour le maintien 
de la sécurité publique, le Gouvernement persan a le 
ferme espoir que les deux puissances voisines ne man- 
queront pas de lui prêter tout leur concours, de façon 
à écarter tout danger d'une nouvelle tentative de ren- 
trée en Perse par l'ex-chah. 

Désirant donner suite à la proposition formulée par 
les deux Gouvernements de la Grande-Bretagne et de 
Russie, le gouvernement impérial accordera une 
amnistie générale aux partisans de Mohammed Ali 
Mirza. 

Cette mesure de clémence ne concernera bien entendu 
que les faits et agissements antérieurs et ne pourra 
être étendue aux faits postérieurs à la date de la pro- 
clamation de l'amnistie. 

G. Desiderata du Gouvernement persan. — Afin 

que les bonnes intentions et les visées amicales 
des deux puissances puissent être réalisées, et pour 
mettre la Perse à même d'exécuter l'ensemble des 
engagements pris dans cette note, mon gouvernement 
considère qu'il est indispensable que le concours effi- 



144 LA QUESTION PERSANE. 

cace des deux puissances amies lui soit accordé sur les 
deux points suivants : 

1° L'emprunt. — Pour la conclusion urgente de 
l'emprunt promis et nécessaire à la réalisation des 
réformes et pour la fixation des conditions concernant 
exclusivement le taux d'intérêt, l'amortissement et la 
garantie. 

2° Évacuation du territoire par* les troupes étran- 
gères. — Pour l'établissement d'un accord favorable 
aux désirs du Gouvernement persan, en ce qui con- 
cerne l'évacuation de son territoire par les troupes 
étrangères. 

S. S. le khalife Ali, Amirol Momenine, chef 
de la religion chiite, cousin et gendre de Maho- 
met, révéré des Persans, a laissé un remarqua- 
ble traité de morale politique 1 et administra- 
tive. Sur le respect dû aux traités internationaux, 
le khalife a multiplié les meilleurs conseils : 
« Quand tu as passé un traité avec l'ennemi, sois 
toujours fidèle à tes engagements, n'essaie jamais 
de le tromper. La bonne foi dans les traités est un 
coin d'asile où le Seigneur a voulu placer le faible 
auprès du fort. Ne te livre jamais à des interpré- 

1 V. mon Essai sur V administration persane, Paris, 
Leroux, 1914. V. aussi mon Étude sur les institutions de la 
police et les institutions financières, Paris, 1915. Vraiment 
la Perse a eu les meilleurs conseillers. Elle n'avait qu'à 
choisir parmi ses prophètes, ses philosophes et ses poètes. 



l'adhésion de la perse aux accords de 1907. 145 

tations tendancieuses ou à des commentaires fan- 
taisistes des engagements que tu as signés. N'use 
pas de phrases et de mots à double entente. Une 
interprétation aussi déloyale déplaît à Dieu. Exé- 
cute tes engagemenis tels qu'ils sont et souffre 
patiemment les conséquences douloureuses ou 
fâcheuses qui peuvent en résulter. Le respect de 
tes engagements et de ta signature te concilieront 
et t'attireront les cœurs les plus durs ». 

Les Persans connaissent tous ces admirables 
maximes, mais ils les appliquent peu. C'est ainsi 
qu'on peut se montrer surpris de la facilité avec 
laquelle certains gouvernants de la Perse se sont 
laissé séduire et duper par le bluff germanique. 
On peut se demander également si, à l'occasion 
de l'ouverture du troisième Parlement persan, le 
1 er novembre 1914, le Gouvernement de Téhéran 
a été bien inspiré politiquement en proclamant 
la neutralité du royaume, sans posséder les moyens 
suffisants pour la faire respecter. 

Le sardar Assad, le héros bakhtyari de la révo- 
lution persane, aimait à raconter comment ses 
compatriotes avaient interprété les clauses du 
traité de Turkmantchaï : « En ce temps-là les Russes 
ayant remporté la victoire et exigé une forte contri- 
bution de guerre avec la concession du monopole 

Demorgny. 10 



146 LA QUESTION PERSANE. 

de la navigation sur la mer Caspienne, le grand 
vizir Hadji Mirza Aghaci voulut défendre le pres- 
tige de son roi Fath Ali Chah devant le peuple. A 
l'occasion d'un grand Salaam royal il fit donc 
ouvrir toutes grandes les portes du Darhar (palais) 
et le peuple se répandit dans les jardins. On le 
rassembla devant les fenêtres du roi et là, en pré- 
sence du prince héritier et du grand prêtre, le 
grand vizir s'exprima en ces termes : 



« S. M. vous fait savoir que le peuple persan a rem- 
porté une grande victoire sur les Russes : en ce moment 
leurs troupes fuient en désordre vers leur pays. Leur 
fuite était si lamentable que S. A. R. le prince héritier, 
qui assistait aux dernières victoires de S. M., eut grand 
pitié des pauvres Russes et qu'il décida, pour soulager 
leur infortune, de leur accorder un secours en argent. 
Il leur concéda même le libre passage sur la mer Cas- 
pienne pour s'en retourner chez eux. Aujourd'hui, 
moi, grand vizir de l'empire, je viens supplier Sa Très 
Haute Majesté d'approuver la grande générosité du 
cœur de S. A. et d'autoriser le trésor à payer le secours 
promis aux pauvres Russes ». Alors le Chah in Chah, 
se levant, simula une grande colère et dit : « J'apprécie 
comme il convient la générosité du cœur du prince 
héritier, mais je ne puis approuver qu'il ait disposé de 
l'argent de mon peuple bien aimé pour distribuer des 
secours aux ennemis de notre pays, écrasés par nos 
glorieuses armées. Je crains d'ailleurs qu'une généro- 



LA QUESTION DE l'aZERBAIDJAxN. 147 

site semblable ne soit pas approuvée par les docteurs 
de notre sainte religion ». 

A ces mots, le grand prêtre se leva et joignit 
ses supplications à celles du prince héritier 
et du grand vizir; des voix s'élevèrent dans la 
foule pour invoquer la clémence du roi. S. M. fît 
semblant de céder devant tant d'objurgations. Et 
voilà comment fut payée l'indemnité de la guerre 
de 1828 et comment : 

« L'eau salée de la mer Caspienne fut concédée aux 
pauvres Russes ». 






La question de PAzerbaïdjan. 

L'Azerbaïdjan est une haute plaine close située 
au Nord-Ouest de la Perse. Elle est bornée au 
Nord par le Caucase russe, à l'Ouest par l'Arménie 
et la frontière turque, à l'Est par le Guilan, au Sud 
par le Kurdistan. Les trois quarts de la plaine de 
l'Azerbaïdjan sont occupés par les eaux salées ou 
les boues salines du lac d'Ourmiah. Tauris, le 
chef-lieu de la province, a été à la fois, chose 
curieuse, la résidence du prince héritier de la 



148 LA QUESTION PERSANE. 

Perse et le centre constitutionnel et populaire le 
plus important. La population de la ville est 
évaluée de 3 à 500.000 habitants. 

La frontière russe, depuis 1828, par le traité de 
Tourkmantchai, a rattaché à Tiflis une partie de 
l'Azerbaïdjan, et du pays au delà de l'Araxe. De 
même la frontière turque a retranché de la pro- 
vince par une série de traités de 1639 à 1869 une 
partie du Kurdistan de l'Ouest. Les habitants, 
montagnards du Nord, se divisent en Taliches 
sédentaires et Taliches nomades. Le Sud de l'Azer- 
baïdjan est occupé parles puissantes tribus kurdes. 

C'est dans l'Azerbaïdjan, vaste et riche, que 
les consuls développèrent, après les événements 
de 1911 et l'accord anglo-russo-persan de 1912, la 
pénétration russe. 

La méthode, suivant la règle et le principe que 
j'ai déjà indiqués 1 , a consisté à opposer dans la 
région les intérêts dynastiques à la cause consti- 
tutionnelle. 

En quittant la Perse, le 12 mars 1912, Mohammed 
Ali Chah avait formulé les plus expresses réserves; 
il avait confié ses intérêts aux bons soins de Chuja- 
ed-Dowley et Mujallal-es-Saltaneh 2 dans l'Azer- 

1 V. p. 78 et sniv. 

2 II y a lieu de remarquer que chaque fois que le gouverne- 
ment persan a voulu agir contre ces rebelles, en demandant 



LA QUESTION DE l'aZERBAIDJAN. 149 

baïdjan et aux bons soins de Salar-ed-Dowley 
et de Farman Farma dans le Kurdistan et dans les 
régions de Kermanchah et Hamadan. 

Chuja-ed-Dowley et Zia-ed-Douiley. — Pendant 
les événements de 1911, Chuja-ed-Dowley, ancien 
chef des écuries de Mohammed Ali Chah, s'était 
employé de son mieux, aux environs de Tauris, 
contre le parti constitutionnel, abandonné sans 
secours par le gouvernement de Téhéran. 11 avait 
investi et affamé la ville, ne laissant passer les 
approvisionnements et les marchands que pour 
les piller ensuite. On connaît les événements qui, 
à cette époque, ensanglantèrent Tauris. Des con- 
flits se produisirent entre les fedais, la police 
locale et les soldats russes. Sous un prétexte 
futile mais prémédité : la réparation d'un poste 
téléphonique par quelques cosaques sur le toit 
d'un bureau de la police persane, — une mêlée 
générale mit aux prises les agents de police, les 
fedais et les patrouilles russes. Cinq cent cin- 
quante cosaques, qui étaient déjà venus d'Ardebil 



à la Russie soit leur extradition, soit leur éloignement, l'An- 
gleterre lui a toujours conseillé de n'en rien faire. Voir Livre 
bleu, pièce 227 du 9 juillet 1912 et pièce 372 d'octobre 
1912 : « ... I considérée! their inclusion in such apaper very 
bad diplomacy ». 



150 LA QUESTION PERSANE. 

pour la protection des étrangers, bombardèrent la 
citadelle de Tauris, où s'étaient réfugiés 200 fedais. 

L'opinion publique fut alors soigneusement 
excitée à Saint-Pétersbourg par les Novoié- Vrémia 
et par une grande partie de la presse russe, contre 
une population, qui, cependant, était demeurée 
neutre et calme pendant les événements 1 . C'était 
précisément le moment où le Gouvernement 
persan venait de donner satisfaction aux deux 
ultimatums russes et où l'Angleterre négociait 
avec tant de peine le retrait des troupes étrangères 
du territoire persan. Le Gouvernement britan- 
nique réussit dans une certaine mesure à obtenir 
la disjonction des deux questions : le retrait des 
troupes et les événements de Tauris. 

Cependant le parti constitutionnel perdait visi- 
blement pied dans la région; les révolutionnaires, 
abandonnés par la population, étaient traqués de 
tous côtés; le gouverneur général de la pro- 
vince de Tauris, Zia-ed-Dowley, se réfugiait au 
consulat anglais 2 . Cinq ou six mille hommes de 
troupes russes avec dix-huit canons occupaient 
la ville, où Chuja-ed-Dowley fit bientôt son entrée 

1 V. Livre blanc anglais sur les affaires de Perse, n° 5, 
1912, pièce n° 2, 25 décembre 1911. 

2 V. Livre orange russe sur les affaires de Perse, n° 7, 
4911, p. 421 et suiv. 



LA QUESTION DE ^AZERBAÏDJAN. 151 

et où il fut reconnu comme gouverneur de fait 
par le consul de Russie. Le succès obtenu, ce 
dernier se défendit de vouloir administrer lui- 
même la région; il dit que Chuja-ed-Dowley était 
entré, appelé par une population lasse du désordre 
et des troubles et qu'il lui appartenait désormais 
de rétablir Tordre et la sécurité. 

L'opinion générale fut que Chuja-ed-Dowley 
venait annoncer le prochain retour de Mohammed 
Ali Chah. Mais le Gouvernement britannique, 
tout en reconnaissant qu'il était bien obligé d'ac- 
cepter provisoirement le fait acquis et Chuja-ed- 
Dowley comme gouverneur de Tauris, ne cessa 
pas de le considérer comme rebelle au Gouver- 
nement constitutionnel de Téhéran. Il exprima 
l'espoir que le Gouvernement de Saint-Péters- 
bourg ne permettrait pas à Chuja-ed-Dowley de 
proclamer à Tauris le prochain retour de Mo- 
hammed Ali Chah. 

Par contre, le Gouvernement constitutionnel 
de Téhéran, sous le prétexte d'éviter de nouveaux 
troubles, engagea de son côté la population à 
entrer en composition avec son nouveau gouver- 
neur et à faire l'union de tous les Persans pour le 
salut de la patrie et de la religion. 

La Russie n'eut pas le triomphe généreux : 
Zia-ed-Dowley, l'ancien gouverneur de Tauris, 



152 LA QUESTION PERSANE. 

avait été l'âme de la résistance. Il s'était réfugié 
au consulat anglais. Celui-ci avait demandé un 
sauf-conduit pour son protégé jusqu'à Téhéran. 
Il lui fut répondu sur un ton si peu aimable 1 par 
le Gouvernement russe, qu'il ne songea plus qu'à 
se dégager de toute responsabilité concernant la 
vie et la liberté de Zia-ed-Dowley. Le malheu- 
reux, se sentant abandonné et perdu, se suicida 
au consulat anglais le 6 février 1912 2 . 

1 V. Livre blanc, n° 5, 1912, pièce 104, 18 janvier 1912. 
Sir Barclay, ministre d'Angleterre à Téhéran, à Sir F. Grey : 
« The tone of the reply of the Russian Government shows 
some annoyance with me, and they threaten to cancel the 
safe conduct already accorded to the Basti if I persist in 
my attitude ». 

2 V. le Livre orange russe, VU, 1912, p. 398, 425, 428 et 
436. Le ministre de Russie à Téhéran s'est montré assez 
conciliant et humain dans la circonstance, mais le consul 
russe de Tauris, Miller, fut plus impitoyable et sut faire 
partager sa manière de voir à la section de l'Orient du 
ministère des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg. 
M. Poklewski Koziell ne demandait qu'une suspension de 
fonctions pour Zia-ed-Dowley, il favorisait même son départ 
pour l'Europe. Le consul Miller et la section de l'Orient exi- 
gèrent un châtiment beaucoup plus sévère : 

« La prétention du Gouvernement du Chah de maintenir 
à Tauris Zia-ed-Dowlev, chef des fedais et dont l'audace est 
allée jusqu'à calomnier la noble armée russe, est de nature 
à aggraver les pires complications » (télégramme du consul 
Miller à Saint-Pétersbourg). « Nous jugeons que Zia-ed-Dowley 
doit subir un châtiment plus sévère que celui que vous 



LA QUESTION DE L AZERBAÏDJAN. 



153 



Ce fut une faute du Gouvernement britan- 
nique, car il ne lui resta désormais plus rien de 
sérieux à opposer à Chuja-ed-Dowley à Tauris. 
Cependant il essaya de se servir du Cépadhar. 

Chuja-ed-Dowley et le Cépadhar. — Le Cépa- 
dhar, ancien généralissime de l'antichambre de 
Mohammed Ali Mirza, marchait encore en 1908 à la 
tête des troup es royales contre la révolution. Les Re- 
chtis l'inventèrent comme constitutionnel en 1910. 

Exploitant son mécontentement, le Gouverne- 
ment de Londres voulut en faire son agent 
à Tauris, ou du moins s'en servir pour trou- 
bler la paisible jouissance de Chuja-ed-Dowley. 
Naturellement le Gouvernement russe résista : 
il fit ressortir que le Cépadhar, violent et capri- 
cieux, serait, escorté de ses fedais et de ses 
Arméniens, un élément de trouble et de désordre 
dans la région, que sa personnalité était en- 
combrante, remuante et agitée, que Chuja-ed- 
Dowley, au contraire, était sérieux, qu'il avait 
de l'autorité sur les tribus, qu'il était ami de 
l'ordre et qu'avec lui on pouvait « répondre des 
directions de la politique russe à Tauris ». 
D'ailleurs, disaient les Russes, le Cépadhar ne 

proposez vous-même » (télégramme de Saint-Pétersbourg 
au ministre de Russie à Téhéran). 



154 LA QUESTION PERSANE. 

pourrait administrer la province qu'avec l'aide et 
l'appui de Chuja-ed-Dowley, qui disposait d'une 
véritable influence dans la région. Le Gouverne- 
ment persan suivit alors la politique de l'Angle- 
terre et soutint le Gépadhar; il protesta contre le 
maintien de Chuja-ed-Dowley comme gouverneur 
généra] de Tauris. Il l'accusa, très justement du 
reste, de soulever les populations en faveur de l'ex- 
chah avec l'aide de ses lieutenants Rachid-el-Molk 
et Rafî-ed-Dowley, qui, par leurs rapines, étaient 
« la malédiction et le désespoir des Azerbaïdjanis». 

En attendant, Chuja-ed-Dowley organisait la 
province à sa guise et à son profit ; il nommait le 
khan de Maku, réactionnaire fanatique, gouver- 
neur de Khoi, Ourmiah et Salmaz. 

Une proposition transactionnelle fut faite : le 
Cépadhar serait nommé gouverneur général de 
l'Azerbaïdjan, mais Chuja-ed-Dowley demeure- 
rait gouverneur de Maragha 1 , à la condition de 
ne plus faire aucune propagande en faveur de 
Mohammed Ali Mirza. Au mois d'avril 1912, le Cé- 
padhar annonça son départ de Téhéran pour Tauris. 

On peut assister, à partir de ce moment, à une 
très curieuse incidence à Téhéran des fluctua- 

1 V. Livre orange sur les affaires de Perse, VII, p. 396 et 
suiv. Maragha est une des importantes subdivisions admi- 
nistratives de l'Azerbaïdjan. 



LA QUESTION DE ^AZERBAÏDJAN. 155 

tions de la politique de Londres et de Saint-Pé- 
tersbourg. Suivant les succès et les revers des in- 
fluences anglaises auprès du Gouvernement russe, 
suivant les succès et les revers de la fur or cousu- 
laris à la section de l'Orient, suivant les progrès 
et les reculs de la manière forte au ministère 
russe des Affaires étrangères, le Cépadhar quittait 
la capitale et s'avançait de quelques verstes dans 
la direction de Tauris; ou bien rétrogradait et 
rentrait même à Téhéran. 

Cependant, le Gouvernement anglais insistait 
pour obtenir le départ de Chuja-ed-Dowley qu'il 
accusait de favoriser le mouvement séparatiste de 
r Azerbaïdjan. M. Sazonof répondit évasivement 
que le Gouvernement russe ne prendrait en mains 
l'administration de la province que si les événe- 
ments l'y obligeaient, qu'il était probable que la 
présence de Chuja à Tauris permettrait d'éviter 
cette extrémité et que, dans ce sens, le Gouverne- 
ment anglais ferait bien d'accorder son appui au- 
dit Chuja-ed-Dowley. 

De son côté, le Cépadhar, qui commençait à 
s'ennuyer fort du rôle qu'on lui faisait jouer et 
qui, le 3 avril 1912, venait, dans une lettre ouverte 
au régent de l'empire 1 , de publier les plus 

1 V. plus loin le Cépadhar et le Régent. 



156 LA QUESTION PERSANE. 

amères critiques contre le régime constitutionnel, 
ne pouvait plus résister à ses désirs d'intrigues. 
Il conspirait ouvertement à Téhéran contre le 
gouvernement, qui le choisit alors pour rem- 
placer Chuja-ed-Dowley. L'Angleterre jouait de 
malheur; il ne s'agissait désormais plus pour elle, 
en pressant l'envoi du Cépadhar à Tauris, de 
s'assurer un partisan dans l'Azerbaïdjan, mais de 
débarrasser le gouvernement constitutionnel à 
Téhéran d'un agitateur dangereux, autour de 
qui commençaient à se grouper les partisans les 
plus actifs de l'ex-chah. Le Gouvernement 
russe, voyant cela, accentua son opposition et 
c'est alors que l'Angleterre exhala sa plainte 
et qu'elle reprocha à la Russie de ne lui avoir 
fait signer en 1907 qu'un compromis équivoque 
pour se tailler en Perse la part du lion *. 

Pendant ce temps, les troupes russes procédaient, 
dans l'Azerbaïdjan, à la destruction et à l'anéan- 
tissement de la tribu des Chah Sevens; ils occu- 
paient la citadelle d'Ardebil et emprisonnaient 
l'agent persan du ministère des Affaires étrangères, 
qui avait offert ses bons offices entre les Chah 
Sevens et le consul de Tauris. 

Le 2 juillet 1912, le Cépadhar partit cependant 

1 V. plus haut, p. 3, la note. 



LA QUESTION DE l'aZERBAIDJAN. 157 

pour Tauris. Les Russes consentirent à le recevoir, 
mais ils demandèrent, comme compensation au 
Gouvernement persan, la création d'une nouvelle 
brigade de cosaques dans l'Azerbaïdjan commandée 
par des officiers russes. Cette brigade devait servir 
à assurer la perception des impôts dans la pro- 
vince et sa création ne devait, en aucune façon, 
empêcher l'augmentation de l'effectif déjà prévue 
pour la brigade de cosaques de Téhéran 1 . 

La situation devenait particulièrement grave 
pour la Perse et pour l'Angleterre. 

Il ne faut pas oublier, en effet, que d'après la 
convention anglo-russe de 4907, la zone d'influence 
russe comprend non seulement l'Azerbaïdjan, 
mais encore le Kurdistan, toutes les régions de 
Kermanchah, d'Hamadan, de Nehavend et de 
Bouroudjird qui composent actuellement l'Avalât 
de Gharb (ouest), le pays de Zendjan et même 
une partie du Luristan, l'autre partie étant indé- 
pendante sous l'autorité du vali de Pust-Kuh. 
Non seulement la Russie avait installé Chuja-ed- 
Dowley dans l'Azerbaïdjan, ce qui équivalait à 
une occupation effective de cette province, mais 
elle avait exigé du Gouvernement de Téhéran, 



1 V. Livre bleu anglais sur les affaires de Perse, n° 1, 1913, 
pièce 178, 1 er juillet 1912. 



158 LA QUESTION PERSANE. 

pour y préparer la pénétration russe, la réunion 
des territoires de Hamadan, de Kermanchah, 
Tucer Khan, Nehavend et Dowlet Abad sous l'au- 
torité du prince Farman Farma, Abdol Hossein 
Mirza, gendre de Mozaffer-ed-Dine, petit-fils de 
Fath AH Chah, beau-frère de Salar-ed-Dowley et 
dont la fidélité à la Constitution pouvait être 
discutée 1 . La Russie avait encore installé àZendjan 
Sardar Moayyed, frère de Chuja-ed-Dowley. C'était 
une savante et vaste organisation, dont le but 
certain était de préparer le retour de Mohammed 
Ali Chah. Le Gouvernement de Saint-Pétersbourg 
espérait, en outre, que le Guilan, le Mazendéran 
et le Khoraçan suivraient le mouvement. De cette 
façon, c'était toute la zone d'influence russe, c'est- 
à-dire plus d'un bon tiers de la Perse tout prêt à 
former un État à part sous le sceptre de Mohammed 
Ali Chah rappelé, ou, à défaut, sous l'autorité de 
son frère Salar-ed-Dowley en disponibilité dans le 
Kurdistan et éventuellement reconnu par la fac- 
tion kadjiar 2 . 



1 Ce Farman Farma, assisté de ses fils et notamment du 
jeune Firouz Mirza, s'est fait particulièrement remarquer 
pendant la guerre actuelle par ses menées et ses intrigues 
contre les Puissances de la Quadruple Entente. 

2 L'Angleterre aurait reçu l'autorisation de restaurer l'au- 
torité de Zill-es-Soltan sur la région d'Ispahan. 



LA QUESTION DE L AZERBAÏDJAN. 159 

En vain, le Gouvernement de Londres invoquait 
les dispositions du protocole de 1909 4 , et le prin- 
cipe de la non-intervention dans les affaires inté- 
rieures de la Perse reconnu par l'accord de 1907. 
La pénétration et l'occupation russes avançaient 
rapidement d'étape en étape, si bien que l'Angle- 
terre dut bientôt se borner à demander des 
garanties « pour le reste de la Perse » et notam- 
ment pour son commerce dans la zone neutre à . 

1 V. plus haut, p. 93 et suiv. 

2 V. Livre bleu anglais sur les affaires de Perse, n° 1, 1913, 
pièce 335, 25 septembre 1912. Sir Grey à Sir Buchanan : 
« 1 had some conversation with M. Sazonof to day on the 
subject of Persia, and pointed out on the map how large 
the Russian sphère was as compared with the British. 

» I said that people hère felt was that the changes since 
the Anglo-Russian Convention had been to our disadvantage. 
Russia was now in military occupation of some portions of 
northern Persia; her shadow was thereby thrown right 
across the north, that inevitably made her influence prédo- 
minant at Tehran, and ours correspondingly less; and ail 
this made it more than ever essential that we should be 
quite sure as regards the rest of Persia, and especially with 
regard to our commercial interests in the neutral zone ; that 
Persian gobernors should be supported by the Central 
Government in protecting thèse interests; and that the 
Russian Minister at Tehran should never work against them. 
As long as M. Poklewsky was there we were sure this would 
be safe. 

» M. Sazonof said that whatever Russian Minister was 
there, his instructions would always be the same, to act as 
M. Poklewsky had done in this respect ». 



160 LA QUESTION PERSANE. 

Cependant, les intrigues continuaient de plus 
belle dans l'Azerbaïdjan entre Chuja-ed-Dowley 
et le Cépadhar. Le 28 juillet, sous le prétexte de 
réglementer l'exportation des tapis teints à l'ani- 
line 1 , Chuja-ed-Dowley réunit les marchands et 
les prêtres de Tauris. Tous déclarèrent solennelle- 
ment qu'ils entendaient conserver Chuja à la tête 
de l'administration et du gouvernement général 
de l'Azerbaïdjan. Un télégramme fut rédigé séance 
tenante, invitant le Gouvernement de Téhéran à 
maintenir Chuja-ed-Dowley à Tauris et à ne pas 
laisser le Cépadhar rejoindre son poste. Les prê- 
tres firent retentir les mosquées de discours vio- 
lents contre les constitutionnels et contre tous 
ceux qu'ils accusaient de la nomination du Cépa- 
dhar. De nombreux meetings s'organisèrent en 
faveur du retour de Mohammed Ali Mirza, les 
bazars furent fermés ; on put craindre même de 
plus violentes manifestations. 

Le Gouvernement de Téhéran s'émut, le Cépa- 



1 Cette question de l'aniline employée pour la confection 
des tapis a été mise à l'ordre du jour, par l'ancien trésorier 
général de la Perse, au double point de vue de la protection 
de l'industrie des tapis en Perse et des recettes du budget. 
V. plus loin aux méthodes turco-allemandes le désastre 
causé à cette industrie par l'introduction dans le pays des 
camelotes chimiques allemandes. 



LA QUESTION DE L 'AZERBAÏDJAN. 1G1 

dhar annonçait qu'il allait se retirer dans ses pro- 
priétés du Mazendéran et Chuja-ed-Dowley, main- 
tenu, par ce fait même, à la tête du gouvernement 
général de F Azerbaïdjan menaçait de se rendre 
indépendant et de séparer la province du reste de 
l'empire 1 . Le ministère, qui avait déjà accepté la 
création d'une brigade russe de cosaques à Tauris 
pour obtenir la nomination du Gépadhar, déclara 
ne pouvoir rester si ce dernier ne rejoignait son 
poste sans délai. 

Bien que toutes ces manifestations aient eu pour 
principal auteur Chuja-ed-Dowley, agissant pour 
le compte de la Russie, il n'en est pas moins vrai 
que l'esprit réactionnaire avait déjà fait de grands 
progrès à Tauris. La population, composée en 
majeure partie de marchands, avait en effet beau- 
coup souffert des désordres qui avaient discrédité 
les premiers essais de régime constitutionnel. Le 
reste, fonctionnaires, gens à professions libérales, 
quartiers riches, etc., comprenait bien quelques 
théoriciens de la Constitution, mais pas un n'au- 
rait osé exposer ses théories devant l'ombre de l'ex- 
Chah. Aucun n'était capable de faire un chef. Tous 
les anciens leaders du parti étaient morts ou en 

1 II n'y a pas eu que ce mouvement séparatiste ; le Khora- 
çan, l' Azerbaïdjan, le Mazendéran et le Guilan ont manifesté 
à la même époque l'intention de suivre ce mouvement. 
Dkmokqny. il 



162 LA QUESTION PERSANE. 

fuite, les militants se cachaient. Chuja-ed-Dowley 
était bien maître de la place. Aussi les marchands, 
qui avaient conservé de Mohammed Ali Mirza le 
souvenir d'un seigneur rude, mais capable de main- 
tenir l'ordre, estimaient-ils avec opportunité que 
l'établissement de la Constitution en Perse avait 
été prématuré. Ils plaçaient du reste dans une res- 
tauration de l'ancien régime l'espoir de retrouver 
la paix, le calme et de recouvrer leurs biens 
perdus. 

Au mois d'octobre 1912, le professeur E. G. 
Browne publia à Londres un assez violent 
pamphlet contre la Russie au sujet de son attitude 
dans l'Azerbaïdjan. Il n'est pas sans intérêt de 
remarquer que l'ancien consul britannique à 
Tauris, M. Shipley, crut devoir y répondre pour 
démontrer que la plus parfaite neutralité avait été 
observée par le gouvernement de Saint-Péters- 
bourg dans les désordres de 1911. Le Livre bleu 
publia cette réponse 1 , où les responsabilités du 
Gouvernement persan furent sévèrement établies. 
L'opinion à Londres paraît d'ailleurs avoir été 
médiocrement persuadée. 11 est bien certain cepen- 
dant que l'inertie du Gouvernement de Téhéran 
et surtout son impuissance ont eu à Tauris les 

1 Pièce 464, 11 décembre 1912, Livre bleu, n° 1, 1913. 



LA QUESTION DE l'aZERBAIDJAN. 163 

plus déplorables résultats. Mais cette impuissance 
et cette inertie n'étaient-elles pas escomptées 
d'avance? 

En décembre 1911, quand Chuja-ed-Dowley fit 
sa première apparition sous les murs de Tauris, le 
consul russe garda, paraît-il, une attitude assez 
neutre, se bornant à conserver la responsabilité de 
Tordre dans la ville. Grâce à cette neutralité, écrit 
Sir Shipley, Tauris put résister quatre mois à 
Cbuja-ed-Dowley et à ses partisans. Mais aucun 
secours, aucune intervention ne vinrent de Té- 
héran pour soutenir la cause constitutionnelle 
contre le parti de l'ex-chah. 

Le conflit survenu au début de 1912 entre les 
troupes russes et les fedais et la police locale à 
Tauris est attribué par le consul Shipley en 
grande partie à la faiblesse et à la nullité de l'ad- 
ministration persane. L'ancien gouverneur Zia-ed- 
Dowley n'aurait été qu'un pantin, entre les mains 
des fedais et des révolutionnaires partisans de 
Sattar Khan et de Baghar Khan 1 , qui s'étaient 
emparés de la police de la ville et qui ne laissaient 
s'organiser aucune administration, ni aucun gou- 
vernement réguliers. 

1 Sattar Khan et Baghar Khan ont été depuis ramenés à 
Téhéran où ils sont actuellement placés sous la surveillance 
russe et pensionnés par le gouvernement persan. 



164 LA QUESTION PERSANE. 

« Les pratiques odieuses de l'ancien régime con- 
tinuaient; la population était terrorisée; des pro- 
vocations étaient lancées chaque jour contre les 
autorités et les troupes russes par des révolution- 
naires venus du Caucase pour se joindre aux fedais. 
Ceux-ci étaient loin d'être considérés par la popu- 
lation locale comme des libérateurs de l'oppression 
étrangère. Bien au contraire, et après leur défaite, 
elle aida avec joie à leur désarmement, tandis que 
le gouvernement de Téhéran n'avait rien fait pour 
la délivrer de la tyrannie de ces terroristes et que 
Zia-ed-Dowley, avouant son incapacité et son im- 
puissance, s'était réfugié au consulat anglais ». 

Dans ces conditions, conclut le consul Shipley, 
l'intervention russe et le succès de Chuja-ed-Dowley 
étaient dans la suite logique des choses. 

Mais ce qui devait être aussi dans la suite natu- 
relle des choses et ce que la légation anglaise de 
Téhéran aurait bien dû prévoir, c'est que le 
Cépadhar, qui était arrivé à Tauris le 2 septembre 
1912, ne tarda pas à faire cause commune avec 
Chuja-ed-Dowley. Ce sont choses de la politique 
persane. Dès qu'il eut rejoint son poste, le nou- 
veau gouverneur général entreprit une violente 
campagne entre le cabinet bakhtyari au pouvoir, 
en faveur d'un certain personnage, très à l'or- 
dre du jour à l'heure actuelle encore, Saad-ed- 



LA QUESTION DE ^AZERBAÏDJAN. 165 

Dowley 1 , que la Russie cherchait à imposer à 
l'Angleterre comme premier ministre et même 
comme régent de l'Empire de Perse. Chuja-ed- 
Dowley, le Cépadhar et Saad-ed-Dowley organisè- 
rent de nombreux meetings contre les Bakhtyaris, 
contre le cabinet au pouvoir, contre le régent Nasr- 
el-Molk, et l'on put croire un moment au triomphe 
définitif de la politique russe à Téhéran et à l'avè- 
nement de Saad-ed-Dowley. 

Mais le Gouvernement de Londres, bien qu'un 
peu tard, se ressaisit et repoussa la candidature de 
Saad-ed-Dowley. Il n'était plus temps de sauver le 
gouvernementbakhtyari, mais Sir E. Grey intervint 
énergiquement auprès de M. Sazonof et lui signala 
une fois de plus la gravité de la situation en Perse. 
Il insista sur la nécessité absolue d'une coopération 
loyale des deux Gouvernements russe et anglais 
pour le maintien de l'intégrité et de l'indépen- 
dance de la Perse. Sazonof se montra très pessi- 
miste : « Il n'y avait pas à proprement parler de 
gouvernement à Téhéran; la question des chemins 
de fer n'avançait pas; les représentants des syndi- 

1 Saad-ed-Dowley fut, autrefois, un libéral et un constitu- 
tionnel notoire et réputé. 11 mérita, paraît-il, le surnom de 
« père de la nation ». On dit qu'il devint réactionnaire après 
avoir été obligé de quitter la présidence du premier medjliss. 
V. p. 36. 



166 



LA QUESTION PERSANE. 



cats ne savaient à qui s'adresser. Les affaires du 
pays devaient être soumises à un contrôle sévère; 
le retrait des troupes russes du territoire persan 
ne pouvait être envisagé pour l'instant, l'anarchie 
générale ne le permettait pas ». 

Cependant, à la suite de l'intervention de Sir 
E. Grey, le Cépadhar, Chuja-ed-Dowley et Saad- 
ed-Dowley reçurent des instructions pour cesser 
leurs intrigues. Aussi bien, les trois personnages, 
unis dans un commun sentiment de profonde 
xénophobie, commençaient à diriger de sérieuses 
attaques contre la mission belge. A l'époque, cette 
campagne n'était pas au goût russe. Saad-ed-Dowley 
cessa pour un temps de faire parler de lui, le Cépa- 
dhar obtint un congé pour se rendre en Europe et 
Chuja-ed-Dowley conserva l'intérim du gouver- 
nement général de l 'Azerbaïdjan. 

Telle était la situation au moment où l'Angle- 
terre, poursuivant l'idée d'un gouvernement 
« fort » à Téhéran, c'est-à-dire d'un gouverne- 
ment anglophile, parut réussir à constituer le 
19 janvier 1913 « le grand ministère national de 
la Perse », quelque chose comme le grand Cabinet 
français de janvier 1912. 

Le grand ministère national persan de 1913 ne 
dura guère plus que le grand Cabinet français de 
1912. Il était composé comme suit : Ala-os-Sal- 



LA QUESTION DE ^AZERBAÏDJAN. 167 

taneh, président du Conseil, sans portefeuille; 
prince Ein-ed-Dowley, ministre de l'Intérieur; 
Vossough-ed-Dowley, ministre des Affaires étran- 
gères; Ghavamos-Saltaneh, ministre des Finances; 
Montaz-ed-Dowley, ministre de la Justice; Mos- 
tachar-ed-Dowley, ministre des Travaux publics, 
des Postes et Télégraphes; Moetamen-el-Moik, 
ministre du Commerce; Mouchir-ed-Dowley, mi- 
nistre de l'Instruction publique; Moustofi-el-Ma- 
malek, ministre de la Guerre. 

Le personnage principal était Moetamen-el- 
Molk, ancien président du second medjliss, intel- 
lectuel et « jeune Persan » de bonne réputation. Ce 
personnage, fort distingué d'ailleurs, semble, toutes 
proportions gardées, jouer à Téhéran lerôle de Léon 
Bourgeois à Paris. Le programme du nouveau Ca- 
binet comprenait d'abord les mesures nécessaires 
pour calmer l'effervescence dans l'Azerbaïdjan. 
Constitutionnellement, Moetamen-el-Molk voulait 
subordonner la concession du chemin de fer 
Djulfa-Ourmiah-Tauris-Téhéran demandée par 
les Russes à l'assentiment du futur medjliss. Tout 
au moins voulait-il que le gros emprunt de 150 
ou 200 millions de francs, à l'étude depuis 1911 
et déjà promis en échange de l'adhésion en 1912 
de la Perse à l'accord anglo-russe de 1907, fût 
l'objet d'engagements fermes de la part des deux 



168 LA QUESTION PERSANE. 

Gouvernements russe et anglais. Il n'entendait 
accorder à une nouvelle avance de 12 à 15 mil- 
lions que les garanties provenant des augmen- 
tations de recettes prévues et annoncées par le 
trésorier général belge dans sa note du 31 août 
1912 sur la situation financière de la Perse pen- 
dant l'année Sitchghan-il 1 . Ce programme, très 
sage, était en outre conforme au principe de la 
porte ouverte proclamé dans la convention anglo- 
russe de 1907. Quant aux scrupules consti- 
tutionnels de Moetamen-el-Molk, la Russie n'y 
attacha pas autrement d'importance. Toutefois, 
elle intrigua de telles façons, que celui-ci dut se 
retirer du grand ministère. La concession du 
chemin de fer Djulfa-Tauris-Ourmiah-Téhéran 
fut accordée le 24 janvier-6 février 1913 (29 Safar 
1331), à la banque d'escompte russe à Téhéran, 
moyennant une maigre avance de un million de 
tomans qui ne fut payée, avec beaucoup de rete- 
nues, que le lendemain de la signature du 
contrat. 

1 V. Livre bleu anglais sur les affaires de Perse, n°l, 1913, 
pièce 327, enclosure, 31 août 1912. V. aussi mon cours à 
l'institut polytechnique de Téhéran, 2 e semestre, 1913-1914, 
Les institutions financières de la Perse. 



LE CÉPADHAR ET LE RÉGENT. 169 



Le cépadhar et le régent. 

L'accord nouveau de 1912 ne laissa subsister 
en Perse que le pouvoir religieux et une oligar- 
chie d'une demi-douzaine de ministres sans con- 
trôle et sans responsabilité. 

Les ultimatums de la Russie avaient amené le 
Medjliss persan à décider, dans une séance secrète, 
d'adresser à tous les parlements européens, à la 
Douma, à la presse mondiale une protestation 
contre les agissements du Gouvernement de Saint- 
Pétersbourg 1 . De plus, le clergé de Téhéran avait 
de son côté avisé les ulémas et grands mujteheds 
de Nedjef et de Kerbela à Bagdad et dans les prin- 
cipaux collèges musulmans. 

M. Nératof avait immédiatement riposté en fai- 
sant notifier au Gouvernement de la Sublime 
Porte qu'il devait empêcher sur le territoire turc 
toute agitation contre la Russie, et surveiller tout 
particulièrement les agissements du caïmacan de 
Nedjef. 

1 L'Europe financière est d'ailleurs restée complètement 
indifférente devant le conflit russo-persan. 



170 LA QUESTION PERSANE. 

En même temps, le consul général russe à 
Bagdad recevait de sévères instructions pour faire 
comprendre aux mujteheds qu'ils ne devaient pas 
exciter le peuple contre la Russie 1 . Tout acte ina- 
mical aurait des conséquences déplorables pour la 
Perse. 11 était spécifié d'ailleurs que l'envoi de 
troupes russes sur le territoire persan n'avait qu'un 
caractère provisoire et qu'il n'avait pour but que 
de mettre un terme aux agissements de l'agitateur 
étranger Shuster qui, systématiquement, avait 
détruit les bonnes relations du Gouvernement 
de Téhéran avec Saint-Pétersbourg 2 . Le consul 
général de Bagdad devait protester contre toute 
intention prêtée à son gouvernement d'occuper la 
Perse; il devait faire connaître hautement que la 
Russie n'avait pour objectif que de rétablir avec 
la Perse ses bonnes relations amicales et tradi- 
tionnelles. Ce résultat atteint, les troupes russes 
quitteraient aussitôt le territoire persan. 

Malheureusement ni le Gouvernement ottoman, 
ni le caïmacan de Nedjef ne se montrèrent per- 
suadés de ces bonnes intentions. Le vali de Bagdad 
témoigna de sa bonne volonté et de son vif désir 

1 Livre orange, t. VII, p. 274, télégramme do 20 novembre 
1911 de Nératof à son ambassadeur à Constantinople. 

2 Livre orange, t. VII, p. 275, télégramme de la section de 
l'Orient au consul général de Bagdad. 



LE CEPADHAR ET LE REGENT. 



171 



de calmer l'effervescence du caïmacan de Nedjef, 
mais il se déclara impuissant à le faire. Le caï- 
macan multiplia ses « fetvas » et ses manifestes 
contre les Russes et le Gouvernement de la Sublime 
Porte se borna à répondre à Saint-Pétersbourg 
qu'il ne fallait pas attacher trop d'importance à 
ces manifestations isolées et que toute mesure 
répressive contre le caïmacan de Nedjef provo- 
querait des troubles dans tout le valayat de 
Bagdad 1 . 

Des troubles se produisirent à Meched où quel- 
ques réactionnaires partisans de l'ex-chah, qui 
s'étaient réfugiés dans le sanctuaire de Meched, 
durent en être expulsés par la force 2 . 

Cependant dans les hautes sphères gouverne- 
mentales à Téhéran, le cépadhar et le régent 

1 Livre orange, t. VII, p. 282, télégramme de l'ambassade 
de Russie à Constantinople à Nératof. 

9 Meched, dont le nom signifie « la Tombe d'un Martyr », 
est ainsi appelé parce qu'il renferme le tombeau du huitième 
imam, Aly, fils de Mouça, et surnommé Réza « le favori de 
Dieu ». L'imam Réza, qui mourut à Senabad de Thous, 
empoisonné par ordre du khalife Mamoum Abbaci, à qui il 
causait de vives inquiétudes en l'an 203 de l'hégire, est le 
plus célèbre des douze imams, et les Persans et les chiites 
ont pour lui une vénération toute particulière. Aussi ce saint 
sépulcre est-il après la Mecque le sanctuaire le plus visité de 
l'Asie et le nombre des pèlerins qu'il attire chaque année 
dans ses murs peut être évalué en moyenne à 150.000. 



172 LA QUESTION PERSANE. 

engagèrent au sujet des événements de 1911 une 
polémique assez vive sous forme de lettres ou- 
vertes destinées évidemment à l'histoire. 

La plainte du Cépadhar. — Le cépadhar 1 , 
« gardien de l'armée », Mohammed Vali Khan, 
ancien Nasr-ol-Saltaneh, c'est-à-dire l'auxiliaire 
du royaume, natif de Toune Kaboun, est un 
grand propriétaire d'immenses domaines dans 
les riches provinces du Guilan et du Mazendé- 
ran. Ancien généralissime de l'antichambre de 
Mohammed Ali Mirza, le cépadhar, qui s'était 
enrichi dans les fermes d'impôts, les gouverne- 
ments de provinces, la fabrication des mon- 
naies, la direction des douanes, etc., etc., avait 
continué de 1906 à 1908 le service royal et 
sa propre fortune dans les concessions pétroli- 
fères, le gouvernement du Guilan et les fourni- 
tures de l'armée. En avril 1908, il marchait 
encore à la tête des troupes royales contre la 
révolution. Mais en février 1910, les Rechtis, qui 
venaient de tuer leur gouverneur, en firent un 
sauveur de la patrie, le collègue du sardar 
Assad dans les conseils du nouveau régime cons- 
titutionnel 2 . 

1 V. plus haut, p. 1H3 et suiv. 

2 V. Victor Bérard, op. cit., Les révolutions de la Perse. 



LA PLAINTE DU CÉPADHAR. 173 

C'est ce personnage qui écrivit le 3 avril 1912 
la lettre suivante au régent de la Perse : 

Je porte plainte contre Votre Altesse, car je compte 
partir pour l'Azerbaïdjan dans quelques jours et je n'es- 
père pas vivre assez pour avoir l'honneur de vous revoir. 

Il y a trois ans, nous sommes entrés victorieux à 
Téhéran; nous avons, avec six divisions armées, vaincu 
et détrôné un roi; nous en avons couronné un autre; 
nous avons nommé un régent et établi un medjliss. 

Nous avons pu exécuter la loi constitutionnelle et 
faire respecter les lois de liberté sans avoir recours à 
un emprunt étranger. 

Pendant dix mois, nous avons assuré la sécurité 
sur toutes les routes; nous avons envoyé plusieurs 
corps d'armée dans le Khorassan, dans le Louristan, à 
Asterabad, dans l'Azerbaïdjan; partout la victoire a 
souri à nos efforts. 

Les administrations du gouvernement, bien que 
mal organisées, ont fonctionné partout; des impôts 
indirects ont été perçus dans toutes les provinces et 
la force du gouvernement était telle que l'impôt du 
sel, illégal et impopulaire, a cependant pu durer pen- 
dant quelques mois. Les autres impôts dans toutes 
les provinces rentraient régulièrement; une armée 
considérable existait dans la capitale et dans ses envi- 
rons. Dix mois après, vous étiez présent à Téhéran. 
On m'a renvoyé et l'on a formé le cabinet dit éner- 
gique. Puis Votre Altesse est partie pour l'Europe et 
l'ancien régent s'en est allé reposer sous la bénédiction 
sainte de la p:iix divine. 



174 LA QUESTION PERSANE. 

Votre Altesse fut alors appelée à occuper le haut 
poste de régent. Et voilà maintenant dix-neuf mois 
que vous occupez ces fonctions et toute la nation 
s'inclinait devant vous et avait placé en vous toutes 
ses espérances. 

Malheureusement, depuis votre régence nous ne fai- 
sons que subir et pâtir. 

Au Sud, quelle effusion de sang ! Chiraz, l'Ara- 
bistan, le Kousistan, Ispahan n'appartiennent plus au 
gouvernement. Les chefs bakhtyaris se sont emparés 
du pouvoir et se sont rendus indépendants. 

A l'Ouest, toutes les tribus du Louristan, de Ker- 
manchah, de Bouroudjird, tout le Kurdistan et l'Irak 
Adjemi sont livrés au pillage, au meurtre et au viol ; 
partout les paysans sont en révolte et les propriétaires 
ont disparu. 

Au Nord depuis l'Araxe jusqu'à Sarakhs, jusqu'au 
Seïstan, partout c'est l'occupation russe, c'est la ré- 
volte, c'est le pillage. 

Les choses en sont arrivées à ce point que le sanc- 
tuaire de Méched, objet de l'adoration de tous les 
Persans, a été démoli, rasé par les canons (qui démo- 
lissent les montagnes). Et nous, Persans, nous n'enten- 
dons plus que les lamentations dans les familles, nous 
ne voyons plus que les pleurs des orphelins. 

La faiblesse de l'autorité de Votre Altesse est de- 
venue notoire ; le peuple n'a plus l'ombre d'un espoir 
en votre personne. 

Vous savez vous-même et vous l'avouez que vous 
êtes faible et que vous ne pouvez rien pour réparer la 
ruine du pays. 

Le roi n'a pas l'âge légal , il est mineur ; le 



LA PLAINTE DU CÉPADHAH. 175 

Medjliss a été dissous et fermé; l'argent emprunté et 
les armes achetées à l'étranger ainsi que les revenus 
du pays ont été jetés au vent. Les dépenses auxquelles 
le nouvel emprunt est consacré sont encore inconnues 
de tout le monde. Ni le peuple ni le gouvernement 
n'en savent rien. Je vais plus loin; le désespoir du 
peuple ne lui permet pas d'entrevoir un état meilleur 
et il est convaincu que si tout l'argent, et « tout ce qui 
se trouve de frais ou de sec en Perse », si tout cela 
tombe entre les mains des membres actuels du gouver- 
nement, ce sera pour être dépensé pour leur unique 
profit. 

Le gouvernement envoie des troupes n'importe où à 
tort et à travers sans utilité et sans résultat. Évidem- 
ment tout le monde sait bien qu'une armée composée 
de la lie de la populace et des hommes des tribus n'est 
bonne que pour le pillage et le viol : on l'a vu et nous 
l'avons vu et je pense qu'on en a bien assez. 

Maintenant, vous dites que vous allez faire un voyage 
en Europe. Un grand nombre de prêtres, de négociants 
et des gens des autres classes sont venus chez moi. 
Ils voulaient demander à Votre Altesse ce que vous 
avez fait pour le peuple pendant les dix-neuf mois de 
votre régence; ils voulaient vous demander aussi ce 
que vous faites h présent pour le pays et à qui vous le 
confierez. 

Je vous ai décrit la situation pendant votre pré- 
sence. Et maintenant que les troubles et les révoltes 
sont partout, que la famine et la disette désolent le 
pays, vous voulez vous en aller. Avec quelle cons- 
cience le ferez-vous et quels seront vos adieux? J'ai 
promis à tous ces gens de vous faire connaître leurs 



176 LA QUESTION PERSANE. 

désirs et je les ai invités au calme; puis j'ai préféré 
vous écrire. 

Si vous me donnez une réponse raisonnable, je la 
leur communiquerai. Et après, advienne que pourra. 

En ce qui me concerne, je ne puis que donner mon 
triste témoignage que pendant toute cette période les 
crimes les plus extraordinaires ont été commis. 

Le pays s'en va, la prospérité s'en va, l'intégrité et 
l'indépendance s'en vont, les armes ont disparu, l'ar- 
gent est parti, les habitations sont en ruines et le sang 
des musulmans est partout versé. Plus que cela encore, 
un tel attentat vient d'être perpétré contre l'Islam que 
notre religion elle-même s'en est allée. 

Je n'en dis pas plus sur les plaintes de l'opinion, 
sur les calamités morales et matérielles tant à l'inté- 
térieur qu'à l'extérieur. 

La réponse du Régent. — A cette lettre, le lieu- 
tenant et régent de l'empire Naïb-es-Saltaneh 
répondit dans les termes suivants : 

Téhéran, 5 avril 1912. 

Le régent de V Empire de Perse 
à S. E. te Cépadhar. 

Excellence, 

J'ai bien reçu votre lettre du 3 courant, certainement 
inspirée des meilleures intentions. Je voudrais seule- 
ment y relever certaines erreurs qu'il importe de faire 
disparaître. 

Vous dites que vous et le sardar x\ssad, vous êtes 



LA RÉPONSE DU RÉGENT. 177 

entrés par la force à Téhéran ; que vous avez rétabli la 
Constitution et que vous avez pris en mains les rênes 
du gouvernement. Personne ne peut le nier, en effet, et 
j'ai été le premier à le reconnaître. J'ai fait même plus; 
spontanément je vous ai offert le concours le plus sin- 
cère et vous avez partagé ma manière de voir. Vous 
avez été en parfait accord avec moi sur les prévisions 
de l'avenir. 

Vous dites que vous avez détrôné un roi et que vous 
avez donné la couronne à un autre, que vous avez 
rétabli la Constitution et que vous avez exécuté la loi 
organique. Je suis persuadé que vous avez agi en con- 
naissance de cause et que vous connaissiez bien la 
signification de la Constitution, c'est-à-dire la suppres- 
sion du pouvoir personnel absolu et la trahsmision du 
pouvoir à l'assemblée nationale et à un Cabinet respon- 
sable devant cette assemblée. Certainement vous n'avez 
pas voulu remplacer un autocrate par un autre. 

Vous parlez de la force du Cabinet que vous avez 
présidé et vous faites allusion, pendant la durée de ce 
Cabinet, aux administrations mal composées, mal- 
faisantes et malavisées qui ont fonctionné; vous faites 
aussi allusion à certains impôts indirects qui ont été 
établis à cette époque. 

« La force du Gouvernement » , — dites-vous — « était 
telle que l'impôt sur le sel, bien qu'illégal et impopu- 
laire, a pu être établi. Et cela jusqu'au moment où mon 
Cabinet a été remplacé par le Cabinet démocrate appelé 
Cabinet énergique ». Ici, je vous pose une question et 
votre réponse sera certainement aussi la réponse déci- 
sive auxobservations que vous m'avez présentées : Vous 
aviez légalement en mains les pouvoirs du gouver- 
Demorgny. 12 



178 



LA QUESTION PERSANE. 



nement; vous étiez l'associé du sardar Assad qui faisait 
partie de votre Cabinet ; or, vous avouez que les admi- 
nistrations étaient mal faites et que l'impôt du sel était 
illégal. J'avais prévu d'ailleurs moi-même que cet 
état de choses serait impopulaire et qu'il aurait de 
mauvais résultats. Quelle force irrésistible vous pous- 
sait donc, en dépit de votre autorité, à prendre contre 
votre conviction des mesures que vous estimiez con- 
traires aux intérêts du pays? 

Mais laissons cela. 

Après tous les services que vous aviez rendus et 
malgré le pouvoir que vous aviez entre les mains, 
quelle force irrésistible a donc entraîné votre lamen- 
table chute et vous a obligé à prendre votre retraite ? 
Quelle force vous a donc empêché de réprimer l'agita- 
tion qui a causé votre chute et qui a mis en cause la 
sécurité même de votre vie ? 

A cette époque, n'avez-vous pas voulu suspendre la 
publication d'un journal? Quelle force vous a donc 
obligé, devant l'agitation provoquée par votre décision, 
à revenir sur cette décision ? 

Je passe au deuxième cabinet que vous avez présidé. 

A cette époque, vous avez pu compter sur tout mon 
concours et sur l'appui de la majorité du Medjliss. 
Quelle force vous a donc empêché de mettre fin au ter- 
rorisme qui désolait le pays ? 

Pourtant, dès le premier jour, j'étais d'accord avec 
vous sur la nécessité d'organiser une force armée. 
Quelle force vous a donc empêché de mettre ce projet 
à exécution ? 

Enfin, quelle force a pu contraindre un personnage 
de votre importance, alors que vous étiez président du 



LA REPONSE DU REGENT. 



179 



Conseil, à se condamner lui-même à l'exil et à quitter 
brusquement la capitale pour s'en aller à Recht? Et 
quand vous êtes revenu de Recht et que vous avez 
repris la direction des affaires, pourquoi donc n'avez- 
vous pu la garder que quelques jours ? 

Vous n'ignorez pas les dispositions de la loi orga- 
nique. De plus, vous avez été deux fois premier 
ministre. Vous savez donc très bien que le régent ne 
gouverne pas et qu'il n'intervient pas directement dans 
les actes du gouvernement. C'est vous qui aviez ce 
pouvoir et qui en étiez responsable. Vous saviez très 
bien que vous n'agissiez pas sous les ordres du régent. 
Je veux bien que vous ayez ressenti les effets de cette 
force d'obstruction à laquelle je faisais allusion tout à 
l'heure. Mais vous n'ignorez pas, je le répète, que la loi 
organique ne me permet pas de m'immiscer en quoi 
que ce soit dans les affaires du gouvernement. Alors 
en vertu de quel droit m'interpellez-vous ? 

Est-ce qu'avant de venir à Téhéran, je n'ai pas 
envoyé des télégrammes détaillés où je faisais ressortir 
tout le dommage que l'animosité de partis dirigée 
contre la régence devait causer dans les affaires du 
pays? Depuis mon retour, n'ai-je pas insisté à maintes 
reprises sur le même sujet? N'avez-vous pas été celui 
qui, avant même que j'aie pu obtenir de réponse à met 
observations, m'a poussé à aller prêter serment devant 
le Medjliss? 

Et je n'ai pas besoin de vous répéter ce que j'ai dit 
à ce sujet dans mon discours du 4 mars 1911 à l'occa- 
sion de ma prestation de serment, où j'ai défini nette- 
ment les attributions de la régence en insistant sur les 
dangers que lui feraient courir des attaques intéressées 



180 LA QUESTION PERSANE. 

et malveillantes. Eh bien ! non seulement je n'ai pu 
prendre aucune part au gouvernement, mais encore les 
conseils que j'ai donnés ont été ignorés et même déna- 
turés. 

Youlez-vous un exemple? Rappelez-vous à Recht, 
vous aviez exigé comme condition de votre retour que 
le pouvoir absolu fût donné au régent. Or, moi, j'étais 
partisan d'un gouvernement fort et respecté; mais je 
voulais et j'ai insisté pour que le pouvoir absolu que 
vous désiriez fût donné au Cabinet et non pas à la 
régence irresponsable. 

Malgré cela, de mauvais esprits ont dénaturé votre 
proposition et, ce qui est pis encore, ma décision qui 
était tout à fait légale. 

On dit que d'accord avec moi vous vouliez supprimer 
la Constitution et renvoyer Shuster pour avoir les 
fonds de l'État entre les mains. 

Vous dites que tout le monde s'incline devant mes 
ordres, mais je ne suis pas un autocrate et le gouver- 
nement n'est pas entre mes mains pour qu'on s'incline 
devant moi. Je veux bien admettre que la majorité du 
peuple a beaucoup d'affection pour moi, je le reconnais 
même; mais j'ai le regret de dire que la force d'obs- 
truction qui a empêché tout gouvernement jusqu'ici a 
eu le dessus et que l'on ne s'est occupé que de provoquer 
des agitations, des calomnies et des attaques. 

Vous parlez du mauvais état de la région du Sud, 
mais vous savez très bien que les causes sont anté- 
rieures à mon arrivée à Téhéran et que dès cette époque 
les troubles étaient tels qu'ils ont failli provoquer une 
intervention étrangère. 11 faut savoir à qui revient la 
faute. 



LA REPONSE DU REGENT. 



181 



Vous dites que les chefs bakhtyaris, partout où ils 
sont, se montrent indépendants du gouvernement 
central. Mais ces chefs sont avec vous les fondateurs 
de la Constitution. Veuillez ne pas oublier qu'après 
mon arrivée à la régence, Samsam-es-Saltaneh a pris 
après vous la présidence du Conseil. Je n'ai donc 
rappelé au pouvoir que les fondateurs de la Consti- 
tution. 

Vous dites que les forces irrégulières du gouverne- 
ment sont composées avec la lie de la population et des 
tribus et qu'elles ne sont bonnes que pour le pillage et 
le viol, mais il faudrait savoir qui a empêché la réor- 
ganisation d'une armée disciplinée et quelle force, sous 
prétexte de réformes, a réalisé l'anéantissement de 
l'armée ancienne. 

Vous parlez des événements qui se sont déroulés à 
Kermanshah et au Kurdistan. Chacun sait que ces 
événements étaient les précurseurs des événements 
d'Asterabad.Mais lespremiers symptômes s'étaient déjà 
manifestés lors de la formation de votre Cabinet. C'est 
deux mois après la constitution de ce cabinet que 
Salar-ed-Dowley a fait son apparition. Quelle force a 
empêché vous et votre cabinet de faire le nécessaire 
pour conjurer les événements? 

Vous parlez des événements de l' Azerbaïdjan. Or, 
l'esprit d'insubordination et d'agitation qui règne 
dans la région s'est manifesté aussitôt après le rétablis- 
sement de la Constitution sous l'inspiration du soi- 
disant et fameux directoire. C'est d'ailleurs ce même 
esprit d'insubordination qui a entraîné le désastre 
final. 

Vous me parlez du gaspillage des fonds gouver- 



182 LA QUESTION PERSANE. 

nementaux, mais à qui la faute? Chacun sait bien que 
le troisième jour de mon arrivée à Téhéran, le 4 mars 
1911, j'ai adressé au parlement un message dans lequel 
je n'ai fait que demander instamment la réorganisation 
des finances du pays. Ce devait être à mon avis la 
raison d'être même du gouvernement et la seule con- 
dition du progrès. 

J'ai dit qu'il fallait élaborer un budget des recettes 
et des dépenses, en assurer autant que possible l'équi- 
libre et en réaliser l'exécution sous un contrôle rigou- 
reux. J'ai fait remarquer qu'un pays ne peut éternel- 
lement avoir recours à l'emprunt; mes conseils ont été 
vains. 

Évidemment l'état actuel des choses ne s'est pas pro- 
duit spontanément, c'est la conséquence logique et 
naturelle d'une série de fautes qui sévissent depuis 
longtemps. 

Je regrette que ces conséquences se soient produites 
précisément pendant ma régence, mais je n'y puis rien, 
pas plus que je n'ai pu empêcher la peste de faire son 
apparition à Bouchir. 

J'ai la conscience d'avoir fait humainement tout ce 
qu'il m'était possible de faire pour que les choses 
n'en arrivent pas là. Mais tous mes efforts ont été 
vains. 

Tous ceux qui voulaient le bien du pays prévoyaient 
depuis longtemps que la négligence du gouvernement, 
incapable d'assurer la tranquillité publique, de réorga- 
niser la finance et la justice et qui laissait le peuple 
opprimé sous des mesures fiscales maladroites, dans la 
plus complète insécurité, entraînerait la désaffection 
et le désordre généraux. Ne nous étonnons donc pas de 



LA RÉPONSE DU RÉGENT. 183 

subir aujourd'hui les conséquences des fautes passées. 

Relisez mon message au parlement en date du 
12 août 1911 et vous y verrez combien j'ai insisté sur 
la nécessité de pourvoir à la sécurité du pays, de 
ramener la tranquillité dans les esprits et de soulager 
la population. J'ai insisté sur l'adoption d'une ligne de 
conduite sage et conforme aux intérêts du pays au 
double point de vue de la politique intérieure et de la 
politique extérieure. Ne vous ai-je pas prédit que si 
l'on ne se hâtait pas de changer de méthode, on s'en 
repentirait plus tard? Au lieu d'accueillir ces bons con- 
seils, de mauvais esprits les ont dénaturés, et je n'en 
veux pour preuve que la publication d'une petite bro- 
chure hectographiée, intitulée « Bonnes relations » 
et dans laquelle on transformait ma pensée pour por- 
ter contre moi les calomnies les plus basses et les plus 
viles; on dénaturait naturellement surtout ce que 
j'avais dit de la nécessité de conserver nos bonnes 
relations avec les puissances qui entretiennent des 
rapports avec nous. Et je ne parle pas ici de tant 
d'autres publications et bruits tendancieux répandus à 
profusion. 

Vous me reprochez la faiblesse de mon autorité, 
faiblesse que vous déclarez notoire, mais de quelle 
autorité parlez-vous? Faut-il vous répéter encore que 
la domination et l'autorité d'un seul n'ont pas de place 
dans la Constitution? Je reconnais que le gouvernement 
est faible, mais qu'est-ce donc que le gouvernement? 
C'est le pouvoir exécutif dont le cabinet est investi, 
et si vous voulez connaître la cause de sa faiblesse, 
elle est tout entière dans la division, dans les dissen- 
sions et dans l'animosité qui existent entre les soi- 



184 LA QUESTION PERSANE. 

disant partisans de la Constitution. C'est précisément 
contre cet état de choses que je me suis toujours élevé. 
Louis XIV disait bien autrefois : « L'État, c'est moi » , 
mais de telles formules ont disparu avec le régime 
du pouvoir personnel absolu. Je ne suis pas le 
gouvernement et sa faiblesse ne peut m'être im- 
putée. 

D'ailleurs, quelle que soit la forme du gouvernement, 
il est bien cerlain que l'autorité est indispensable au 
pouvoir exécutif. Sous un régime constitutionnel, cette 
autorité et ce pouvoir sont confiés, non pas au roi, 
mais au Cabinet des ministres. C'est ce que j'ai dit au 
Medjliss, et j'avais obtenu, pour vous, pour votre Cabi- 
net et pour le Cabinet de Samsam-es-Saltaneh, les pou- 
voirs les plus étendus ; qui vous a empêchés d'en faire 
profiter le pays? 

Vous me dites que tout l'espoir qu'on avait en moi 
a disparu; mais ainsi que je l'ai dit dans mon discours 
de prestation de serment et, que je vous le répète en- 
core, ce n'est pas de moi seul que vous deviez attendre 
la transformation du pays; c'est sur le Medjliss et sur 
le Cabinet que repose la responsabilité du pouvoir, et 
c'est sur eux que vous deviez surtout fonder vos espé- 
rances. 

Vous me parlez de mon projet de voyage : A cela 
je vous répondrai qu'il ne s'agit que d'un congé de 
courte durée pour ma santé et que le médecin a jugé 
ce congé nécessaire. J'ajoute même que cette absence 
sera favorable au pays, en amenant une trêve dans 
les attaques passionnées qui sont dirigées contre moi 
et qui sont autant de causes de trouble. Ce ne sont 
d'ailleurs pas là choses nouvelles et l'on se rappelle 



LA REPONSE DU REGENT. 



185 



fort bien que, fatigué de ces attaques et de ces agita- 
tions mauvaises si nuisibles au pays et si préjudi- 
ciables à ma santé, j'ai adressé ma démission dans 
un message au Medjliss : ce n'est qu'après de nom- 
breux pourparlers et devant l'insistance générale que 
j'ai consenti à me contenter d'un simple congé. 

Vous prétendez être l'interprète du plus grand 
nombre et de l'opinion, pour me demander ce que j'ai 
fait depuis que je suis ici, et à qui je vais confier le 
pays pendant mon absence. 

Ce que j'ai fait, c'est clair : j'ai agi suivant la loi et 
je me suis acquitté des devoirs que la loi m'impose. 
Quant au reste, c'est au gouvernement, c'est-à-dire au 
pouvoir exécutif, que la loi confie les affaires du pays, 
et il en est de même que je sois absent ou présent. 

Vous me dites : « Partez-vous avec la conscience 
légère et quels seront vos adieux au pays? » Oui, 
certes, je pars avec la conscience légère, car j'ai pour 
moi l'opinion des gens sensés et des bons esprits qui 
se rendent compte des efforts surhumains que je n'ai 
pas cessé de faire. Et puis, si l'on affecte de l'ignorer 
ici, tous les hommes politiques du monde entier appré- 
cieront que je n'ai fait qu'agir d'après la loi; ils 
reconnaîtront que j'ai épuisé tous les efforts possibles, 
et que si le résultat n'est pas conforme à mes vœux, 
je n'encours ni blâme ni reproche. Quant à mes 
adieux, ils consisteront simplement à prier le Tout- 
Puissant de faire disparaître les rivalités et les luttes 
fratricides qui ruinent le pays et de me donner la force 
nécessaire, partout où je serai, pour servir l'intérêt de 
la patrie. 

Je sais bien que je n'avais pas à vous donner tous 



186 LA QUESTION PERSANE. 

ces détails et que légalement vous auriez dû adresser 
votre interpellation aux ministres. 

Je la leur ai d'ailleurs transmise, et je n'ai pas 
manqué de leur conseiller de se mettre en rapports 
avec vous et de vous associer à leurs conseils et à 
leurs discussions dans le but de trouver une améliora- 
tion de l'état de choses actuel. Si c'est au nom de l'opi- 
nion publique que vous m'interpellez, il appartient 
à cette opinion de s'en prendre au gouvernement, au 
pouvoir exécutif, aux ministres. Mais j'ai pris la peine 
de vous donner ces explications, parce que vous avez 
établi, ou voulu établir, un rapport de causalité entre 
les événements actuels et ma régence. Je crois vous 
avoir suffisamment démontré que, légalement, je ne 
suis pour rien dans tout cela, mais enfin si vraiment 
vous croyez qu'un changement dans la régence peut 
être utile au pays, je m'associerai très volontairement 
et de bon cœur à cette manière de voir. 

Vous évoquez les agitations et les troubles que ces 
interpellations vont provoquer dans l'opinion, mais 
que vous cherchiez par là à réaliser des améliorations 
dans l'état du pays ou à provoquer un changement 
dans la régence, je ne vois pas la nécessité d'aggraver 
encore les calamités publiques en augmentant le 
trouble et l'agitation. 

Enfin et pour conclure, si l'on veut que je prenne 
en mains les rênes du gouvernement comme dictateur 
ou autocrate, je considère cela comme contraire à la 
Constitution et comme une violation de mon serment : 
c'est donc radicalement impossible. C'est au nom de la 
loi organique que j'ai été élu; si je la mets de côté, de 
quel droit occuperai-je mon poste? Et comment, vous 



LE DÉPART DU RÉGENT. LE MESSAGE. 187 

le fondateur de la Constitution, pouvez-vous me pro- 
poser pareille chose ? 

J'espère et je souhaite donc, que vous preniez part 
aux discussions et aux Conseils des ministres dans le 
but d'améliorer l'état du pays; j'espère aussi que vous 
et les autres qui passez pour les fondateurs de la Cons- 
titution, et qui êtes tous en bonne santé et présents, 
vous n'aurez pas de difficultés pour résoudre les ques- 
tions actuelles. 



Le départ du régent. — Le message. 

A la suite de cet échange de correspondance, 
et malgré l'insistance polie des ministres de Russie 
et de Grande-Bretagne, le régent fixa son départ 
de Téhéran au mois de mai 1912 1 . Avant ce 
départ, il envoya de Chai Arz, sa résidence d'été, 
une adresse au président du Conseil et au Conseil 
des ministres. Voici les principaux extraits de cet 
intéressant document : 

Au moment de quitter la Perse pour me rendre en 
Europe, je crois de mon devoir de vous laisser quelques 
instructions concernant l'expédition des affaires pen- 
dant mon absence, et de vous renouveler les conseils 
que je n'ai jamais cessé de donner au pays et aux 

1 II ne quitta la Perse que le 15 juin. 



188 LA QUESTION PERSANE. 

gouvernements régulièrement et constitutionnellement 
investis du pouvoir et des responsabilités. 

Bien que ces conseils ne soient en quelque sorte 
qu'une répétition de choses déjà maintes fois dites, 
je crois utile de vous les donner encore et de vous 
rappeler qu'ils sont formulés dans le but unique 
d'assurer dans le pays, le seul fonctionnement possible 
et normal du régime constitutionnel. 

L'opinion semble attendre beaucoup de résultats 
pour le pays de mon voyage en Europe. Certainement 
ces résultats seront possibles, mais il faut alors envi- 
sager la réalisation de trois conditions essentielles : 
1° le rétablissement de l'ordre à l'intérieur du pays, par 
les soins du gouvernement responsable; 2° l'établisse- 
ment d'un programme de gouvernement, il faut en 
effet que les puissances étrangères sachent la ligne de 
conduite que le Gouvernement persan entend suivre; 
3° pour toute démarche officielle que je serai chargé 
de faire auprès d'un gouvernement étranger, je dois, 
constitutionnellement, être assisté d'un ministre res- 
ponsable, délégué par le gouvernement. 

C'est dans ces conditions et dans ces conditions-là 
seulement que je pourrai travailler utilement au cas 
échéant pour la Perse auprès de l'étranger. 

J'en arrive maintenant aux conseils que je crois 
devoir vous renouveler ici. Je serai bref. J'examinerai 
à la fois les raisons qui ont empêché la Constitution de 
réussir en Perse, et ce qu'il faudrait faire pour lui 
assurer un fonctionnement normal. 

Les programmes de gouvernement élaborés jus- 
qu'ici n'ont jamais présenté un caractère sérieux de 



LE DÉPART DU RÉGENT. LE MESSAGE. 189 

réalisation pratique. L'utopie, la confusion des attri- 
butions, les rivalités et les dissensions s'y mêlent et s'y 
heurtent à chaque ligne. 

Tout au contraire, un programme, pour être pra- 
tique, doit : 1° comporter la solution des questions 
immédiates et à l'ordre du jour du pays; 2° pré- 
parer l'avenir. 

La confusion des pouvoirs caractérise les gouverne- 
ments autocratiques. Au contraire, le régime constitu- 
tionnel comporte essentiellement l'effort individuel de 
tous les citoyens et les sujets qui composent la nation, 
unis entre eux et représentés par un gouvernement 
dont les divers organes ont des fonctions nettement 
déterminées, mais solidaires les unes des autres. Le 
principe constitutionnel de la « séparation des pou- 
voirs » ne peut se concevoir et s'appliquer sans 
son corollaire; solidarité complète entre elles des 
diverses parties de la machine gouvernementale : 
parlement, ministres, régence et couronne. C'est l'an- 
tagonisme, c'est l'opposition entre ces organes de la 
nation qui a paralysé d'avance tout le système cons- 
titutionnel. 

La Constitution consacre l'irresponsabilité du chef 
de l'État et cette irresponsabilité le met à l'abri de 
toute atteinte. Cette règle a été méconnue. 

Tout en s'abstenant de s'immiscer et de s'ingérer 
dans les attributions du pouvoir exécutif, le pouvoir 
législatif, le parlement, devait donnerai! gouvernement 
tout son appui moral et la plus large assistance pos- 
sible. Il a préféré l'abaisser et l'annihiler sous un 
contrôle mal compris, inspiré de méfiance et de 
malveillance. Ce n'était pas le moyen de donner au 



190 LA QUESTION PERSANE. 

pouvoir exécutif le sentiment et le courage de sa 
responsabilité. Or, le gouvernement est tout près de la 
nation; il en est la vie même; c'est lui qui est chargé 
de donner satisfaction aux nécessités et aux besoins de 
la vie nationale quotidienne. Ce rôle a été méconnu. 

Quant au pouvoir judiciaire, je n'entre pas dans la 
question théorique de savoir s'il constitue un troisième 
pouvoir spécial dans l'État; il me paraît certain, et cela 
est démontré par l'institution même du parquet, que 
la justice n'est qu'une attribution du pouvoir exécutif. 
Mais ce qui est hors de doute c'est que la raison d'être 
même, la justification du pouvoir judiciaire résident 
tout entières dans sa compétence et dans sa probité. 
Cette compétence et cette probité seules doivent assurer 
à la justice l'indépendance qui lui est nécessaire et la 
haute dignité que comporte sa mission. Or, dans un 
pays où il n'y a pas de code, où il n'y a pas de juges 
instruits ni expérimentés; où les jugements ne s'ins- 
pirent d'aucun principe d'équité; où ils ne consti- 
tuent, en quelque sorte, que l'opinion personnelle d'un 
juge sans contrôle; donner à ces jugements une force 
quelconque, ce n'est pas consacrer l'existence du pou- 
voir judiciaire, c'est instituer une tyrannie intolé- 
rable. 



Ce sont là des notions élémentaires qu'il ne m'est 
pas possible de supposer ignorées par les membres du 
gouvernement. Malheureusement, les rivalités et les 
dissensions qui les ont divisés ne leur ont pas permis 
d'appliquer ces principes fondamentaux du régime 
constitutionnel. Si, maintenant, les ministres veulent 



LE DÉPART DU RÉGENT. LE MESSAGE. 191 

bien y réfléchir, et s'ils sont résolument décidés à 
mettre un terme à ces errements et à ces abus, ce sera 
le premier pas fait vers un état de choses meilleur. 
Mais il faut que les ministres prennent cette résolution 
et surtout qu'ils la réalisent, s'ils veulent arracher le 
pays à l'exploitation indigne d'une poignée de meneurs 
et à l'anarchie qui le désole. 



Pour arriver au but désiré, pour sauver le pays et 
la Constitution, il est à mon avis un certain nombre de 
points de direction sur lesquels j'appelle tout particu- 
lièrement l'attention du Conseil des ministres et des 
ministres eux-mêmes : 

1° Rendre aux principes de notre sainte religion, à 
nos traditions et à nos lois, le respect qui leur est dû. 

2° Mettre un terme aux dissensions intestines et 
aux rivalités fratricides qui mènent le pays à sa perte 
et qui sont la cause première de toutes les calamités 
qui l'ont si cruellement atteint. Il faut, par tous les 
moyens, créer la solidarité et l'union en Perse et dans 
le gouvernement persan. 

3° Préparer les élections et assurer la liberté des 
opérations électorales, de façon à ce que la prochaine 
chambre réalise vraiment les vœux du pays et qu'elle 
réponde bien à ses aspirations. Éviter à tout prix que 
les élections ne soient que l'œuvre d'une clique de fac- 
tieux. 

4° En ce qui concerne l'ordre et la sécurité, c'est le 
premier devoir du gouvernement de les assurer par 
tous les moyens dont il dispose et dont il disposera. Le 
commerce local et général du pays, ses relations d'af- 



192 LA QUESTION PERSANE. 

faires avec les puissances voisines et avec toutes les 
autres puissances, doivent faire l'objet de la sollici- 
tude particulièrement vigilante des pouvoirs publics. 

La Perse ne doit plus connaître les périodes de 
disette et de famine qu'elle vient de traverser 1 . C'est au 
gouvernement qu'il appartient d'empêcher le retour 
de semblables calamités en assurant l'approvisionne- 
ment régulier des grandes agglomérations et en pre- 
nant des mesures énergiques contre tous les affameurs 
du pays. Par ces moyens, vous rendrez aux Persans la 
tranquillité morale et si vous leur donnez une impres- 
sion de stabilité et de solidarité, vous leur inspirerez 
confiance. Vous ramènerez dans les esprits le calme si 
nécessaire à la vie de la nation. Les citoyens se senti- 
ront protégés dans leur personne, dans leurs biens, et 
leur reconnaissance et leur appui vous récompenseront 
de la sollicitude que vous leur aurez ainsi manifestée 
au mieux des intérêts généraux et des intérêts parti- 
culiers de la nation. 

5° Pas un seul instant depuis la Constitution vous 
n'avez songé à l'organisation rationnelle des finances 
du pays. Nul n'a connu encore en Perse un budget 
régulier de recettes, ni un budget de dépenses 2 . Il n'y 
a à proprement parler ni comptabilité, ni contrôle des 
finances publiques; on a vécu au hasard des recettes 
éventuelles plus ou moins réalisées, d'expédients et l'on 
a dépensé à tort et à travers. 

1 Voir mon Étude sur les institutions financières de la Perse, 
Paris, Leroux, 1915. 

2 Voir mon Étude sur les institutions de la police en Perse, 
Paris, Leroux, 1914. 



LE DÉPART DU RÉGENT. LE MESSAGE. 193 

Le gouvernement doit donc commencer la réorgani- 
sation financière du pays en préparant le budget des 
recettes de l'État; il faut que la Perse sache de quelles 
ressources elle dispose. Le premier budget dès dépenses 
nationales devra être établi sur les bases du budget des 
recettes et dans les limites des ressources dispo- 
nibles. 

Le gouvernement doit considérer comme un prin- 
cipe essentiel qu'un pays ne doit recourir à l'emprunt 
qu'en cas de nécessité absolue, et que s'il doit en 
arriver là, il faut que le gouvernement crée, assoie 
et affirme le crédit national. 

Il a également pour devoir de réaliser la perception 
équitable de l'impôt et de faciliter la centralisation des 
recettes par la Trésorerie générale. La comptabilité et 
le contrôle des finances de l'État doivent être rigou- 
reusement assurés. En fin de gestion, tous les comp- 
tables des deniers publics doivent être astreints à une 
reddition des comptes. Les contribuables doivent être 
pourvus d'un recours possible pour la sauvegarde de 
leurs droits. 

6° La principale garantie des droits individuels 
est entre les mains du pouvoir judiciaire. Le régime 
constitutionnel qui est basé essentiellement sur la 
déclaration et sur la garantie de ces droits, ne peut 
donc fonctionner en Perse sans une réorganisation 
complète du service de la justice. Or, il n'y a pas de 
justice en Perse et le peuple s'en plaint amèrement. 
Préparez cette réforme fondamentale avec un esprit 
de profonde et sincère équité. 

7° Aidez, de tous vos efforts, les officiers suédois 
dans l'œuvre qu'ils ont entreprise pour la réorganisa- 

Demorgny. 13 



194 LA QUESTION PERSANE. 

tion des forces de la gendarmerie gouvernementale, 
par cela même, vous réaliserez l'ordre et la sécurité 
dans le pays. 

Dans le même ordre d'idées, préparez la réorgani- 
sation de l'armée; qu'elle soit bien équipée et bien disci- 
plinée; qu'elle soit commandée par des officiers fidèles. 
Enfin qu'elle soit nationale et non à la solde d'un 
parti ou d'une faction. Rappelez-vous qu'un gouver- 
nement sans force n'existe pas. 

8° Constituez, sans tarder, le conseil supérieur admi- 
nistratif et financier qui vous est indispensable pour 
mener à bien l'œuvre de réformes générales que je 
viens de vous tracer. Composez ce conseil de citoyens 
Persans intègres et compétents, bien au courant des 
aspirations et des traditions iraniennes. Joignez à ces 
personnalités les conseillers étrangers dont le Gouver- 
nement persan s'est entouré. Ce haut conseil prépa- 
rera l'œuvre législative qui sera soumise au prochain 
medjliss. N'oubliez pas en effet que le régime consti- 
tutionnel est basé sur la loi, et que c'est ce qui le 
différencie de l'autocratie. C'est par la loi que sont 
consacrés les droits individuels et que sont définis les 
rapports entre les citoyens et l'État. 

9° Le gouvernement ne peut faire sentir et ne peut 
exercer son autorité dans un pays étendu comme la 
Perse et qui ne dispose pas de moyens suffisants de 
communication, si l'administration n'est pas forte- 
ment organisée au centre et dans les provinces. Non 
seulement, l'administration doit être réorganisée, mais 
encore et surtout, elle doit être disciplinée, de façon à 
ne pas être ravalée au rang d'un simple organe de 
parti ou de coterie politique. C'est au sein du conseil 



LE DÉPART DU RÉGENT. LE MESSAGE. 195 

supérieur administratif que vous pourrez établir les 
règlements administratifs nécessaires '. 



Je me résume. Suppression des abus et de la 
licence; solidarité au sein du gouvernement; union, 
ordre et sécurité dans le pays ; élections, organi- 
sation des finances et de la force publique, réformes 
de la justice et de l'administration, pour la sauve- 
garde des libertés individuelles et pour le dévelop- 
pement de la conscience publique; telles sont les 
grandes lignes du programme gouvernemental que je 
vous laisse. 

Les abus que nous avons à déplorer à l'heure 
actuelle sont le résultat de vos fautes et vous en 
êtes pleinement responsables. Vous avez méconnu 
les principes essentiels de la solidarité gouverne- 
mentale et vous êtes les auteurs de votre propre fai- 
blesse. En laissant la régence exposée aux attaques 
des partis, en vous désintéressant de ces attaques, 
en ne sachant pas réprimer les factions, vous avez 
révélé au pays que vous n'aviez pas le courage de 
votre responsabilité. 

Pour remédier à l'état de choses que vous avez 
ainsi créé, il est urgent que vous adoptiez la ligne 
de conduite que je vous trace. Au surplus, ce pro- 
gramme est à la portée de toutes les formes de gou- 

1 V. le Livre vert des réformes administratives eu Perse et 
le compte rendu de M. Bouvat, Revue du monde musulman, 
n° 22, 1913. V. aussi mon Essai sur l'administration en 
Perse. Paris, Leroux, 1913. 



196 LA QUESTION PERSANE. 

vernements, quels qu'ils soient. Il indique les condi- 
tions essentielles d'une œuvre de réforme et de 
progrès. Tous les partis sans distinction, s'ils ont en 
vue le bien du pays, peuvent y trouver un terrain 
d'entente et de travail en commun pour l'avenir de 
la Perse. Ce sont en effet des vérités élémentaires 
que celles qui établissent ou qui ont pour but d'établir 
dans un pays le règne de la loi par l'ordre et la 
sécurité, par un gouvernement fort, par une admi- 
nistration compétente, instruite, fidèle et disciplinée. 



o 



Le couronnement de S. M. Ahmad Chah 
et la réouverture du Parlement. 

De 1912-1914, la rivalité anglo-russe se poursuit 
en Perse toujours sous les mêmes formes : Le 
jeune chah serait-il couronné? — C'était la ques- 
tion dynastique et russe. — Le Parlement rouvri- 
rait-il ses portes? C'était la question constitution- 
nelle anglaise. 

Le Régent revint à Téhéran dans le courant de 
l'année 1913; la régence allait prendre fin. Nasr- 
el-Molk tint à couronner son souverain, mais il 
voulut aussi laisser une dernière preuve de son 
loyalisme constitutionnel. La procédure des élec- 
tions fut engagée; de nombreuses commissions 
en furent chargées. Une commission de législation 



LE COURONNEMENT. 



197 



dont firent partie les jurisconsultes français étudia 
la création et l'organisation d'un Conseil d'État. 
Elle étudia aussi la procédure des élections au 
Sénat persan. 

De leur côté, les grands prêtres et la Cour cher- 
chèrent dans les lois de l'Islam à découvrir la véri- 
table date de la majorité royale. La date religieuse 
correspondait-elle à la date constitutionnelle? 
Grave question : pendant de longs mois, les doc- 
teurs de la loi s'épuisèrent en controverses. Enfin 
le jour du couronnement fut fixé au 21 juillet 
1914. Le Parlement eut moins de chance ; il ne rou- 
vrit ses portes qu'au mois de novembre suivant. 

Ahmad Chah Kadj iar , Roi des Rois, a été couronné 
le 21 juillet 1914 à Téhéran. On sait qu'il occu- 
pait déjà le trône depuis 1909. Fils de Mohammed 
Ali Chah, il succédait alors à son père qui venait 
d'abdiquer; mais il était trop jeune pour prendre le 
pouvoir et le gouvernement fut exercé en son nom 
par Abou'l Kassem Khan, Nassir-el-Mulk, ancien 
élève de notre École des sciences politiques. 

Ahmad Chah est né à Tabriz le 21 juillet 1898; 
il a été couronné le jour de sa majorité, que les 
lois persanes fixèrent à l'âge de seize ans. Le pro- 
gramme des cérémonies a été réglé de la manière 
suivante : 



198 LA QUESTION PERSANE. 

A 9 heures 1/2 du matin, Sa Majesté a quitté 
le palais en tenue de gala pour se rendre à la 
Chambre dans un carrosse de glaces traîné par 
huit chevaux. Elle était escortée par des détache- 
ments de police, des bakhtiaris, des gendarmes et 
des cosaques. Un rideau fut tiré, et Ahmad Chah 
pénétra dans la salle où l'attendaient les parlemen- 
taires, les ministres et le régent. Celui-ci déclara 
la séance ouverte et l'empereur lut la formule du 
serment constitutionnel : 

« Sur Dieu, sur le Coran, sur tout ce qui est le plus 
respecté par Dieu, je jure de maintenir l'indépendance 
et l'intégrité du territoire persan, de sauvegarder les 
droits des citoyens, les limites de l'Empire, en obser- 
vant la Constitution, en promulguant les lois votées 
par le Parlement et en propageant la religion et la 
secte chiïte. Pour arriver à la prospérité et au progrès 
du peuple persan, seuls buts de toutes mes actions, je 
prie le Seigneur et le prophète de me prêter une large 
assistance et m'aider dans la lourde tâche qui m'in- 
combe ». 

Cette première cérémonie accomplie, Sa Majesté 
s'est rendue à la mosquée du Cépah-Salar, voisine 
du Medjliss, pour faire ses dévotions; de là elle 
est allée au palais du Gulistan, où le couronne- 
ment proprement dit a eu lieu dans la salle du 
Musée, vers cinq heures de l'après-midi, en pré- 



LE COURONNEMENT. 199 

sence de la famille impériale, des princes, du 
clergé, des ministres, des hauts dignitaires de 
l'État, du corps diplomatique et des principaux 
représentants des diverses classes de la société 
persane. 

Sa Majesté a pris place sur le trône préparé à 
cet effet. Des mains de S. A. le régent, Elle a reçu 
la tiare. Un grand prêtre lui a remis le sabre et 
S. A. le ministre de la cour l'a revêtue du man- 
teau impérial. Les muhjteheds et les mollahs réci- 
tèrent les prières que le Chah écouta assis sur son 
trône. Enfin, S. A. le régent lui enleva la tiare et 
la remplaça par le kola plus léger à grande 
aigrette de diamant. 

Sa Majesté quitta alors la salle du Musée pour 
se rendre dans la salle des Miroirs, où Elle reçut 
les félicitations du corps diplomatique. 

Le régent fit ses adieux aux représentants des 
puissances étrangères, et le Chah annonça son 
couronnement aux souverains amis par télé- 
grammes officiels. 

Le 22 juillet, un grand « Salam » populaire 
a été tenu par le nouveau souverain dans la cour 
du Gulistan, dite Cour du trône de marbre. Le 
soir, la capitale, Téhéran, a été brillamment 
pavoisée et illuminée, et de grandes réjouissances 
publiques ont eu lieu. Enfin le 23, un dîner de plus 



200 LA QUESTION PERSANE. 

de cent couverts, suivi de soirée et de souper, a 
été offert à toutes les notabilités persanes et euro- 
péennes présentes, dans le magnifique palais de 
Sultanatabad, admirablement décoré et pavoisé. 
Un grand feu d'artifice a été tiré dans le parc, et 
les innombrables bassins du palais ont été illu- 
minés. 



L'influence française en Perse. 

« Sachons ce que nous voulons 1 ..., que vou- 
lons-nous? En bonne foi, pour l'étranger impar- 
tial, l'examen de nos paroles et de nos actes sem- 
ble démontrer que nous voulons à peu près tout 
et même des choses contradictoires. A notre insu 
cela va sans dire ! nous ne savions pas être si gour- 
mands! mais c'est fort naturel, on commence 
toujours par demander tout. — Pourquoi pas? 
Ce n'est qu'après qu'on se réduit. La vie nous 
limite à ce qui est raisonnable, c'est-à-dire à la 
mesure de nos forces. L'enfant tend la main vers 
le soleil, réclame la lune. La vie le rend plus 
sage, le Français ne paraît pas encore très sage et 
il nous arrive souvent de réclamer la lune. 

(1) V. Marcel Sembat, Faites un roi, sinon faites la paix, 
p. 132 et suiv. 



l'influence française en perse. 201 

» Nos droits ! certainement ! nous avons des droits 
partout! Car nous sommes une vieille nation.... 
C'est fort honorable et c'est fort périlleux. Il est flat- 
teur d'avoir derrière soi un long passé.... Mais c'est 
dangereux. Appliquons-nous donc à ne pas gaspiller 
nos forces en les éparpillant. Des droits? A quoi 
nous servira d'avoir des droits partout, quand 
nous n'aurons plus de forces nulle part? — Donc 
limiter ses désirs et choisir ». 

« Nous sommes en outre restés au fond tels que 
nous étions au xvin 6 siècle, le plus courtois, le 
plus souriant, le plus aimable des peuples.... Le 
Français n'a pas cessé d'être aimable, car il n'a pas 
cessé de vouloir être aimé. — Etre aimé ? Mais nous 
en rions nous-mêmes parfois avec une parfaite 
bonne grâce de notre manie de nous croire aimés 
par toute la terre ! Et en revanche, nous sommes 
si prêts à aimer les autres, à nous engouer d'eux ! » ' . 

Mais s'il ne convient plus de nous gargariser 
avec nos droits séculaires, s'il convient de retenir 
nos effusions, il ne faut pas tomber dans l'excès 
contraire 2 . 

La France vientde donner une trop grande preuve 

(1) Surtout quand il s'agit d'exotisme. 

(2) V. Jaurès, Discussion du budget des Affaires étran- 
gères, exercice 1911. Débats à la Chambre, séance du 13 jan- 
vier 1911, Journ. off. du 14 janvier 1911. 



202 LA QUESTION PERSANE. 

de sa force et de sa vitalité pour accepter désormais 
une situation subalterne. 

Il ne faut plus que la France ait une diploma- 
tie à la suite ; elle doit affirmer sa volonté, sa per- 
sonnalité et sa juste fierté : elle a le droit d'être 
traitée comme une grande personne. Nous ne 
sommes plus, nous ne serons plus les vaincus d'il 
y a quarante ans et d'ailleurs il n'y a de vaincus 
que les peuples qui renoncent à leurs idées. 
Déjà beaucoup trop en 1911 dans les négociations 
relatives à la Perse a éclaté la dépendance de 
notre pays. 

Si nous voulons demain dans le monde renou- 
velé jouer un rôle digne de nous, il faut d'abord 
revendiquer dans les ententes futures notre per- 
sonnalité et notre liberté. — Il est une autre con- 
dition enfin, c'est que plus jamais notre politique 
étrangère ne soit à la merci d'influences finan- 
cières occultes. 

Nos droits séculaires en Perse. — Nos droits 
séculaires en Perse ont été retracés par un Persan 
animé de bonnes intentions, qui a signé sur ce 
sujet dans la Revue, un article intéressant : c'est 
le Prince Nasser Eddin Kadjiar. 

De tout temps, l'influence de la France et des 
idées françaises a été prépondérante en Perse, et 
des relations amicales ont toujours existé entre 



l'influence française en perse. 203 

ces deux pays. Sous le règne de Louis XIV, des 
traités de commerce furent conclus. Jusqu'au pre- 
mier empire, nos relaîions ne furent que de 
simples rapports de commerce et d'amitié. Mais, 
sous l'Empire, nos relations devinrent diploma- 
tiques. Napoléon 1 er , voulant réaliser sa gigan- 
tesque conception d'une politique orientale pré- 
pondérante pour la France, désirait avoir aussi 
des alliés en Asie. 11 fallait menacer les Anglais 
dans leurs possessions des Indes et contenir la 
Russie. Il comprit de suite l'importance de la 
situation géographique de la Perse. Le prince 
régnant de Géorgie, Héraclius, s'était mis sous la 
protection russe en 1783. Dès sa mort, les cosa- 
ques occupèrent le Caucase. Le Chah protesta et 
refusa de reconnaître ce nouvel agrandissement 
de la Russie; il prévoyait, avec beaucoup de rai- 
son, le danger qui menaçait son empire, ayant cru 
cependant, jusqu'alors, que le Caucase était une 
barrière infranchissable pour ses ambitieux voisins. 
Et fatalement, la lutte fut ouverte entre la Russie 
et la Perse. La Géorgie fut envahie par Mohammed 
Khan '; Héraclius fut vaincu; la mort de Cathe- 
rine II, en 1796, empêcha les Russes de le venger. 
En 1803, le tsar Alexandre 1 er résolut d'occuper 

1 Le fondateur de la famille régnante des Kadjiarsen 1796. 



204 LA QUESTION PERSANE. 

solidement la Géorgie, mais la troisième coalition 
le rappela contre Napoléon. 

L'infériorité de l'armée persane ne permit point 
au nouveau Chah Feth-Ali 1 de profiter des circons- 
tances. Feth-Ali adressa donc un appel à l'Empe- 
reur des Français dont les victoires étaient con- 
nues de l'univers entier. En décembre 1804, il lui 
écrivait : 

Le Tsar de Russie n'a pas réfléchi qu'un moineau ne 
saurait établir sa demeure dans le nid d'un faucon, 
et que la tanière du lion ne peut pas être une retraite 
paisible pour une gazelle? De grandes batailles, 
ajoutait-il, ont été engagées; nos braves troupes pour 
lesquelles la victoire est une habitude, sont tombées 
sur l'ennemi avec le sabre, l'épée, le poignard et la 
lance. 

Mais Napoléon attendait de la Perse des ser- 
vices plus grands et plus durables. Le Chah se 
trouvait dans un extrême embarras : il avait besoin 
de Napoléon, et il avait fondé des espérances sur 
l'amitié du grand conquérant : Feth-Ali comptait, 
avec l'aide de Napoléon, reprendre la Géorgie aux 
Russes. Avant de répondre nettement aux avances 
du Chah, l'empereur envoya en Perse des missions 
successives. Amédée Jaubert et l'adjudant com- 

1 Feth-Ali était le neveu de Mohammed Khan. 



l'influence française en perse. 205 

mandant Romieu partirent dès 1805. Jaubert ap- 
portait avec lui une lettre de l'empereur pour 
Feth-Ali Chah : 

J'ai partout des agents qui m'informent de tout ce 
qu'il m'importe de connaître. Par eux, je sais en quels 
lieux et dans quel temps je puis envoyer aux princes, 
aux peuples que j'affectionne, les conseils de mon 
amitié et les secours de ma puissance. 

La renommée, qui publie tout, t'a fait savoir qui je 
suis, ce que j'ai fait, comment j'ai élevé la France au- 
dessus de tous les peuples de l'Occident, par quelles 
marques éclatantes j'ai montré aux rois de l'Orient 
l'intérêt que je leur porte, et quels motifs m'ont 
détourné de poursuivre, il y a cinq ans, le cours des 
projets que j'avais conçus pour leur gloire et la félicité 
de leurs peuples. 

Je désire apprendre de toi-même ce que tu as fait, 
et ce que tu te proposes de faire pour assurer la 
grandeur et la durée de ton empire. La Perse est une 
noble contrée que le ciel a comblée de ses dons ; elle 
est habitée par des hommes spirituels et intrépides 
qui méritent d'être bien gouvernés, et il faut que, 
depuis un siècle, le plus grand nombre de tes prédé- 
cesseurs n'aient pas été dignes de commander à ce 
peuple, puisqu'ils l'ont laissé se tourmenter et se 
détruire dans les fureurs des dissensions civiles. 

Nadir Chah fut un grand guerrier; il sut conquérir 
un grand pouvoir; il se rendit terrible aux séditieux et 
redoutable à ses voisins, il triompha de ses ennemis et 
régna avec gloire; mais il n'eut pas cette sagesse qui 



206 LA QUESTION PERSANE. 

pense à la fois au présent et à l'avenir ; sa postérité ne 
lui a pas succédé. Le seul Mohammed Chah, ton oncle, 
me paraît avoir vécu en prince, et a réuni sous sa 
domination, la plus grande partie de la Perse, et 
ensuite, il t'a transmis sa souveraine autorité qu'il 
avait acquise par ses victoires. 

Tu imiteras, tu surpasseras les exemples qu'il t'a 
laissés; comme lui, tu te défieras des conseils d'une 
nation de marchands qui, dans l'Inde, trafique de la vie 
et des couronnes des souverains, et tu opposeras la 
valeur de ton peuple aux incursions que la Russie 
tente et renouvelle souvent sur la partie de ton empire 
qui est voisine de son territoire. 

Je t'envoie un de mes serviteurs qui remplit auprès 
de moi une place importante et de toute confiance. Je le 
charge de t'exprimer mes sentiments et de me rapporter 
ce que tu lui diras. Je lui ordonne de passer à Gons- 
tantinople, où je sais qu'un de tes sujets, Joseph Was- 
silovitch, est arrivé, se disant envoyé par toi pour me 
porter en ton nom des propositions d'amitié. Mon ser- 
viteur Jaubert vérifiera la mission de ce Persan ; de là, 
il ira à Bagdad, où Rousseau, un de mes fidèles agents 
lui donnera les directions et les recommandations 
nécessaires pour parvenir à la Cour. La marche de ces 
communications une fois tracée, rien n'empêche qu'elle 
soit établie d'une manière durable. 

Tous les peuples ont besoin les uns des autres; les 
hommes de l'Orient ont du courage et du génie; mais 
l'ignorance de certains arts et la négligence d'une cer- 
taine discipline qui multiplie la force et l'activité des 
armées, leur donnent un grand désavantage dans la 
guerre contre les hommes du Nord et de l'Occident. Le 



l'influence française en perse. 207 

puissant empire de la Chine a été conquis trois fois et 
est aujourd'hui gouverné par un peuple septentrional, 
et tu vois, sous tes yeux, comme l'Angleterre, une 
nation d'Occident, qui parmi nous est au nombre de 
celles dont la population est la moins nombreuse et le 
territoire le moins étendu, fait cependant trembler 
toutes les puissances de l'Inde. 

Tu me feras connaître ce que tu désires, et nous 
renouvellerons les rapports d'amitié et de commerce 
qui, autrefois, ont existé entre ton empire et le mien. 

Nous travaillerons de concert à rendre nos peuples 
plus puissants, plus riches et plus heureux! 

Je te prie de bien veiller sur le serviteur fidèle que 
je t'envoie, et je te souhaite les bénédictions du Ciel, un 
règne long et glorieux et une fin heureuse. 

Écrit en mon palais des Tuileries à Paris, le 27 plu- 
viôse an XIII (16 févr. 1805) et de mon règne le I er . 

Napoléon. 

Le ministre des relations extérieures } Le secrétaire d'État, 
Talleyrand. Hugues Maret. 



Jaubert tomba malade et Feth-Ali le renvoya 
en France. 

Il rapporta à l'empereur les témoignages d'amitié 
du Chah à son égard et pour la France. 

Tout ce qui touche aux intérêts du grand Bona- 
parte est dès ce moment le premier intérêt de Feth-Ali 



208 LA. QUESTION PERSANE. 

Chah. L'héritier du trône de Khosroès, son peuple et 
son armée ont les yeux fixés sur lui, comme l'Arabe 
des déserts sur l'étoile qui annonce l'arrivée du jour. 

Le Chah envoya bientôt son ambassadeur extra- 
ordinaire, Mirza-Reza Khan en Pologne, lî trouva 
l'empereur disposé à une alliance formelle avec 
la Perse. Napoléon accueillit chaleureusement 
l'ambassadeur persan, et un traité fut signé à 
Finkenstein, le 4 mai 1807. En voici les articles 
principaux : 

Napoléon garantit l'intégrité du territoire actuel 
de la Perse, reconnaît la Géorgie comme lui appar- 
tenant, s'engage à faire tous ses efforts pour obliger la 
Russie à l'évacuation de cette province, et pour l'ob- 
tenir dans le traité de paix à intervenir. La France 
fournira autant de canons de campagne, de fusils avec 
baïonnettes, enverra autant d'officiers d'artillerie, du 
génie et d'infanterie que l'empereur de Perse en de- 
mandera pour fortifier ces places et organiser l'ar- 
tillerie et l'infanterie persanes selon les principes de 
l'art militaire en Europe. L'empereur de Perse inter- 
rompra toutes communications politiques et com- 
merciales avec les Anglais, leur déclarera la guerre, 
saisira leurs marchandises dans ses ports, entrera, 
lui aussi, dans le système du blocus continental. Il 
emploiera toute son influence pour déterminer les 
Afghans et les autres peuples du Candahar à s'armer 
contre l'Angleterre, et passant sur leur territoire, il 
fera marcher une armée sur les possessions anglaises 



l'influence française en perse. 209 

de l'Inde. Si une escadre française aborde dans les 
ports du golfe Persique, elle y trouvera toutes les 
facilités et tous les secours dont elle aura besoin. Si 
l'empereur Napoléon envoie une armée contre l'Inde 
par terre, elle aura passage en Perse, et une conven- 
tion spéciale indiquera les routes à suivre, les subsis- 
tances et les moyens de transport à fournir et les 
troupes auxiliaires que l'empereur de Perse y joindra. 
Un traité de commerce sera négocié à Téhéran. Les 
ratifications du présent traité seront échangées à 
Téhéran dans le délai de quatre mois 1 . 

L'empereur pensait plutôt à menacer les An- 
glais dans les Indes qu'à arrêter les progrès des 
Russes au Caucase. Mais Feth-Ali voulait s'assurer 
la Géorgie et marcher ensuite contre les Anglais. 
Ce fut le principe d'un malentendu qui se mani- 
festa bientôt. 

Le 5 mai, Napoléon écrivait à Feth-Ali Chah 
pour lui annoncer l'heureuse conclusion de ce 
traité. 

Le Chah répondit à l'empereur : 

On dirait que chaque caractère écrit sur ces nobles 
feuilles est une goutte d'ambre sur du camphre pur, 
ou des cheveux bouclés et odorants sur les joues roses 
d'une amante au sein de lys. L'odeur ambrée de cet 
écrit aimable a embaumé l'alcôve de notre âme sen- 

1 Driault, La politique orientale de Napoléon, 1904. 
Dkmorgny. 14 



210 LA QUESTION PERSANE. 

sible à l'amitié et parfumé de musc le cabinet de notre 
cœur plein de constance et de droiture. 

Et il continuait à exprimer son admiration pour 
l'empereur. 

Merveille de nos jours, souverain sur qui veille 
l'étoile de Saturne, dont Jupiter est l'arc, Mars le champ 
de bataille, dont le Soleil est l'œil, Vénus est la voix et 
Mercure le génie, à qui la lune sert de couronne, Prince 
qui a arboré l'étendard de la grandeur et qui s'est assis 
sur le trône de la puissance suprême, lion des forêts de 
la valeur et de l'héroïsme, baleine de l'océan de la 
science et de la sagesse, cloche de dignité qui répand à 
grand bruit sa haute renommée ou, le plus grand des 
empereurs, chef absolu des Etats de la sublime France, 
roi d'Italie, etc. 

L'empereur résolut d'envoyer une ambassade 
à la cour du Chah. 11 mit à la tête de l'ambassade 
le général Gardane. Le départ fut retardé par la 
négociation du traité de Finkenstein. Les instruc- 
tions nécessaires pour sa mission furent remises 
au général Gardane le 10 mai. Il devait presser 
l'offensive des Persans contre la Russie, obtenir 
la promesse de ne faire aucune paix séparée avec 
les Russes. 

Aussi, — écrivait-il, — le général Gardane ne doit pas 
perdre de vue que notre objectif est d'établir une triple 
alliance entre la France, la Porte et la Perse et de nous 
frayer un chemin jusqu'aux Indes. 



l'influence française en perse. 211 

Le 4 décembre, l'ambassade fit son entrée dans 
la capitale. 

L'ambassade fut chaleureusement accueillie; 
le général Gardane fut reçu en audience solen- 
nelle par Feth-Ali Chah. Le 15 août fut célébrée 
en grande pompe la fête de l'empereur Napoléon. 
Il y eut de brillantes manœuvres des troupes 
nouvellement organisées; il y eut des salves d'ar- 
tillerie : 

Grâce au Dieu sublime et très saint, écrivait le Chah 
à Napoléon, toutes les affaires de la Perse coulent au 
gré des souhaits de notre cœur affectueux, et la coupe 
des intentions de l'amitié contient à pleins bords le 
nectar du succès. 

Cette ambassade était composée d'officiers de 
valeur qui restèrent en Perse et organisèrent 
l'armée persane à la française. En très peu de 
temps, ils obtinrent des résultats remarquables et 
firent même construire à Ispahan des fonderies de 
canons. 

Un Français, M. Toucoigne, qui, grâce à l'acti- 
vité de ses compatriotes, put voir réaliser cette 
œuvre qu'il croyait devoir servir un jour à l'indé- 
pendance de la Perse, disait en voyant le camp du 
prince héritier : « On pourrait se croire trans- 
porté dans un camp français ». Et il ajoutait : 
« C'est grâce aux idées généreuses du prince 



212 LA QUESTION PERSANE. 

Abbas-Mirza et au zèle de M. Yerdier, que la 
Perse aura bientôt une infanterie qui mettra les 
armées persanes à même de lutter avec avantage 
contre ses ennemis, et c'est à M. Lamy, qui vient 
de fonder une sorte d'école polytechnique, que 
l'on devra l'éducation des officiers du génie ». 
L'alliance franco- persane ne devait donner aucun 
résultat; elle n'écarta même pas de la Perse les 
tentatives de la Russie, dont l'empereur se rap- 
procha après le traité de Tilsitt. Il était absorbé 
par les affaires d'Espagne et surveillait l'Autriche. 
Les problèmes européens qui se compliquaient 
de plus en plus, enlevèrent tout espoir à l'empe- 
reur de pouvoir marcher vers l'Inde et de suivre 
ainsi les traces d'Alexandre le Grand. 

L'Angleterre promit de l'or à l'entourage du 
Chah et fit des intrigues pour chasser le général 
Gardane et sa suite de la cour de Perse. Elle vou- 
lait effacer ces souvenirs de l'alliance française. 

Le général Gardane ne reçut plus d'instruc- 
tions de son gouvernement; il apprit que sir 
Jones Harford allait débarquer sur la côte du 
golfe Persique sous prétexte d'apporter « 500.000 
tonnes de présents pour le Chah ». Gardane se 
résigna donc à quitter la cour du Chah dès l'arrivée 
de l'ambassade anglaise. Feith-Ali, toujours fidèle 
aux promesses de l'empereur Napoléon, chargea 



l'influence française en perse. 213 

le gouverneur de Chiraz, lsmaïl Bey, d'empêcher 
sir Harford de débarquer. 

Celui-ci fut repoussé de Bender Bouchir. La 
présence de Gardane à la cour de Perse put em- 
pêcher les premières tentatives des Anglais, mais 
non l'attaque des Russes. La mission française 
devait fatalement échouer ; Gardane quitta la 
Perse le 13 janvier, en laissant pour quelque 
temps MM. Gavanin et de Nerciat. 

Feth-Ali, tourmenté, écrivit le 14 une lettre 
des plus éloquentes à l'empereur : 

Dès les premiers jours du printemps où naquit notre 
alliance, notre cœur avait fait son plus doux plaisir de 
cultiver les bouquets et les vergers de l'amitié, d'en- 
tretenir dans la plus grande fraîcheur le rosier de 
l'union en l'arrosant des ondes qui, découlant de la 
plaine, serpentent dans les canaux de la correspon- 
dance; le cœur enfin avait formé sa volupté la plus 
grande de voir les envoyés des deux cours, semblables 
à des rossignols, moduler d'harmonieux accents de 
fidélité et de bonne intelligence. 

Et le Chah continuait fièrement sa lettre en 
racontant ses dernières victoires remportées sur 
les Russes : 

Car les roses du jardin de notre empire n'ont jamais 
à redouter les ouragans de l'automne. Ainsi la hache 



214 LA QUESTION PERSANE. 

dévastatrice a tranché jusqu'aux racines l'arbre de la 
perfidie que la Russie nourrissait dans son cœur, et les 
champs de son âme ambitieuse, dans lesquels cette 
puissance avait semé des graines de trahison, ne lui 
ont offert pour moisson que l'ivraie de l'opprobre et 
du désespoir. 

L'empereur, indigné de la conduite du général 
Gardane, écrivit, le 20 août 1809, à Champigny : 

Faites connaître à M. de Gardane que sa lettre du 
17 août a été mise sous mes yeux et que je l'ai trouvée 
pleine de fautes et d'ignorance de ses devoirs. De 
même qu'un ambassadeur ne peut partir sans ordre, 
de même il ne peut revenir sans ordre, surtout quand 
cet ambassadeur quitte une ambassade qui coûte 
annuellement plus d'un million et compromet des 
relations si précieuses sous tous les points de vue. 
Ainsi, dans tous les cas, son retour en France, sans un 
ordre positif de moi, serait un crime; mais puisque 
notre lettre du 17 juillet qu'il cite, contenait l'ordre de 
rester à son poste aussi longtemps que possible, c'était 
lui dire qu'il devait rester jusqu'à ce que le Chah 
de Perse le chassât; eh bien, au contraire de l'avoir 
chassé, la cour a été désespérée de son départ et a fait 
son possible pour le retenir. Je ne saurais voir dans 
cette conduite que peu de zèle pour mon service et une 
infraction manifeste de ses devoirs. Au reste, il y a 
tant de décousu dans toutes ses dépêches, qu'il me 
paraît qu'il y a quelque chose de dérangé dans sa tête. 

Faites-moi un rapport qui me fasse connaître les 
Français qui restent actuellement en Perse et ceux qui 






l'influence française en perse. 215 

y sont allés avec M. de Gardane. Je vous renvoie la 
lettre de l'empereur de Perse. Faites une réponse que 
vous enverrez par la courte voie. Vous lui direz que 
j'ai blâmé et disgracié le général Gardane pour avoir 
quitté sa cour; que je donne des ordres à mon chargé 
d'affaires dans sa capitale et que je lui enverrai inces- 
samment un autre ambassadeur, que je vois par sa 
lettre qu'il a bien compris la situation où je me trouve 
comme j'ai bien compris les raisons qui l'ont obligé à 
reprendre des relations momentanées et apparentes 
avec les Anglais. 

Quoi qu'il pût dire ou faire, la route de l'Orient 
était désormais complètement fermée à l'em- 
pereur ! 



Notre patrimoine moral et notre influence intel- 
lectuelle. — Nous arrivons ainsi à la seconde 
période des relations franco-persanes et à la nou- 
velle forme prise par l'influence française dans le 
pays. Nous abandonnons l'action politique, mais 
nous y conservons un patrimoine moral, et nous 
continuons à y exercer une grande influence scien- 
tifique et intellectuelle. 

Sous Charles X et Mohammed Mirza, le colonel 
français Colambari réorganise l'armée persane. 
Son œuvre dure quinze années. 

A partir de 1842, des médecins français sont 
attachés à la cour de Perse. 



216 LA QUESTION PERSANE. 

En 1848 sous le règne de Nasser-ed-Dine, l'ac- 
tion politique de la France reprend une nouvelle 
vigueur. Le Chah remarqua à cette époque les 
services pacifiques et militaires que la Turquie du 
Tanzimat tirait de la collaboration française. 11 
entendit les échos de la canonnade napoléonienne 
en Crimée et chercha en France contre l'ennemi 
russe et contre l'ami anglais un troisième intermé- 
diaire. Nasser-ed-Dine fit du français la langue 
officielle de l'enseignement laïque en Perse. Il 
créa l'École polytechnique de Téhéran et il en fit 
une pépinière de candidats à toutes les charges. Les 
docteurs Cloquet, Tholozan, Feuvier, Schneider 
et Coppin se succédèrent auprès de Sa Majesté. 
Nasser-ed-Dine envoya également en France un 
grand nombre de jeunes gens des meilleures 
familles à l'École de Saint-Cyr, à l'École polytech- 
nique, dans les Facultés de droit et de médecine, 
à l'École des Beaux- Arts. Il fit construire, par 
des ingénieurs français, des ponts et des routes 
modernes. 

Son fils Mouzaffer-ed-Dine qui lui succéda rendit 
plus étroites encore les relations de la France avec 
la Perse. Il séjourna à plusieurs reprises dans 
notre pays et conserva auprès de lui le docteur 
Schneider qui créa le conseil de santé en Perse. 
Plusieurs essais d'établissement de manufactures 



l'influence française en perse. 217 

furent tentés, toujours avec le concours d'ingé- 
nieurs français. 

En 1901, sur les conseils du docteur Schneider, 
Mouzafter-ed-Dine consentit à tenter une réorga- 
nisation de l'instruction publique. Les écoles indi- 
gènes donnèrent à la fois leur enseignement en 
persan et en français. 

En province également, le mouvement se ré- 
pandit. A Tauris, l'école Loghmanieh fut ouverte 
grâce à Loghman-el-Momalek, docteur particulier 
du prince héritier. Comme langue étrangère, on 
n'enseignait que le français. 

De leur côté, des lazaristes français créèrent des 
établissements particuliers à Téhéran et dans les 
grandes villes de la Perse. En peu de temps, l'ins- 
truction publique fit des progrès sensibles'. 

Le vice-consul anglais de Recht écrivait en 1903 : 

On croit volontiers en Europe que l'instruction popu- 
laire est entièrement négligée en Perse. Rien n'est plus 
faux. Ici, il n'est presque pas de petite fille ni de petit 
garçon qui n'aille à l'école apprendre à lire et à écrire 
ou à réciter au moins quelques versets du Coran. 
L'intelligence naturelle de ces enfants est telle que 
tout jeunes encore, ils savent tenir leur place parmi 
les adultes, de façon à faire l'étonnement des Euro- 

1 Les écoles de l'Alliance française se sont installées à la 
suite. 



218 LA QUESTION PERSANE. 

péens. Recht a d'ailleurs des écoles élémentaires qui 
sont très fréquentées et une école secondaire où sont 
enseignés le persan, l'arabe, le français, le russe, et 
tout le programme des écoles européennes. On y passe 
des examens auxquels j'ai assisté; j'ai été frappé de 
l'extraordinaire facilité de ces jeunes enfants qui écri- 
vaient en bon français après une période incroyable- 
ment courte d'enseignement 1 . 



A partir de 1907, nous nous retirons de plus en 
plus de la Perse, et en 1910-1911 à Potsdam, les 
Allemands tentent de nous en éliminer tout à fait. 
— Il est spécifié dans les accords russo-anglo- 
germano-persans de 1907, 1911 et 1912, que l'Alle- 
magne s'abstenant en Perse, tout citoyen d'une 
grande puissance ne pourra plus être investi 
de pouvoirs quelconques en Perse et que le Gou- 
vernement de Téhéran ne devra plus engager de 
fonctionnaires et de conseillers étrangers sans 
consulter l'Angleterre et la Russie. A la première 
séance de la Chambre des députés le 14 juin 1912, 

1 Je suis loin de partager l'optimisme du vice-consul anglais 
de Recht. En réalité, l'instruction primaire en Perse con- 
siste pour les enfants à ânonner pendant des heures et sans 
les comprendre les versets du Coran. L'enseignement secon- 
daire n'existe pas. Il y a là deux œuvres d'organisation 
extrêmement belles à tenter en Perse. 11 appartient à la 
France de prendre en mains cette organisation. 



l'influence française en perse. 219 

M. P. Bluysen, député de l'Inde, à la tribune 
exprima ses regrets du passé dans les termes sui- 
vants 1 : 

... Il s'agit de notre situation en Perse, qui est bien 
la route de l'Inde. Il y a dix ans à peine, les liens de la 
Perse et de la France paraissaient cordiaux et solides ; 
ils avaient un caractère en quelque sorte sentimental 
et pratique. Ils procédaient de tout un passé de glo- 
rieuses ambassades échangées, de sympathies histo- 
riques, littéraires, artistiques même. D'autre part, ils 
nous assuraient une légitime influence dans l'équilibre 
d'intérêts qui peuvent résulter de la situation de ce 
pays, chemin des invasions et des grands trafics inter- 
nationaux. — Ils tenaient à l'écart, sans heurt, la 
prédominance allemande qui cherchait tous motifs de 
nous supplanter. — Brusquement, vers 1908 (au len- 
demain des accords anglo-russes de 1907) cette poli- 
tique traditionnelle et opportune fut abandonnée. En 
1911 2 , sur le terrain diplomatique, l'Allemagne rem- 
porta sa grande victoire par le traité de Potsdam et 
obtint de peser de tout son poids sur les destinées du 
pays. — De leur côté, l'Angleterre et la Russie négo- 
ciaient sans qu'il apparût que la France comptât encore 
pour quelque chose dans ces accords passés ou pré- 
parés. Ne pourrions-nous donc reprendre pied? Ce 
serait, semble-t-il, possible. — En Perse, les regards 

i V. Journ. off. du 15 juin 1912, Débats à la Chambre, 
p. 1473 et suiv. 

2 V. Journ. off. du 15 juin 1912, Débats à la Chambre, 
l re séance du 14 juin 1912, p. 1475 et suiv. 



220 LA QUESTION PERSANE. 

d'une partie de la population instruite n'ont cessé de 
se tourner vers nous l . — Le ministre de Perse à Paris 
S. E. Samad Khan, Montaz-os-Saltaneh comprend qu'une 
certaine association des intérêts des deux nations leur 
serait profitable autant qu'à l'harmonie européenne. 
Il agit autant qu'il peut pour ramener à Téhéran et 
dans d'autres grandes villes des éléments pondérateurs 
et civilisateurs français. — La prudence de notre 
action diplomatique est à cet égard au moins surpre- 
nante. Alors que nous pourrions comme précédemment 
poursuivre notre œuvre de coopération à l'ordre et à 
la prospérité en Perse, nous demeurons indifférents 
en apparence ou même nous cédons à des craintes 
chimériques : — Au conseiller financier français fut 
substitué un trésorier américain. Notre médecin offi- 
ciel auprès du Chah reçut congé. De même en partie 
nos professeurs. Nos commerçants se découragèrent 
et quittèrent presque tous la Perse. L'an dernier (1911) 
le Gouvernement persan avait fait entrevoir que l'expé- 
rience des services du trésorier américain et de ses 
agents lui ayant suffi, il serait satisfait de recourir de 
nouveau aux services des Français. On ouvrit des pour- 
parlers. Notre département des Affaires étrangères 
consentit d'abord à choisir des conseillers qui travail- 
leraient à la reconstitution de l'enseignement supé- 
rieur du droit, de l'Administration, etc. Ils furent 
désignés, mais au moment où ils gagnaient leur poste, 
ils furent avisés d'une modification de leur titre 
effectuée au quai d'Orsay. Ils n'étaient plus officielle- 

1 M. Bluysen est un bon Français. — Il nous croit aimés 
en Perse. 



l'influence française en perse. 221 

ment des conseillers : ils devenaient des professeurs 
consultants. Cette nuance subtile révélait les craintes 
qui s'étaient fait jour. On ne voulait pas mécontenter 
nos rivaux allemands qui, eux, avaient créé librement 
une école de leur nationalité où ils étaient obligés 
d'enseigner le français, mais qui portait l'étiquette 
germanique. Nous n'étions admis à Téhéran qu'à titre 
consultatif; les autres avaient leur plein droit. 

En effet, la mission française 1 de jurisconsultes 
à Téhéran a été annoncée par le communiqué 
officiel suivant du quai d'Orsay le 13 juillet 1911 : 
« Le Gouvernement persan, par l'intermédiaire 
de son ministre à Paris S. E. Samad Khan, vient 
d'engager deux professeurs de droit pour l'Ecole 
des sciences politiques de Téhéran. L'un de ces 
professeurs enseignera les matières du droit admi- 
nistratif. L'autre traitera de l'organisation judi- 
ciaire. Ces deux professeurs pourront donner aux 
administrations et au Gouvernement persan des 
consultations sur les matières de leur compé- 
tence technique ». 

Les contrats ont été passés entre le ministre de 



1 C'est à M. S. Pichon que revient le mérite de la création 
de cette mission. L'initiative en revient à S. E. Samad Khan, 
ministre de Perse à Paris. Elle a été bien soutenue par 
M. Goût, sous-directeur d'Asie au ministère des Affaires 
étrangères. 



222 LA QUESTION PERSANE. 

Perse à Paris et les intéressés. Leurs dispositions 
ont été arrêtées au ministère des Affaires étran- 
gères (S. Direction d'Asie). Les pourparlers avec 
le Gouvernement persan ont duré onze mois. Les 
bonnes volontés de nos amis et alliés les Russes et 
les Anglais, aussitôt arrêtées que manifestées, fail- 
lirent plusieurs fois les rompre, par crainte d'une 
intervention allemande. L'Allemagne ne voyait pas 
en effet sans jalousie ni sans inquiétude l'œuvre 
nouvelle d'une mission française en Perse. Il venait 
d'ailleurs d'être convenu entre Berlin et Pétrograd 
que nulle autre puissance que la Russie ne serait 
admise dans les affaires du pays. Le 42 avril 1911, 
les conseillers juridique et administratif proposés 
furent même invités à renoncer à leur candidature. 
Ils le firent sans hésitation et très patriotique- 
ment. 

Les pourparlers reprirent quelque temps après 
et les deux Gouvernements français et persan se 
mirent enfin d'accord sur Je titre de professeur 
jurisconsulte qui fut donné aux fonctionnaires 
recommandés par le Gouvernement de la Répu- 
blique auprès des ministres persans de l'Intérieur 
et de la Justice. 

La mission dura trois années 1911-1914. Elle 
se renferma dans les domaines purement admi- 
nistratif et judiciaire et n'affecta jamais un carac- 



l'influence française en perse. 223 

tère politique '. Devant l'évidence des résultats 
obtenus par les deux jurisconsultes pour la cause 
de l'ordre, de la régularité judiciaire et de la 
probité administrative dans le pays, le Gouver- 
nement persan n'osa pas ne pas renouveler leurs 
contrats. Cependant la question se heurta aux 
influences allemandes et aux agitations intérieures 
qui menaçaient le Gouvernement du Chah. 

Peut-on dire que nos jurisconsultes furent très 
aidés, très soutenus par nos amis et alliés et par 
la légation de France à Téhéran? 

Nous voudrions, — écrit M. Le Chatelier 2 — d'abord 
et avant tout que la mission scientifique française 
évitât par une méthode plus sûre, de donner le spec- 
tacle de trop de désaccords intimes. Nous souhaiterions 
aussi qu'à l'exemple de celle d'Egypte, elle conçût 
d'autres perspectives de grandeur que la fouille du 
pays, et qu'elle ne s'interdît pas la curiosité du présent 
afin que notre nation ait, par sa mission de Perse, tout 
ce qu'elle peut en avoir : et d'abord une situation intel- 
lectuelle et morale prépondérante. 

Nous voudrions, avec la même préoccupation, qu'un 
souci vigilant des intérêts du personnel enseignant, 

1 V. Compte rendu des séances et travaux de l'Académie, 
juin 1915, Rapport de M. Lacour-Gayet, membre de l'Ins- 
titut. 

2 Revue du Monde musulman, XII, 9 septembre 1910. 



224 LA QUESTION PERSANE. 

qui représente la mission éducatrice de la France, 
permît d'en accroître le nombre et d'en sélectionner le 
recrutement, afin d'éviter les discordes et tout ce qui 
nuit. Mais ici, par condition d'éloignement, de disper- 
sion, l'œuvre de gouvernement à accomplir ne peut 
être que celle d'un ministre de France disposé par ses 
habitudes de travail, par son instruction, et par ses 
habitudes de carrière, à marquer son passage en Perse 
autrement que par son départ ou que par un scepti- 
cisme aigri. Au représentant de la France, un ministre 
des Affaires étrangères pourrait confier la plus belle 
des missions en lui disant : 

« Notre politique générale étant liée à celle de 
l'Angleterre et de la Russie, votre rôle politique vous 
laissera des loisirs. Profitez-en pour établir votre 
autorité incontestée sur toutes les œuvres qui person- 
nifient la France en Perse. 

» Adressez- vous d'abord, dans ce but, aux repré- 
sentants de notre corps consulaire. Encouragez-les 
par des témoignages d'intérêt non douteux, à faire de 
leurs consulats des centres d'activité intellectuelle. 
Marquez-leur que le département leur saura gré de 
réunir autour d'eux les plus qualifiés des lettrés ou 
des artistes persans, afin de les faire mieux connaître 
en France. Prouvez-leur que la Légation, au nom du 
gouvernement, attache un prix particulier aux travaux 
personnels de ses agents. Que la Légation, en un mot, 
et les consulats donnent l'exemple d'une renaissance 
française en Perse 1 . 

1 II ne faut pas oublier non plus que pour sauvegarder le 
monopole des administrations centrales et autres en France, 



l'influence française en perse. 225 

» Dans d'autres régions, plus proches de la métro- 
pole, nous nous sommes entendus avec le ministère de 
l'Instruction publique, pour que son action, plus 
directe, sur ses agents les incite à plus d'activité. Ici, 
réciproquement, l'instruction publique confie tout ce 
qui dépend d'elle aux Affaires étrangères. Vous exer- 
cerez donc, vous-même, une autorité pleine et entière, 
avec une responsabilité effective sur la mission de 
Perse, qui relèvera de vous et de vous seul. Usez de 
votre suprématie au mieux de l'intérêt national qui se 
confond avec celui de la science large et productive. 

» Tous les professeurs, tous les maîtres qui sont 
envoyés en Perse deviennent, pour ainsi dire, à ce 
titre des fonctionnaires de votre légation. Ils relèvent 

toute mission d'un Français à l'étranger ou dans nos colonies 
est quelque peu considérée comme un bon moyen d'éloigner 
un fâcheux. Quelques avantages fort contestables d'ailleurs 
et toujours précaires servent de piège pour éloigner l'impru- 
dent qui se laisse séduire. Très difficilement, il retrouvera 
sa place en France. Que l'on compare cet ostracisme rigou- 
reusement exécuté par notre bureaucratie avec la conception 
des Allemands en vertu de laquelle le dernier commis- 
voyageur a derrière lui toute l'Allemagne pour le soutenir; 
on comprendra alors pourquoi la qualité de nos agents des 
services extérieurs est si faible. La difficulté du recrutement 
est d'ailleurs de plus en plus grande. S'en ressentent vive- 
ment bien entendu la propagande, l'action et le progrès de 
la France à l'étranger, car avec de pareilles conceptions, 
nous n'aurons bientôt plus le moyen d'envoyer à l'étranger 
et dans nos colonies des Français pour porter au loin le 
génie et l'activité de la France. V. Le Temps, du 12 sep- 
tembre 1915. 

Drmorgny. 15 



226 LA QUESTION PERSANE. 

de vous. Que votre autorité sur eux soit libéralement 
bienveillante. Donnez aux besoins de dévouement, aux 
nécessités d'effort, qui sont en eux, toute satisfaction, 
par vos conseils, vos directions, et par l'attention 
constante que vous aurez de les associer à votre œuvre. 
» Nous n'avons rien à ajouter. Vous avez compris 
que dans cette Perse dont la civilisation va rayonner 
sur une partie de l'Asie, du Caucase à la Chine et aux 
Indes, la politique de la France doit être de se faire 
aimer, respecter, écouter : politique de conseils ami- 
caux, d'enseignement et de sollicitude ». 

Quand la guerre actuelle éclata, les professeurs, 
jurisconsultes, médecins, etc., détachés au service 
de la Perse, furent rappelés en France par la mobi- 
lisation, des négociations furent poursuivies sur 
la demande du ministère des Affaires étrangères 
(cabinet et S. Direction d'Asie) par le ministre 
de la République à Téhéran pour obtenir du Gou- 
vernement persan une décision réglant la situation 
de nos professeurs, jurisconsultes et médecins, 
pendant et après la guerre. Cette décision fut 
prise le 12 avril 1915. Elle a disposé que les con- 
trats ne seront pas suspendus pendant la guerre et 
que les jurisconsultes et professeurs auront seule- 
ment la faculté à la fin des hostilités, si leurs con- 
trats n'ont pas expiré, de rentrer en Perse pour 
les y terminer. Il est évident que les intrigues 
allemandes ont cette fois obtenu plein succès à 



L INFLUENCE FRANÇAISE EN PERSE. 



227 



Téhéran. Au surplus, le ministre de la République 
à Téhéran, M. R. Lecomte, estimait lui-même le 
15 juillet 1915 que « moins encore que la Répu- 
blique de 1793, la Perse n'a besoin de savants ». 

Les Turco-Germains ne se sont pas contentés 
de compromettre l'existence de nos missions fran- 
çaises d'enseignement du droit 1 et de la médecine 
à Téhéran. Ils ont mené une campagne acharnée 
pour faire retirer de la France, de l'Angleterre et 
de la Belgique les étudiants et les élèves persans. 
A cette campagne néfaste autant à la France 
qu'à la Perse, rien n'a été opposé. 

Pourtant cette œuvre des étudiants persans en 
France, due tout entière à l'initiative du ministre 
de Perse à Paris, était digne du plus sérieux 
intérêt. 

Avant la guerre actuelle, le nombre des jeunes 
Persans envoyés en France a dépassé 300. 

1 Au début de l'année 1914, au moment du renouvellement 
du contrat du jurisconsulte français du ministère Persan de 
la justice, la Légation allemande déploya la plus grande 
activité pour le faire remplacer par un conseiller allemand. 
Une violente campagne de presse fut dirigée contre notre 
compatriote. — En octobre 1915 — les mêmes tentatives 
furent dirigées contre le secrétaire français du bureau de 
l'organisation de la gendarmerie gouvernementale. Il s'agis- 
sait de le remplacer par un officier allemand, le nommé 
Haase. 



228 LA QUESTION PERSANE. 

Une année avant Jes hostilités et pour la pre- 
mière fois dans l'histoire intellectuelle de l'Iran, 
une importante promotion de plusieurs dizaines 
de jeunes gens diplômés de nos écoles supérieures 
militaires et civiles a pu retourner en Perse. Ils y 
ont déjà formé une élite de dirigeants pour la 
cause de la démocratie dans le pays. D'autres ont 
vu fléchir devant eux les règlements sévères qui 
veillent aux portes de nos grandes administrations : 
quelques-uns ont été admis au stage du minis- 
tère des Finances. Quarante boursiers, la plupart 
agréés par le Medjliss avaient été envoyés en 
France. Ils ont tous été rappelés de France en 
Perse en octobre 1915. Nous sommes heureux 
de reconnaître d'ailleurs que certains jeunes 
Persans, sortis de nos établissements supérieurs, 
n'ont pas oublié leur seconde patrie, puisqu'ils se 
sont volontairement battus pour elle. Quelques- 
uns, cités à l'ordre du jour, décorés de la Légion 
d'honneur, forment déjà une élite de héros. Parmi 
ces derniers, il faut citer le fils du ministre actuel 
des Affaires étrangères, Mohtashem-ed-Saltaneh 
qui se trouve actuellement dans un camp de pri- 
sonniers en Allemagne. 

Il faut regretter, par contre, avec M. le député 
Bluysen, que l'opposition de la légation de France 
à Téhéran n'ait pas permis de répondre à l'invita- 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 229 

tion qui nous avait été faite en 1912 de créer à Téhé- 
ran une grande Université qui, selon le vœu de la 
majeure partie des Persans éclairés, aurait eu un 
statut français. M. Bienvenu-Martin et la mission 
laïque n'ont pu triompher de cette incompréhen- 
sible opposition 1 . 

On verra plus loin comment notre situation éco- 
nomique en Perse a été diminuée et que nous ne 
devons pas nous désintéresser de l'entreprise du 
Transiranien. 





C- 8 

Les méthodes turco-germaniques en Perse. 

L'Allemagne n'a pas manqué d'exploiter à son 
profit le caractère transitoire du compromis anglo- 

1 V. à ce sujet l'intervention de M. le sénateur Debierre, 
Sénat, 2 e séance jdu 26 mai 1913. Cependant, à l'heure ac- 
tuelle, l'Allemagne obtient en Turquie la suppression du 
poste de premier conseiller légiste à la Porte qui était occupé 
jusqu'ici par un Français, le Comte Ostrorog. Friedrich 
Hoffmann, professeur d'économie politique à l'Université de 
Kiel, est nommé professeur d'économie politique à Constan- 
tinople et conseiller privé du sultan. Quatorze professeurs 
ont été engagés pour enseigner la psychologie, la botanique, 
la géologie et la chimie. L'enseignement de la langue alle- 
mande est organisé en Pologne, en Turquie, dans les Bal- 
kans; la propagande germanique est effrénée partout. Une 



230 LA QUESTION PERSANE. 

russe, les difficultés intérieures de la Perse et les 
dangereuses convulsions au milieu desquelles elle 
a fait son essai de régime constitutionnel. L'ac- 
cord russo-allemand de 1911, comme les autres 
traités signés par l'Allemagne, n'a jamais été 
qu'un « chiffon de papier » pour les Bethmann- 
Hollweg et pour les Jagow, et les menées austro- 
turco-allemandes se sont manifestées en Perse 
sous les formes les plus variées : essais de propa- 
gande intellectuelle tentatives de mainmise écono- 
mique, essai de domination politique, et par les 
moyens les plus actifs : combinaisons ingénieuses 
du pangermanisme et du panturquisme, violation 
de neutralité, guerre sainte, réaction et révolu- 
tion. 

La poussée allemande en Perse est bien anté- 
rieure à la déclaration de guerre de la Turquie 
aux alliés. Elle date du moment où l'Angleterre 
et la Russie, pressentant des dangers nouveaux, 
voulurent mettre un terme à une rivalité séculaire 
et, par la convention du 30 août 1907, réglèrent 
leurs relations dans les pays limitrophes à la fois 
de l'Inde, de la Caucasie et du Turkestan. 

La presse germanique entreprit de démontrer 



nouvelle société pour la propagande allemande à l'étranger 
«'est constituée le 13 septembre 1915. 






LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 231 

le caractère agressif de ces accords. Elle s'efforça 
d'y voir un effort pour isoler l'Allemagne, parce 
que ces ententes avaient été conclues en dehors 
d'elle : 

L'Allemagne — disait la Deutsche Tageszeitung — 
n'a nul lieu d'être satisfaite de voir aplanir, entre deux 
autres nations, certaines difficultés qui, dans des cir- 
constances données, auraient pu lui être utiles. 

Le Gouvernement allemand insinua au Gouver- 
nement de Téhéran que ces accords ne pouvaient 
l'engager. 

Le 18 octobre 1910, las d'adresser à Téhéran 
d'inefficaces protestations sur la situation de jour 
en jour plus mauvaise des provinces méridio- 
nales de la Perse, le Foreign Office fit remettre 
au Gouvernement persan une note lui donnant 
un délai de trois mois pour y rétablir l'ordre. 
Cette décision, que justifiait l'état anarchique 
des provinces du Fars, du Kerman et du Me- 
kran et qui fut prise d'un commun accord avec 
la Russie, suscita une émotion disproportionnée à 
Berlin, à Vienne et, par delà les Balkans, à Cons- 
tantinople. La Gazette de Voss, la Gazette de la 
Croix, la Nouvelle Presse libre, la Gazette de 
l'Allemagne du Nord et la Gazette de Cologne 
menèrent une violente campagne, au nom de 



232 LA QUESTION PERSANE. 

l'indépendance et de l'intégrité des pays protégés 
par des nations étrangères et au nom du principe 
de la porte ouverte et de la libre concurrence. 
L'Allemagne et l'Autriche s'adjoignirent la Tur- 
quie et se posèrent en défenseurs de l'indépen- 
dance de tous les pays musulmans. 

La Porte répondit avec empressement aux 
invites austro- allemandes; elle prétexta, pour 
intervenir, la question des frontières turco-per- 
sanes. Ce litige est pendant entre l'empire otto- 
man et l'Iran depuis 1843 ; une conférence de 
Constantinople avait bien abouti à un certain 
arrangement provisoire en 1869, mais depuis 
quarante-quatre ans l'affaire en était restée là. A 
la fin du mois de septembre 1910, Hakki Pacha 
adressa à Mahmoud Chefket Pacha la note sui- 
vante : 

Les événements de Perse entraîneront probable- 
ment des complications avec la Russie et l'Angleterre 
— complications que nous devons suivre pas à pas, 
afin d'être prêts en cas de besoin à défendre nos droits 
en comptant sur notre force armée. Comme le succès 
de notre diplomatie dépend surtout de la force de nos 
troupes sur la frontière persane, je vous prie de prendre 
sur-le-champ les mesures propres à augmenter nos 
contingents le plus possible. Je vous communique ceci 
après une conversation avec l'ambassadeur d'une 
puissance étrangère. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 233 

Cet ambassadeur ne pouvait être que le repré- 
sentant de l'Allemagne. 

Sous prétexte de protéger ses nationaux et de 
renforcer la garde de ses consulats, la Turquie 
envoya donc à la frontière turco-persane de forts 
détachements du 6 e corps. Le Gouvernement 
persan formula de vives protestations; par contre, 
certaine presse nationaliste du pays appela de tous 
ses vœux des relations étroites entre la Turquie et 
l'Allemagne. Mais c'était à la veille de l'entrevue 
de Potsdam entre Guillaume II et Nicolas II ; la 
diplomatie prussienne courtise volontiers l'isla- 
misme, cependant elle ne veut pas que ce jeu 
devienne dangereux. Les bruyantes manifestations 
musulmanes de novembre 1910 inquiétèrent 
MM. de Kiderlen-Waechter et de Bethmann- 
Hollweg qui ne désiraient alors que conserver en 
Perse une porte ouverte à leur influence et à leurs 
intérêts : les dirigeants de la Wilhelmstrasse 
allaient justement s'en assurer le maintien à 
Potsdam. Les Turcs et les Persans feront bien de 
méditer cette leçon : l'honnête courtier allemand 
est toujours fertile en combinaisons dont ses 
clients risquent de faire les frais. 

Le combat gigantesque qui se livre en ce 
moment pour le droit et la civilisation s'étend de 
la mer du Nord jusqu'aux confins de la Perse. 



234 LA QUESTION PERSANE. 

Aucun des fronts de bataille n'est indifférent pour 
le succès final ; chaque victoire, si éloignée qu'elle 
soit de nos frontières, constitue une étape sur la 
route de la paix complète et réparatrice. C'est 
pourquoi il est intéressant d'exposer à grands traits 
comment l'Allemagne cherche à étendre à la 
Perse la domination dont elle menace tous les 
peuples; comment, après avoir essayé de placer 
l'Iran sous son entière dépendance économique, 
elle s'efforce de réaliser son asservissement poli- 
tique avec la complicité du Gouvernement de 
Constantinople. 



L'Allemagne a essayé d'introduire en Perse sa 
fameuse « Kultur ». Il y a quelques années, elle 
a ouvert un collège à Téhéran, qui compte de 
250 à 400 élèves de huit à douze ans. Cette école 
fonctionne avec plein succès et nous avons en- 
tendu des ministres persans de l'instruction pu- 
blique en faire un pompeux éloge. L'un d'eux 
a exprimé le désir que les instituteurs primaires 
fussent uniquement recrutés dans cette institution. 
Les professeurs attachés à cette école ne sont pas 
de simples instituteurs; ce sont de véritables 
Professoren, chargés, sous le prétexte de pousser 
les élèves jusqu'aux grades secondaires de la cul- 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 235 

ture allemande, de répandre la doctrine politique 
du pangermanisme. Le directeur, Rich Draeger, 
docteur en philosophie, ayant protesté de ses hon- 
nêtes intentions d'éducateur, s'est récemment 
attiré une ironique réponse de la presse lo- 
cale. 



M. Draeger et ses collaborateurs ne seraient venus 
en Perse que pour faire de l'enseignement et S. M. 
l'Empereur d'Allemagne ne paierait la forte somme que 
pour le plaisir de nous instruire! Nous n'accusons 
certes pas l'aimable directeur de l'école allemande d'être 
venu faire ici de la politique militante, mais ne pense- 
t-il pas que la propagation de la langue allemande est 
le moyen le plus efficace et le plus sûr pour créer et 
développer les liens économiques entre l'Allemagne et 
les pays où sa langue est propagée? N'est-ce pas là 
faire de la politique? N'est-ce pas là même la meilleure 
politique ? 

Certes, nous profitons de la politique intelligente 
de S. M. l'Empereur d'Allemagne, puisque sa grosse 
subvention (50 à 80.000 francs) permet à quelques 
jeunes gens persans de s'instruire (en payant d'ailleurs 
une mensualité comme dans toutes les autres écoles). 
Mais nous serions infiniment heureux que les autres 
gouvernements qui ont ici des écoles, comme le 
Gouvernement français par exemple, se montrassent 
aussi politiques que le Gouvernement allemand. Nous 
en profiterions et l'influence française aussi, sans 
doute. 



236 LA QUESTION PERSANE. 

Les tentatives de germanisation de la Perse ont 
été plus haut : c'est ainsi que pendant la minorité 
de S. M. Ahmad Chah, la cour et la classe impé- 
riales 1 furent encombrées de chambellans et d'ins- 
tructeurs chargés d'inspirer au futur souverain un 
respect enthousiaste de la puissance allemande. 

La France a bien organisé en 1911, sur la 
demande du Gouvernement persan et d'accord 
avec la Russie et l'Angleterre, une mission de 
jurisconsultes professeurs, chargés de l'enseigne- 
ment du droit à Téhéran et des réformes judi- 
ciaires et administratives; mais, pour éviter l'envoi 
en Perse d'instructeurs militaires allemands, les 
pouvoirs et les attributions de nos jurisconsultes 



1 V. mon étude sur V Administration de la Perse, Paris, 
Leroux, 1913, p. 7 et suiv. — Ahmad, Chah de Perse, né le 
27 chaban 1314 (1896), successeur de son père Mohammed 
Ali Mirza depuis le 16 juillet 1909, couronné le 21 juillet 
1914 à Téhéran. En 1909, pour son instruction, fut créée 
la classe impériale. L'école fut ouverte au jeune souverain 
lui-même, au Valiadh (prince héritier), au frère consanguin 
d' Ahmad Chah, à son oncle, et à une dizaine de jeunes 
gens, tous fils de personnages importants des différentes 
classes de la société persane. J'ai été désigné, sur la propo- 
sition de Son Altesse le Régent, pour enseigner au jeune 
Chah l'instruction civique et des éléments de droit admi- 
nistratif et j'ai lutté de mon mieux contre les intrigues des 
Chambellans germanophiles soutenus par tout le personnel 
de l'Enderoun (Harem). 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 237 

ont été réduits à l'extrême. Cette mission a cepen- 
dant obtenu de véritables résultats en ce qui con- 
cerne l'enseignementdudroitadministratif adapté 1 . 
L'Allemagne a institué encore à Téhéran un 
Hôpital impérial qui sert de réclame aux produits 
pharmaceutiques allemands ; les soins y sont don- 
nés par deux médecins militaires. Cet hôpital, 
bien construit et administré, est très fré- 
quenté et jouit d'une grande popularité. Il est 
très soutenu par le Gouvernement persan ; de son 
côté le Gouvernement allemand lui donne tout 
l'appui matériel et toute l'assistance morale néces- 
saire. Les cours de médecine organisés par le 
Gouvernement français à Téhéran ne jouissent pas 
d'un traitement aussi favorable; l'hôpital russe 
est peu populaire. Quant à l'Angleterre, elle a 
peut-être le tort de ne s'occuper en Perse ni 
d'enseignement, ni d'assistance. 



Pour mettre l'Iran en coupe réglée, suivant ses 
méthodes ordinaires d'exploitation et de domina- 

1 V. Comptes rendus des séances de l'Académie. Juin 1915. 
Rapport de M. Lacour-Gayet, membre de l'Institut. En pré- 
sence de ces résultats, le Gouvernement persan a envisagé 
la création éventuelle d'une Ecole de droit à Téhéran. — 
Espérons qu'elle sera française. 



238 LA QUESTION PERSANE. 

tion, l'Allemagne a fait étudier la Perse par ses 
géographes, par ses prospecteurs et par ses finan- 
ciers. 

En 1910, la Perse était déjà devenue, du fait de 
l'Allemagne, le théâtre d'une nouvelle question 
internationale. A cette époque, les affaires de Perse 
se trouvaient dominées par des difficultés finan- 
cières qui empêchaient d'établir l'ordre dans ce 
pays troublé et de créer les services publics dont 
il a besoin 1 . 

A ces difficultés, il était proposé de faire face 
en attendant une réorganisation des impôts, par 
un emprunt de 10 millions de livres, contracté 
auprès de l'Angleterre et de la Russie. A vrai dire 
le Medjliss (Parlement), très hostile envers l'étran- 
ger, comme le sont tous les corps politiques de 
l'Orient, restait défiant. Et le 9 avril 1910, le 
gouvernement avisait les légations d'Angleterre et 
Russie qu'il ne pouvait accepter cet emprunt, 
étant donné les conditions que voulaient imposer 
les deux puissances. Ces conditions, qui compre- 
naient un droit d'option sur les futurs chemins de 
fer, avaient pour but d'empêcher de dépenser sans 
utilité les fonds de l'emprunt. 



1 V. mon étude sur les Institutions financières de la Perse, 
Paris, Leroux, 1915, et Revue du Monde musulman. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 239 

Lorsque le refus du prêt anglo-russe fut an- 
noncé, on connaissait déjà et l'on commentait fort 
le voyage fait en Perse par un représentant de Ja 
Deutsche Bank. Le 30 mars en effet, la Gazette 
de Voss publiait un télégramme, daté de Téhéran 
et disant : 

La présence ici d'un représentant de la Deutsche 
Bank de Berlin et ses études, comme ses négociations 
avec les autorités persanes, ont fait naître de grandes 
espérances, d'après lesquelles le monde financier alle- 
mand ne serait pas éloigné de l'idée de venir en aide 
à l'État persan dans le besoin où il se trouve, si des 
garanties adéquates étaient accordées. 

Le délégué de la Deutsche Bank était M. Seyed 
Ruette, fils d'un Allemand et d'une femme de 
grande famille zanzibarite. Plusieurs de ces agents 
allemands dans les pays islamiques ont des ori- 
gines analogues. 

Le voyage de M. Seyed Ruette avait d'autant 
plus attiré l'attention, que personne n'ignorait les 
liens qui unissent la Deutsche Bank à la Compagnie 
du Bagdad Bahn. Dès l'année 1908, d'ailleurs, la 
Deutsche Bank avait obtenu le droit d'ouvrir une 
succursale à Téhéran, et si elle n'avait pas jugé 
alors expédient d'en user immédiatement, elle en 
avait du moins parlé de manière à planter un jalon 
pour l'avenir. M. Seyed Ruette avait en outre reçu 



240 LA QUESTION PERSANE. 

mission de reconnaître la ligne Téhéran-Kanikin- 
Kermanchah-Bagdad pour y établir un rameau 
persan du Bagdad Bahn. 

Ainsi s'affirmait le droit pour les Allemands 
d'exploiter le champ d'activité que réserve la Perse. 
La Gazette de Voss, dans une comparaison sugges- 
tive, a rappelé à cette époque la politique de 
l'Allemagne au Maroc. 

De quel droit, a-t-elle écrit, l'Angleterre et la Russie 
pourraient-elles empêcher un emprunt allemand en 
Perse, s'il était réellement projeté? Le fait que la Russie 
et la Grande-Bretagne ont convenu de considérer le 
Nord et le Sud de la Perse, comme leurs sphères respec- 
tives d'intérêt, ne saurait le moins du monde imposer 
aux tierces puissances l'obligation de s'abstenir de 
toute opération commerciale dans ces régions. Et même, 
si on laissait passer cette monstrueuse prétention, la 
partie centrale de la Perse reste libre, même d'après 
l'accord anglo-russe. 

La National Zeitung a montré, de son côté, la 
nécessité, pour empêcher « l'Allemagne de reculer 
de cinq siècles dans l'esprit des populations turques 
et persanes », de ne pas permettre à l'Angleterre 
de s'affirmer comme la puissance économique 
prépondérante dans le golfe Persique. Elle ajou- 
tait, après avoir présenté l'Allemagne comme la 
protectrice de l'indépendance de la Perse menacée 



LES MÉTHODES TURCO-GERMA NIQUES EN PERSE. 241 

par la Russie, que cette puissance et l'Angleterre 
« n'ont pas le moindre droit de considérer les 
concessions de chemins de fer faites à d'autres 
puissances comme un empiétement sur leurs 
propres intérêts ». C'est tout à fait le langage que 
nous avons entendu nous-mêmes au Maroc. 

Dès le 29 mars 1909, la définition donnée par 
M. de Bûlow des intérêts germaniques en Perse 
avait autorisé et encouragé cette indépendance de 
l'initiative privée allemande : 

Notre situation en Perse ne s'est en rien modifiée. 
Nous ne poursuivons dans ce pays aucune visée poli- 
tique; nous nous y consacrons seulement aux tâches 
économiques fixées par le traité de commerce que nous 
avons conclu avec la Perse * et qui reste en dehors des 
accords de tierces puissances auxquels nous n'avons pas 
participé. 

Ni en Angleterre ni en Russie, on ne s'est mon- 
tré satisfait de l'entreprise de la Deutsche Bank. Le 
Novoie Vremia a donné même un avertissement 
général à la politique allemande en disant : 

La diplomatie allemande met sans cesse en relief 
sa loyauté, son amour pour la paix et le respect qu'elle 

1 Traité du 11 juin 1873. V. le Recueil des Traités de 
l'Empire fersan avec les pays étrangers, Téhéran, 1908, par 
Motamem-el-Molk. V. également le Recueil des archives diplo- 
m atiques de L. Renault. 

Demor«ny. 16 



242 LA QUESTION PERSANE. 

a pour le droit de ses voisins. Nous pouvons donc 
espérer qu'elle s'opposera aux menées de ses capita- 
listes, cherchant à aviver les discordes politiques 
régnant en Perse et dont souffrent les intérêts russes. 

L'énergique résistance anglo-russe fit ajourner 
l'entreprise dessinée en Perse par la Deutsche 
Bank, entreprise à laquelle il serait bien naïf de 
croire que la Chancellerie impériale soit restée 
étrangère. L'Allemagne est d'ailleurs toujours 
prête à maintenir ou à retirer discrètement sa 
mise, selon l'aspect de la partie. Puis elle sait bien 
qu'une puissance très forte, lorsqu'elle se rend 
encombrante quelque part, acquiert des objets 
d'échange et se fait payer son désistement. 

En Perse comme ailleurs, les échecs ne rebutent 
pas le Germain. Il a installé dans toutes les prin- 
cipales villes de la Perse des succursales nom- 
breuses ' de la Persische Teppische Geselischaft de 
Téhéran, s'efforeant de détruire par l'introduction 
de la camelote une des plus belles industries natio- 
nales de l'Iran, celle des tapis. Un commis-voya- 
geur allemand, le docteur Pujin 2 , répand à pro- 

1 Le 1 er février dernier, par ordre de l'autorité militaire, 
les troupes russes ont occupé à Tauris la manufacture de 
tapis allemands; les entrepôts de cette manufacture ont été 
mis sous séquestre. 

2 On attribue aux intrigues de ce commis-voyageur promu, 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 243 

fusion dans le pays les couleurs d'aniline, les 
alizarines, les érythrines, les hématoxylines, et 
substitue de lourdes falsifications aux délicats 
dessins et aux admirables tons des tapis persans 1 . 
Un autre commis-voyageur, Schlutter, de la 
maison de commission Undeutsch, de Brème, 
inonde la Perse comme l'Amérique du Sud de 
tous les produits de la Germanie. Les magnifiques 
jardins et les somptueux bassins du Gulistan 
impérial sont déshonorés par une quantité de petits 
bonshommes de bois aux couleurs criardes, por- 
tant des flambeaux ou des lanternes, disséminés 
dans les bosquets et jusque sous les jets d'eau. 

D'admirables et riches forêts occupent en Perse 
les rivages de la mer Caspienne, dans les provinces 
et régions de Toune-Kaboun, de Koudjour, de 
Mazanderan et d'Astrabad. Il s'agit d'immenses 
territoires boisés des plus belles essences, dont 
l'exploitation intéresse à la fois l'avenir écono- 
mique et l'avenir politique de la zone d'influence 
russe. Il est bien certain, d'ailleurs, que la guerre 

paraît-il, consul général d'Allemagne, le mouvement anti- 
anglais qui a entraîné le bombardement de Bouchir et les 
manifestations xénophobes du Tinguestan. 

1 V. sur l'accaparement allemand de l'industrie des 
produits chimiques, l'intéressant article de M. A. Stœling, 
Bulletin n° 3 du Comité Michelet, Paris, 9 décembre 1914. 



244 LA QUESTION PERSANE. 

actuelle a déjà fait naître et fera naître encore sur 
le marché des besoins nouveaux que les réserves 
de bois de la Russie ne pourront satisfaire. 

Les Austro-Hongrois n'ont pas attendu les évé- 
nements de l'heure présente pour se rendre compte 
de l'intérêt qu'il y aurait à s'emparer des forets 
persanes. Du reste, chez eux aussi, les réserves 
de la Croatie -Slavonie s'épuisent. Par divers 
contrats, des hommes d'affaires et des spécialistes 
de Vienne, soutenus par de hauts personnages de 
la cour dûment intéressés, ont essayé d'arracher 
aux propriétaires indigènes les grands terrains 
boisés des rives persanes de la Caspienne. Mais 
aucune exploitation n'a encore suivi, — les contrats 
ont réservé des options et des préférences, qui ne 
se sont pas réalisées et qui ont été reprises par un 
protégé allemand, M. Stump 1 . Mais, M. Stump ne 
disposait pas des moyens nécessaires pour com- 
mencer l'exploitation. 

Le 7 mai 1914, un sujet autrichien, M. Reichardt, 

1 M. Stump avait la représentation du Saint-Synode pour 
l'achat des cires vierges destinées au cuite russe. Un 
groupe étranger aurait obtenu la fourniture de ces cires. 
Naturellement, les maisons françaises ont été exclues et 
cependant Madagascar et la Tunisie en produisent d'excel- 
lentes et en grande quantité. Les cires des colonies alle- 
mandes d'Afrique sont de qualité inférieure et ne répondent 
pas aux besoins du Saint-Synode. 



LES MÉTHODES TURGO-GERMANIQUES EN PERSE. 245 

a obtenu l'assentiment de la Banque d'escompte 
russe pour se faire céder par le prince Mohammed 
Vali Khan Cépadhar Azam, le plus grand pro- 
priétaire foncier de la Perse, possesseur des forêts 
de la Caspienne, la totalité du bois de chêne 
(plus d'un million d'arbres) susceptible d'être 
exploité pendant cinquante ans sur ses pro- 
priétés. Le contrat prévoit en outre, en faveur de 
M. Reichardt, le droit de conclure avec le Cépadhar 
d'autres contrats pour l'achat de toutes espèces 
sur les mêmes terrains. 

La Banque d'escompte russe à Téhéran s'est 
bien fait rétrocéder par un acte du 25 mai 1 914 
les droits du concessionnaire, mais sous réserve et 
à la condition de conserver le sujet autrichien à la 
tête et comme directeur de la future société d'étude 
et d'exploitation. M. Reichardt en a profité pour 
écarter énergiquement le concours des capitaux 
français. Or M. Bark, ministre des Finances russe, 
a déclaré, le 6 février dernier, que le marché russe 
demeurera désormais fermé aux Austro-Allemands, 
que la bataille économique sera contre eux sans 
merci et que sur ce terrain comme sur le champ de 
bataille, l'union et la solidarité des alliés seront 
toujours plus étroites 1 . 

1 J'ai saisi de ces deux intéressantes questions la commis- 



246 LA QUESTION PERSANE. 

Les importations allemandes (armes, automo- 
biles, etc.) augmentent chaque année 1 . Les Alle- 
mands ont même envoyé des ingénieurs, chargés de 
préparer l'accaparement des moyens de transport 
pour les voyageurs, les céréales et les colis postaux. 

Le tableau général du commerce de la Perse 
avec les pays étrangers pendant l'année Sitch- 
kan-il (21 mars 1912-20 mars 1913) permet de 
préciser l'étendue de ces progrès. Les comptes 
spéciaux par pays de provenance et de destination 
révèlent que les principaux clients et fournisseurs 
de la Perse peuvent être classés dans l'ordre sui- 
vant : la Russie, l'Angleterre, la Turquie, l'Alle- 
magne, la France et l'Italie. Viennent ensuite l'Au- 
triche-Hongrie, l'Oman, la Belgique, les États- 
Unis, l'Afghanistan, la Chine, les Pays-Bas, l'Egypte 
et la Suisse. 

1° Le trafic russo-persan. — Le commerce 
général russo-persan en Sitchkan-il a atteint 

sion Méline, Barbier, etc., des relations commerciales franco- 
russes. J'en ai saisi également l'adjoint de M. Raffalovitch, 
correspondant de l'Institut : M. Apostol. V. Giraud, Le com- 
merce extérieur de la Russie, Paris, 1915. 

1 V. mon étude sur les Institutions financières de la Perse. 
— Les détails qui suivent sont tirés du tableau général du 
commerce de l'empire avec les pays étrangers (1912-1913) 
publié par l'administration belge des douanes persanes. 
Bruxelles, Etablissements généraux d'imprimerie, 1913. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 247 

628.857.900 krans 1 avec une augmentation de 
14 0/0 sur Tannée Tangouz-il. Ces chiffres mon- 
trent que la Russie est le meilleur client de la 
Perse et en même temps son plus important four- 
nisseur. La valeur des marchandises vendues par 
la Perse et la Russie représente en effet 69 0/0 du 
total des exportations persanes, tandis que les im- 
portations russes en Perse atteignent près de 
58 0/0 de la valeur de tout le commerce d'im- 
portation. Quant au trafic russo-persan, impor- 
tations et exportations réunies, il représente 
62,7 0/0 du commerce général extérieur de la 
Perse. 

Ces chiffres ne donnent pas toutefois une idée 
exacte de l'importance des transactions russo-per- 
sanes. Il est certain qu'une bonne partie des mar- 
chandises voyageant sous l'étiquette russe sont de 
provenance germanique. Il est non moins avéré 
qu'une notable proportion des articles déclarés à 
destination de la Russie, sont en réalité destinés 
à d'autres pays plus éloignés; c'est le cas notam- 
ment pour les fruits secs (les raisins de la région 
d'Ourmiah) et pour les tapis. Même réduite ainsi, 
l'énorme prépondérance du commerce russe reste 
encore incontestable. Elle s'explique par la proxi- 

1 La valeur moyenne du kran est évaluée à fr. 4545. 



248 LA QUESTION PERSANE. 

mité des deux pays, les provinces les plus riches 
de la Perse étant précisément celles qui sont voi- 
sines de la Russie. Elle s'explique aussi par 
diverses mesures prises par le Gouvernement 
russe, comme la suppression du libre transit de 
marchandises par le territoire russe (sauf en ce 
qui concerne les colis postaux et le thé expédiés 
par la voie Batoum-Bakou) et comme l'octroi de 
ristournes importantes à l'exportation de nom- 
breuses marchandises. 

2° Le trafic anglo-persan. — Le trafic anglo- 
persan présente un caractère différent. En effet, 
tandis que la valeur des importations de Russie 
en Perse est généralement égale à celle des expor- 
tations de Perse en Russie, pour le trafic anglo- 
persan la balance est nettement défavorable à la 
Perse. Les importations anglaises sont générale- 
ment de deux ou trois fois supérieures aux expor- 
tations persanes à destination de l'Empire britan- 
nique. 

Cette situation s'explique par le fait que les pro- 
vinces du Sud, celles qui sont en relations com- 
merciales avec l'Angleterre et les Indes, sont les 
plus pauvres et les moins peuplées de la Perse. Si 
Ton ajoute aux céréales et aux dattes de l'Ara- 
bistan les tapis de Kerman qui s'exportent par 
Bender-Abbas, quelques gommes, les perles fines 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 249 

de la côte de Lingah, l'opium et le tabac de Yezd 
et de Kennan 1 , on a tout ce qui peut faire l'objet 
d'un trafic entre les provinces méridionales de la 
Perse et l'Empire britannique. On trouve, il est 
vrai, dans le Sud, du plomb, du porphyre, du 
cuivre, du nickel, de la houille, du bitume, du 
fer, etc. ; mais ces richesses minières ne sont pas 
encore exploitées. 

Les importations de l'Empire britannique en 
Perse, représentent en Sitchkan-il 25 0/0 du total 
des importations persanes, tandis que les expor- 
tations de la Perse vers l'Empire britannique ne 
représentent que 13 0/0 du total des exportations 
persanes. 

Par rapport à l'année précédente, les importa- 
tions britanniques ont diminué de 4 0/0. 

3° Trafic turco-pp.rsan. — Si l'on s'en tient aux 
chiffres donnés par les déclarations en douane, la 
Turquie, en 1912-1913, occupe le troisième rang 
pour l'importance des transactions commerciales 
de la Perse avec les pays étrangers, en augmenta- 
tion sur l'année précédente (1911-1912) de 9 0/0 
pour les entrées, et de 0,11 0/0 pour les sorties. 

1 Les statistiques de l'administration des douanes ne par- 
lent pas du tabac de Chiraz, qui cependant donne lieu à un 
important mouvement d'exportation. Il faut aussi men- 
tionner les citrons et le jus de citron. 



250 LA QUESTION PERSANE. 

Toutefois, les réserves formulées sur l'impor- 
tance réelle du trafic russo-persan sont plus 
nécessaires encore en ce qui concerne le trafic 
turco-persan. En effet, Constantinople sert de lieu 
de transit pour de nombreuses marchandises de 
provenance européenne à destination de la Perse, 
et comme, avant d'être réexpédiées par la voie de 
Trébizonde-Erzéroum, ces marchandises subis- 
sent un changement d'emballage et qu'elles sont 
accompagnées de factures délivrées par les com- 
missionnaires de Constantinople, la douane per- 
sane est forcée de les considérer comme marchan- 
dises de provenance turque. C'est ainsi que les 
tissus de coton, les teintures, les merceries enre- 
gistrées comme provenant de Turquie sont en 
réalité, pour la majeure partie, originaires d'Alle- 
magne et d'Autriche-Hongrie, tandis qu'à l'ex- 
portation, une partie considérable des tapis décla- 
rés pour la Turquie sont en réalité simplement 
déposés à Constantinople pour être, de là, réexpé- 
diés dans tous les pa^s du monde, notamment en 
Angleterre et aux États-Unis. 

Si au lieu d'être une statistique d'échanges inter- 
nationaux, la statistique persane était une statisti- 
que de production et de consommation, la Turquie 
n'occuperait pas le troisième rang, elle viendrait 
après l'Allemagne, peut-être même après la France. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 251 

4° Trafic g ermano -persan. — L'Allemagne occupe 
le quatrième rang dans la liste des pays qui entre- 
tiennent avec la Perse des relations commerciales 
suivies. 

Son trafic a atteint, l'année dernière, 24.316.252 
krans, dont 2.928.421 krans seulement pour les 
exportations. 

Les importations ont sur l'année précédente 
augmenté de 4.761.437 krans. D'ailleurs, ainsi 
qu'il a été dit à propos des relations commerciales 
turco-persanes, le total des importations allemandes 
doit être sensiblement augmenté à raison du fait 
que de notables quantités de tissus de coton, de 
tissus de laine pure, de tissus de laine mélangés 
de coton, de teintures et de merceries, déclarés à 
l'entrée en Perse comme originaires de Turquie, 
proviennent d'Allemagne. 

Aux exportations, il y a eu progression cons- 
tante jusqu'en Tangouz-il, mais comme les 
céréales de l'Arabistan formaient la part la plus 
importante de ce trafic, les chifïres devaient inévi- 
tablement être sujets à de grandes variations 
suivant l'état des récoltes. Celles-ci ayant été défi- 
citaires en Sitchkan-il, les exportations vers l'Al- 
lemagne ont marqué une considérable dimi- 
nution. Les chiffres de Sitchkan-il marquent 
en effet, par rapport à ceux de l'année précé- 



252 LA QUESTION PERSANE. 

dente, une diminution de 1 .996.936 krans ou 
68 0/0. 

5° Trafic franco-persan. — La France, après 
avoir longtemps occupé en Perse le quatrième 
rang parmi les pays importateurs et exportateurs, 
a été depuis quelques années dépassée par l'Al- 
lemagne, en ce qui concerne les importations, et 
par l'Italie, les États-Unis d'Amérique et la côte 
d'Oman, en ce qui concerne les exportations. 

Pour l'importation, cette régression est due en 
très grande partie à la diminution des ventes du 
sucre en pains. En effet, après avoir atteint 
4.825.090 batmans 1 pour une valeur de 17.770.597 
krans en Yount-il (1906-1907), les importations 
de ces marchandises sont tombées en Tangouz-il 
à 1.449.076 batmans, pour une valeur de 4.688 494 
krans. De même pour les tissus de soie pure, dont 
les importations sont tombées de 18.375 batmans et 
2.649 866 krans en Bars-il(1902-1903) et à 294 bat- 
mans et 97.766 krans en Tangouz-il, à 305 bat- 
mans et 106.083 krans en Sitchkan-il. 

Au total, les importations ont atteint en Sitch- 
kan-il 11.031.452 krans contre 11.489.145 krans 
en Tangouz-il, présentant ainsi une diminution 
de près de 4 0/0. 

* Le batman vaut en moyenne 3 kilogrammes. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 253 

Quant au commerce d'exportation de la Perse 
vers la France, il a subi au cours des dernières 
années, une diminution relativement bien plus 
considérable, de 12.244.022 krans de marchan- 
dises en It-il (1910-1911) à 2.590.590 en Tan- 
gouz-il et à 4.828.744 en Sitchkan-il. 

Les causes de cette situation sont faciles 
à expliquer, car la diminution ne porte que 
sur un seul article, les cocons, et tout ce 
qui a été perdu par la France a été gagné par 
l'Italie. 

6° Trafic italo -persan. — En Tangouz-il, 
les importations d'Italie en Perse atteignaient 
2.152.291 krans. En Sitchkan-il, elles se sont 
élevées à 2.737.923 krans, accusant ainsi une 
augmentation de 27 0/0. 

Aux exportations, on constate, au contraire, une 
diminution de près de 23 0/0, 10.382.742 à 
8.003.720 krans. 

Cette situation est due uniquement à la dimi- 
nution de la production des cocons. Il y a lieu de 
remarquer à ce sujet que l'Italie est devenue le 
principal acheteur des cocons persans. Par une 
série d'habiles mesures prises par le gouverne- 
ment, les municipalités et les industriels italiens, 
Milan est devenu au détriment de Marseille le 
principal marché des cocons. 



254 LA QUESTION PERSANE. 

De cet exposé rapide du commerce de la Perse 
avec les pays étrangers, il faut retenir ici qu'en 
falsifiant les statistiques, les étiquettes et les indi- 
cations de provenance, Turcs et Allemands s'ef- 
forcent de s'emparer du marché iranien. 

Ainsi on peut dire que tous les chiffres qui con- 
cernent les provenances russe, anglaise et turque, 
sont sujets à caution et que, parmi les marchan- 
dises cataloguées sous une de ces trois étiquettes, 
il s'en trouve une grande quantité qui proviennent 
en réalité d'Allemagne et d'Autriche. Sont ainsi 
attribués à la Russie et à l'Angleterre non seule- 
ment des produits allemands simplement transi- 
taires, mais ces mêmes produits, made in Ger- 
many, admis sur leur territoire et revendus par 
des négociants à la Perse ainsi que d'autres pro- 
duits encore, qui, fabriqués en Russie et en Angle- 
terre, l'ont été avec des matières premières venant 
d'Allemagne et d'Autriche. 



9 



Le chemin de fer transpersan. — Toutes ces ten- 
tatives d'exploitation et de domination économiques 
ne sont que secondaires à côté de la « kolossalle » 
entreprise du chemin de fer de Bagdad et de ses 



LES MÉTHODES TURGO-GERMANIQUES EN PERSE. 255 

annexes en Perse, combinée avec la création, depuis 
1906, d'une ligne de navigation desservie par la 
H amour 'g -America dans le golfe Persique, pour 
préparer la pénétration allemande à la fois au 
Nord-Ouest par Hanekin et au Sud par Bassorah et 
Koweït. 

Les derniers événements de la guerre nous 
invitent à chercher une solution acceptable de la 
question du chemin de fer de Bagdad. Cette œuvre 
doit s'accomplir et s'accomplir avec notre con- 
cours. La tractation russo-allemande de Potsdam 
est désormais caduque et la Russie et l'Angleterre 
doivent désirer notre collaboration. Notre gou- 
vernement n'aura plus de raison de refuser des 
autorisations nécessaires aux financiers attachés à 
obtenir l'émission sur le marché français d'em- 
prunts pour cette entreprise. C'est un fait dont il 
convient de tenir compte en présence des influen- 
ces qui ne manqueront pas d'exercer leur pres- 
sion sur nos pouvoirs publics. Pour ne rien aban- 
donner au moment voulu de la défense de nos 
intérêts; pour mieux les sauvegarder même à l'ins- 
tant décisif, il est donc nécessaire que prenant la 
situation telle qu'elle sera, notre pays arrête une 
politique en ce qui concerne le Bagdad et l'en- 
semble des chemins de fer de l'ex-Empire ottoman. 

Déjà nous avons à obtenir la restauration du 



256 LA QUESTION PERSANE. 

réseau français amputé du Nord de la Syrie. Mais 
ce n'est pas assez; il faudra que les Français soient 
appelés à la place à laquelle ils ont droit sur le 
« réajustement » des projets de chemins de fer de 
Turquie. Aux Allemands de restituer ce qu'ils ont 
enlevé aux Français; nos amis et alliés doivent 
agir sur ce point en accord complet avec nous. Il 
importe que dans cette question notre gouverne- 
ment s'inspire des intérêts permanents et tradi- 
tionnels du pays et non pas de telle ou telle com- 
binaison occulte qui donnerait lieu à un bénéfice 
immédiat et temporaire de pure finance. 11 faudra 
se garder d'autre part d'une politique de subordi- 
nation autant que d'une politique de surenchère. 
L'Allemagne ne manquera pas en effet d'essayer 
à ce moment-là de disloquer le bloc russo-franco- 
anglais qui s'est déjà constitué autrefois en face 
de l'entreprise du Bagdad. Nos alliés ne devront 
pas oublier la loyauté que nous avons gardée 
pour la sauvegarde de leurs intérêts 1 . 

Les négociations qui s'engageront au sujet du 
chemin de fer de Bagdad et de l'Asie Mineure 
toucheront à tout l'ensemble des rapports inter- 
nationaux et elles auront les plus vastes et les 



1 V. Questions diplomatiques et coloniales, 1 er mars 1911. 
La question du Bagdad après Potsdam, Robert de Caix. 



LES MÉTHODES TURCOGERMANIQUES EN PERSE. 257 

plus sérieuses répercussions sur la question de la 
Perse. 

La question des chemins de fer persans est 
en effet intimement liée à celle du chemin de fer 
de Bagdad. C'est en 1872 qu'il fut pour la pre- 
mière fois question d'établir une voie ferrée entre 
l'Europe et les Indes. Ce fut le plan d'un finan- 
cier anglais, le baron Jules de Reuter, fondateur 
de la grande agence d'informations télégraphi- 
ques. La voie qu'il voulait construire devait relier 
tout d'abord le littoral de la Caspienne à la capi- 
tale Téhéran. Elle devait être ensuite poussée 
jusqu'au golfe Persique, suivant un tracé à déter- 
miner sur place par les ingénieurs. Ce projet 
fit l'objet d'une concession accordée le 25 juillet 
1872 par S. M. Nasr-ed-Dine Chah au baron de 
Reuter. Le projet n'aboutit pas, Nasr-ed-Dine 
Chah ayant révoqué sa concession. 

C'est après cet échec que l'Angleterre se préoc- 
cupa de relier les Indes avec l'Europe par une 
ligne de chemin de fer allant du golfe Persique au 
littoral méditerranéen. On retrouve la trace de 
cette préoccupation dans certaines observations 
présentées à la Chambre des communes posté- 
rieurement à 1872. Le plan ne fut malheureuse- 
ment pas poursuivi avec ténacité. Le Gouverne- 
ment britannique avait pourtant la partie belle; 

Dbmorgny. 17 



258 LA QUESTION PERSANE. 

il manqua de prévision et de continuité dans ses 
visées. Ses fautes ont laissé le champ libre à 
l'Allemagne qui cherche à récolter aujourd'hui 
les fruits de l'entreprise. 

De son côté, la Russie, dès 1874, obtint de Nasr- 
ed-Dine Chah la concession d'un chemin de fer 
de Djulfa sur l'Araxe à Tauris. En 4878, la 
banque Alléon reçut à son tour un firman, l'au- 
torisant à construire et à exploiter une voie ferrée 
de Recht à Téhéran. Ces concessions n'eurent pas 
de suite non plus. 

En 1880, la Russie ferma le Caucase au transit 
des marchandises européennes et s'assura en fait 
le monopole des voies ferrées partant de la 
Caspienne ou des frontières de l'Azerbaïdjan vers 
le centre de la Perse. De 1889 à 1910, la Perse, 
pour contracter des emprunts en Russie, s'engagea 
à n'accorder aucune concession de voie ferrée 
dans le Nord sans l'assentiment du Gouvernement 
russe. 

A partir de cette époque, la question des che- 
mins de fer persans se présente sous trois aspects : 
1° les chemins de fer de la zone russe; ,2° les 
chemins de fer de la zone anglaise; 3° les projets 
de transiranien. Sous ces trois aspects, elle a pro- 
voqué les convoitises allemandes. 

En 1912, conformément aux termes de l'adhé- 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 259 

sion de la Perse à la convention anglo-russe de 
1907, un gros emprunt de 150 millions de francs 
fut demandé par le Gouvernement de Téhéran à 
l'Angleterre et à la Russie. Les prêteurs se mon- 
trèrent récalcitrants. Les garanties indiquées par 
le trésorier général de la Perse furent soumises à 
une critique sévère. On discuta avec le régent la 
question de la réforme judiciaire, la possibilité et 
le droit pour les étrangers d'acquérir des immeu- 
bles et des droits immobiliers en Perse; l'acquisi- 
tion de ces droits aurait pu être acceptée comme 
garantie de l'emprunt projeté. Le régent fit 
observer que la réforme de la justice, afin d'amé- 
liorer la procédure et d'assurer l'exécution des 
jugements, était doublement désirable et possible 
et qu'il ne manquerait pas d'appeler toute la solli- 
citude du Gouvernement persan sur la question. 
Quant aux droits de propriété immobilière à 
concéder aux étrangers, le régent fit remarquer 
qu'un Européen, devenant propriétaire en Perse, 
serait soustrait en sa qualité d'Européen au pouvoir 
et à la juridiction du Gouvernement persan, non 
seulement quant aux biens acquis, mais encore 
quant au personnel employé sur la propriété 
concédée. La question fut donc réservée et le Gou- 
vernement persan, ainsi que le trésorier général 
multiplièrent leurs démonstrations sur le crédit 



260 LA QUESTION PERSANE. 

réel et sur le crédit personnel du pays. Le 31 août 
1912 et pour l'année 1912-1913, un nouvel état 
de prévisions de recettes comprenant un maxi- 
mum et un minimum fut établi par l'administra- 
tion du Trésor : 

Il résultait de ces prévisions qu'après l'emprunt 
et le remboursement de toutes les dettes flottantes, 
le gouvernement devait disposer encore d'un 
excédent minimum de 125 millions de krans, ce 
qui était largement suffisant pour assurer les 
réformes urgentes pendant deux ans. 

Les prêteurs persistèrent à trouver insuffisantes 
les garanties offertes par le trésorier général. Ils 
firent observer que là où il n'y a ni budget, ni 
statistique, ni comptes, il est très difficile de se 
faire une opinion sur la situation financière de 
l'État. 

Le Gouvernement de Téhéran ajourna donc son 
projet de gros emprunt et en septembre 1912, il 
adressa aux deux légations de Russie et d'Angle- 
terre un mémorandum tendant à obtenir une 
petite avance de 200.000 livres, dont la moitié 
était demandée au Gouvernement britannique et 
l'autre moitié au Gouvernement impérial de 
Russie. A la suite de ce mémorandum, le Gouver- 
nement de Petrograd fit connaître qu'il subor- 
donnait toute avance nouvelle à la concession de 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 261 

la ligne de chemin de fer Djulfa-Tauris-Ourmiah. 
De son côté, le Gouvernement anglais fit étudier 
par un syndicat la construction des chemins de 
fer : 

à) De Mohammerah ou Khor Moussa à Khorre- 
mabadou Bouroudjird; 

b) De Bender-Abbas à Kerman; 

c) De Bender-Abbas à Ghiraz; 

d) De Bender-Abbas à Mohammerah. 

Les pourparlers furent longs et difficiles; la 
question était en effet complexe, elle intéressait à 
la fois la politique persane et la politique interna- 
tionale. Les Persans ne voulaient pas que les 
concessions de chemins de fer fussent demandées 
comme conditions de l'avance de un million de 
tomans qu'ils sollicitaient. Ils voulaient traiter la 
question à part. D'autre part, au point de vue du 
droit international, depuis 1912, l'accord russo- 
anglo-persan a consacré, comme on l'a vu, l'éta- 
blissement de zones d'influence et l'adhésion de la 
Perse à l'accord anglo-russe de 1907. Or, les lignes 
de chemins de fer du projet anglais s'étendaient 
jusqu'à Bouroudjird qui est situé dans la zone 
économique russe et pénétraient dans la zone 
neutre de Bender-Abbas à Chiraz et de Bender- 
Abbas à Mohammerah. De là, de graves difficultés 
possibles. 



262 LA QUESTION PERSANE. 

En troisième lieu, il était aussi fortement ques- 
tion d'un grand chemin de fer transpersan. Ce 
sont les articles 1 et 2 de l'arrangement de 1907 
concernant la Perse qui ont ouvert la porte aux 
projets de voie ferrée. — Sur ce terrain, la rivalité 
anglo-russe savamment entretenue par le Gou- 
vernement persan a été exploitée avec habileté 
par l'Allemagne. — Sur ce terrain aussi, les inté- 
rêts de la France ont été subordonnés jusqu'ici 
aux combinaisons occultes de quelques groupes 
financiers. — En 1910, au mois de novembre, un 
groupe de financiers, d'hommes politiques russes et 
de représentants des principales industries engagea 
des pourparlers à Londres et à Berlin pour consti- 
tuer une société internationale en vue de la cons- 
truction d'un chemin de fer du Caucase au Belou- 
chistan. — La compagnie devait être internationale 
et la ligne devait suivre la route la plus directe de 
Calais à Calcutta. On accueillerait avec plaisir la 
participation de groupes français, allemands et 
autres 1 . — Interrogé à Londres en décembre 
1910 par un représentant de l'agence Reuter, 
M. Timiriazef, un des membres du groupe russe, a 
fait les déclarations suivantes : 

1 Un consortium de nos grandes banques a été constitué 
pour étudier le Transpersan sous la présidence de M. Rain- 
dre, ancien ambassadeur. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 263 

La sympathie avec laquelle l'idée d'un transpersan a 
été accueillie en Angleterre et en Russie est grande- 
ment satisfaisante. Cette démonstration de sympathie 
est en elle-même importante, mais je crois que ce pro- 
jet est un de ceux pour lesquels la hâte n'est pas néces- 
saire — je dirai même nuisible. Le temps n'est pas venu 
d'en discuter les détails. Il faut attendre. Il semble peu 
probcble que les ministres anglais puissent s'occuper 
de cette question avant février prochain au plus tôt. 
Si le projet est approuvé dans ses grandes lignes par 
l'opinion publique et si éventuellement on reçoit des 
assurances précises des gouvernements intéressés, la 
première chose à faire sera de constituer un comité 
chargé d'étudier la question en détail. Le projet en vue 
est conparable aux canaux de Panama et de Suez, ou 
au Transsibérien, mais comme il a été imaginé après 
de patents et honnêtes efforts, je ne pense pas que 
l'argen; nécessaire fasse défaut. Mais il est prématuré 
de parer finances. Il ne serait pas suffisant d'avoir un 
groupement purement anglo-russe et je ne vois pas 
pourqioi la France, l'Allemagne et d'autres puissances 
ne seraient pas intéressées. C'est seulement après la 
formaion d'un comité et un examen détaillé des ques- 
tions oie l'on pourrait dire si le moment est venu de 
forme] nécessairement une grande compagnie interna- 
tionale 

Des renseignements, forcément approximatifs, 
ont éé publiés sur la longueur et le coût de ce 
nouveiu transiranien. Du Caucase à la vallée de 
l'Indu, il y a environ 1.600 milles; les dépenses 



264 LA QUESTION PERSANE. 

ont été évaluées à 21 millions de livres sterling et 
le temps nécessaire à la construction a été estimé 
à quatre ans. La durée du trajet de Londres à 
Bombay ne sera plus que de sept jours — la dis- 
tance entre ces deux villes est de 5.700 milles — 
et le prix du billet de 1.000 francs, 2 0/0 moins 
cher que par Brindisi. Les sections construites 
dans la zone d'influence anglaise et russe seront 
sous le contrôle exclusif de chacun de ces pays; 
le tronçon persan serait établi et surveillé par 
une compagnie internationale. Tant qu'au tracé, 
le colonel A. C. Yate, qui a servi pendant long- 
temps à la frontière nord-ouest de l'Inde et qui 
connaît par conséquent la partie du pays où le 
transpersan doit se joindre au réseau indien, en 
a donné un projet détaillé à une récente réunion 
de la Central Asian Society de Londres. La nou- 
velle ligne partirait de Bakou, longerait les lords 
de la Caspienne jusqu'à Recht, suivrait la vallée 
du Sefid-Roud, traverserait les monts Elbmrz, 
passerait à Kazvin, gagnerait de là lspahanj soit 
par Hamadan, soit par Téhéran, pour se eonti- 
nuer par Yezd et Kirman jusqu'aux chemus de 
fer nord-ouest de l'Inde. 

Dans une lettre ouverte à l'éditeur de la levue 
anglaise « Le Spectator » le colonel Yate indiquait le 
développement auquel était appelé le transpersan. 



LES MÉTHODES TURCO -GERMANIQUES EN PERSE. 265 

Un aussi grand chemin de fer, écrivait-il, doit évi- 
demment avoir des embranchements. Le plus impor- 
tant — et celui qu'en échange d'autres concessions, la 
Russie aurait promis à l'Allemagne à Potsdam — est 
Téhéran, Hamadan, Kermanchah, Khanikin, destiné 
à rejoindre un jour venu le Bagdad allemand. Puis un 
autre irait de Téhéran à Meched par Askabad, d'où par 
le Transcaspien, il aboutirait à Krasnovodsk, encer- 
clant ainsi tous les bords sud de la Caspienne. 

Les Anglais enfin ne devront pas oublier — 
selon le colonel 1 — qu'étant maîtres de l'Inde, ils 
doivent y conserver des forces suffisantes et des 
communications avec les principaux ports du 
golfe Persique, Pasni et Chahbar entre autres. 
Le colonel Yate terminait ainsi sa lettre 2 : 

Depuis soixante-dix ans, les cerveaux européens ont 
médité sur cette entreprise de chemin de fer indo- 
européen. La politique et l'argent, la rivalité et la 
jalousie internationales ont toujours été de plus 
grands obstacles que la montagne, le désert et les 
fleuves. Je me hasarde à penser que toutes ces diffi- 
cultés sont sur le point d'être surmontées et que dans 
dix ou onze ans d'ici, le Caucase et la vallée de l'Indus, 

1 V. Questions diplomatiques et coloniales, 16 avril 1911. 
M. Sauvé, Le Transiranien. 

2 Rapprocher ce passage de la lettre du colonel Yate des 
réflexions de Jaurès sur l'entreprise des chemins de fer 
d'Asie. 



266 LA QUESTION PERSANE. 

la Méditerranée et le golfe Persique seront unis par 
des voies de fer; si le contrôle de ces lignes est juste- 
ment départagé entre Bretons. Slaves et Teutons, les 
intérêts de tous, y compris ceux de la Turquie et de la 
Perse, seront assurés sans que soit troublée la paix de 
l'Europe ou de l'Asie. 

Dans une autre lettre au Times, le même 
colonel Yate écrivait sur les projets élaborés pen- 
dant ces soixante dernières années pour la commu- 
nication directe par chemin de fer entre l'Europe 
et les Indes : 

Quand nous jetons un regard sur ces projets qui se 
sont traduits en lignes fantaisistes du canal de Suez et 
du golfe Persique au sud, à la Caspienne et à l'Hin- 
doukoush au nord, on ne peut que regarder avec le 
plus vif intérêt le développement du dernier né. Il pro- 
met d'être un rival sérieux à la ligne allemande Scutari- 
Bagdad. 



-o' 



Tel n'a pas été l'avis cependant de certains 
industriels russes qui, dans une réunion tenue le 
23 novembre 1910 à Moscou, ont prétendu que le 
transpersan favoriserait la concurrence anglaise 
et que, avec la promesse de raccordement avec le 
Bagdad, la marchandise allemande amenée par 
les rails russes, tuerait non seulement les béné- 
fices russes, mais supplanterait complètement les 



LES MÉTHODES TURCO-GERMAMQUES EN PERSE. 267 

produits de l'industrie moscovite. En réalité, les 
industriels russes devront surtout lutter avec l'ha- 
bileté si grande du commis-voyageur allemand, 
qui étudie les marchés coloniaux avec son infati- 
gable énergie, toujours prête à se mouler aux 
exigences de l'acheteur, pour lui insinuer triom- 
phalement la vogue du Mode in Germany. 

Quoi qu'il en soit, le Times, au lendemain de 
l'annonce du projet russe du tiansiranien écri- 
vait : 

La coopération des capitaux anglais et russes, sous 
les communs auspices des gouvernements réciproques, 
constitue en même temps qu'une preuve tangible de 
bon vouloir envers la Perse, une garantie nouvelle pour 
la sécurité et la prospérité de l'empire des Chahs. Tôt 
ou tard également, la ligne devra être rattachée à tra- 
vers la Perse occidentale au chemin de fer de Bagdad, 
et là encore pourront être trouvées l'occasion et la base 
d'un arrangement amical avec l'Allemagne. 

Venant après l'entrevue de Potsdam, cette phrase 
du grand journal anglais valait d'être citée. De 
son côté, le Novoie Vremia trouvait un autre argu- 
ment en faveur de la construction d'un trans- 
persan, à savoir que ce chemin de fer aurait pour 
effet d'améliorer les relations entre la Russie et 
l'Allemagne. 



268 LA QUESTION PERSANE. 

Tant que nous tiendrons entre nos mains, disait-il, 
une section de l'artère qui transportera une partie des 
produits allemands, nous ne nous heurterons pas à une 
opposition décidée de l'Allemagne en Extrême-Orient, 
ni dans une partie quelconque de l'Orient. Il deviendra 
impossible de s'avancer contre nous, revêtu d'une 
armure éclatante, car ce serait la dislocation immédiate 
de toute l'industrie allemande. 



Enfin si la Russie, l'Angleterre et les autres 
puissances européennes doivent tirer du trans- 
persan des bénéfices matériels et réciproques, la 
Perse elle-même y trouvera de grands avantages. 

Il n'est personne en ce pays, déclarait le ministre de 
Perse à Paris, S. E. Samad-Khan-Momtazos-Saltaneh, 
à un représentant du New-York Herald, qui ne com- 
prenne la valeur économique, nationale, et si je puis 
dire, éducatrice de ces instruments si indispensables à 
tout peuple qui aspire au progrès. L'absence de moyens 
adéquats de communication dans toute la Perse est un 
des plus sérieux obstacles au maintien de l'ordre et à 
l'établissement d'un système convenable de gouverne- 
ment. La Perse ne sera ni stable, ni prospère jusqu'au 
jour où l'influence civilisatrice des chemins de fer y 
aura été introduite. 

L'Empire iranien, dont l'isolement au point de 
vue des communications internationales est presque 
complet, doit sortir de cet isolement. La France 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 269 

doit être intéressée au même titre que les autres 
puissances de liberté à l'ouverture du transiranien 
qui fera du plateau de l'Iran le lieu de passage 
préféré des hommes d'Europe se rendant aux 
Indes. Par la Perse en effet, passe le chemin le 
plus direct qui va de Londres, de Vienne, de 
Paris, de Berlin et de Petrograd au golfe Persique 
et dans le bassin de l'Indus et du Gange. C'est 
sur le territoire persan que se trouve le point de 
convergence et de concentration des lignes trans- 
caucasienne, transcaspienne et transpersane qui 
mettront en communication par une ligne inin- 
terrompue l'Europe et l'Asie. 



Sur le terrain politique, exploiter la rivalité 
anglo-russe contre la Perse elle-même, destinée 
à servir un jour ou l'autre de victime pour faciliter 
les règlements futurs, est le jeu tout indiqué de la 
duplicité germanique. 

L'Allemagne, tout en déclarant s'abstenir de 
toute ingérence politique dans les affaires inté- 
rieures de la Perse, a tenté de prendre tour à tour 
à son service et d'exciter contre la Russie les partis 
constitutionnel et dynastique qui se disputent le 
gouvernement du pays. 



270 LA QUESTION PERSANE. 

Au mois d'août 1910, en pleine révolution per- 
sane, la presse russe, notamment le Novoie Vremia, 
a eu l'occasion de critiquer vivement le rôle du 
ministre d'Allemagne à Téhéran, le comte de 
Quadt, qui, « par hasard », avait été conduit à 
prendre le parti de la révolution et des chefs 
rebelles, notamment du fameux Sattar Khan, 
contre le gouvernement absolu de Mohammed Ali 
Chah. 

Depuis et tout récemment encore, de nombreuses 
interventions allemandes se sont manifestées dans 
la politique intérieure de la Perse. C'est la fur or 
consularis du consul général allemand de Bouchir 
qui prend à tâche de compromettre les gouver- 
neurs généraux qui se succèdent dans la province 
du Fars. C'est la création d'un consulat général 
allemand à Tauris, dont le titulaire, un certain 
Litten, s'est efforcé, à peine installé, d'intervenir 
de la manière la plus agressive, au moment où 
la Russie a obtenu la concession du chemin de 
fer Djulfa-Tauris, sous le prétexte que cette 
concession apportait des entraves aux ingé- 
nieurs allemands des mines dans leurs travaux 
de prospection de la région. Ce sont les agisse- 
ments du commis -voyageur « Doctor » Pujin 1 à 

i Le 9 février 1914, le Gouvernement du Chah a refusé 



LES METHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 



271 



Ispahan : il avait pris à ferme les propriétés de 
quelques persans d'Ispahan; de son côté, le prince 
Zil-os-Soltan, grand-oncle du Chah actuel, avait 
donné ses terres à ferme au représentant de la 
Banque russe clans la même ville. De vifs incidents 
furent provoqués entre les paysans des deux con- 
cessions : le commis-voyageur Pujin en fut l'insti- 
gateur, soutenu par la légation d'Allemagne, qui 
eut le cynisme d'intervenir, pour réclamer ensuite 
une enquête par la légation de Russie. 

Dans le Sud, des attachés militaires allemands 
suivent et accompagnent les officiers de la mission 
de gendarmerie suédoise chargés d'organiser la 
police des routes, multipliant les obstacles et les 
intrigues sur leur passage. Ils s'efforcent de 
détruire l'œuvre de la gendarmerie en provoquant 
le désordre, pour rendre les Suédois suspects à la 
fois au Gouvernement persan qui les emploie ainsi 
qu'aux Russes et aux Anglais 1 . 

Le plus regrettable, c'est que dans ces régions, 



Yexequatur à ce commis-voyageur que Stamboul et Berlin 
avaient choisi comme consul à Ispahan. 

* Le 25 janvier dernier, le correspondant du Temps à 
Petrograd a annoncé que les instructeurs suédois avaient 
reçu l'ordre de rentrer en Suède. Il s'agit en réalité du rappel 
des officiers de l'armée active : la mission militaire suédoise 
continue sous la direction d'officiers de réserve. 



272 LA QUESTION PERSANE. 

comme à Téhéran même, la louche politique de 
l'Allemagne a réussi à rallier des partisans impor- 
tants. 

La stratégie de la diplomatie allemande pour- 
suit en Perse ses manœuvres traditionnelles : 
inquiéter, désunir et affaiblir en fomentant des 
troubles et des menées séparatistes. Au mois d'oc- 
tobre 1914, Salar-ed-Dowley et Choa-es-Saltaneh, 
frères du souverain déchu, en rébellion ouverte 
contre le Gouvernement constitutionnel persan, 
bénéficient officiellement de la protection du Gou- 
vernement de Berlin. Ils deviennent les plus uti- 
les instruments des intrigues et des ambitions 
germaniques. Choa-es-Saltaneh, venant de Petro- 
grad à Londres, est transporté de la frontière 
russo-allemande à Bruxelles dans des automobiles 
de luxe de l'armée du Kaiser, qui lui promet en 
outre les mêmes faveurs pour son retour triomphal 
à Téhéran et qui l'accompagne de ses recomman- 
dations particulières. 

Mais la restauration de l'autocratie en Perse pré- 
sente peu de chances de succès. Le l er novembre,1 91 4, 
le troisième parlement de la Perse a rouvert ses por- 
tes et S. M. Ahmad-Chah a saisi cette occasion pour 
proclamer la neutralité de son royaume. Aussitôt la 
légation d'Allemagne et l'ambassade de Turquie à 
Téhéran annoncent bruyamment que ce succès du 



LES MÉTHODES TURCOGERMAMQUES EN PERSE. 273 

régime constitutionnel leur est dû exclusivement. 
Le 23 décembre une dépêche de Constantinople 
répandue par le bureau de la presse de Vienne, 
fait connaître qu'une mission dirigée par le prince 
Vassilitchikoffa été envoyée de Petrograd à Odessa 
dans le but d'informer l'ex-Chah Mohammed- Al i- 
Mirza que s'il veut rentrer en Perse, pour tra- 
vailler à la création d'un mouvement d'opinion 
contre le régime actuel, la Russie l'aidera à 
remonter sur le trône. 

Le 24 décembre, une bombe destinée à détruire 
les ministres russe, français, belge et anglais fait 
explosion à Téhéran, mais le coup rate et la 
bombe tue l'un des associés du complot organisé 
par une bande germano-turque. La Légation alle- 
mande ne se décourage pas, elle enrôle un millier 
de bandits à raison de 90 francs par mois et leur 
distribue des armes. Ceux-ci s'empressent de 
vendre fusils et cartouches et de s'enfuir. 

Au surplus, l'Allemagne se livre à l'heure 
actuelle à une propagande effrénée dans toute la 
Perse. Les Légations austro-allemandes et l'ambas- 
sade ottomane sont transformées en salles de con- 
férences et agences de fausses nouvelles. Le recul 
des Russes est savamment exploité par le groupe 
germanophile. Ces partisans de la barbarie font 

DïMORGNY. 18 



274 LA QUESTION PERSANE. 

entrevoir aux autres Persans un avenir de grande 
puissance pour leur pays. Des volontaires sont 
engagés et armés; toute une garde consulaire com- 
posée de Turcs et de Kurdes initiés au « pas de 
Foie » par des instructeurs ottomans et germains 
est affectée au service des deux Légations allemande 
et autrichienne et de l'ambassade turque. 

Il s'agit de parodier la brigade des cosaques per- 
sans instruits à la russe et la garde des cipayes pré- 
posés au service de la Légation britannique à 
Téhéran. En même temps, les intrigues turco-ger- 
maniques redoublent d'activité; les postes consu- 
laires allemands sont multipliés dans toute la 
Perse; le nombre des agents diplomatiques de 
Berlin est considérablement augmenté dans tous 
les centres de Tlran. Certaine presse du pays 
retentit des interviews sensationnelles du prince 
de Reuss, ministre d'Allemagne, et du comte 
Logothetti, ministre de Vienne à Téhéran. Elle est 
encombrée des avis et des proclamations de l'am- 
bassade ottomane. 

Voici un extrait de ces interviews publié en 
langue persane dans la Nouvelle Époque de 
Téhéran, n° 31 du 26 avril 4915 1 : 



1 Ces interviews ont été renouvelées le 7 septembre 1915 
dans le même journal. 






LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 275 



I. — Interview du ministre d'Allemagne. 

S. A. S. Prince Henri XXXI de Reuss, ministre de 
l'empire d'Allemagne à Téhéran, a déjà fait un séjour 
d'une année et demie dans notre capitale. Le prince, 
après avoir représenté S. M. l'empereur d'Allemagne au 
couronnement de S. M. le Chah le 21 juillet dernier, a 
pris un congé de quelques mois. Son Altesse est récem- 
ment revenue en Perse par la voie de Bagdad. 

Le prince est connu dans le milieu diplomatique 
comme un homme aimable et de bon sens. Il a bien 
voulu recevoir notre directeur à la Légation d'Alle- 
magne à Téhéran et lui faire le meilleur accueil. 



Tout d'abord Son Altesse a exprimé toute sa grati- 
tude pour la manière dont il a été reçu depuis la fron- 
tière persane, jusqu'à Téhéran. Pendant son séjour en 
Europe, le prince n'est pas resté inactif; il a exposé 
comment il a collaboré aux œuvres de la Croix-Rouge, 
au milieu même des troupes, en Belgique et dans le 
nord de la France. Son Altesse a pu séjourner dans les 
pays conquis et se rendre personnellement compte que 
les habitants de ces pays sont très contents de leur 
situation actuelle. Ils ne considèrent pas les Allemands 
comme des étrangers, mais bien au contraire, ils ne 
laissent passer aucune occasion de manifester leurs 
bons sentiments à l'égard des blessés allemands dans 
les hôpitaux. 



276 LA QUESTION PERSANE. 

S. M. l'empereur d'Allemagne a donné audience au 
prince de Reuss en France à Hirson. L'empereur était 
en automobile, et Sa Majesté a parlé avec beaucoup de 
bienveillance au prince de Reuss de la situation de la 
Perse. Le prince a été heureux de voir que Sa Majesté 
n'avait pas oublié notre pays, au milieu des événements 
tragiques qui l'absorbent pourtant. D'ailleurs l'em- 
pereur a manifesté au prince un intérêt sincère et une 
grande sollicitude à l'égard de notre Souverain et du 
peuple persan. 

On a raconté, — ajouta Son Altesse, — que les 
vivres sont devenus rares en Allemagne; ces bruits 
sont tout à fait fantaisistes. Cette question n'est même 
pas envisagée à Berlin. 

11 est vrai que le Gouvernement allemand a pris à 
sa charge la distribution du blé et de certaines autres 
denrées. Mais cette mesure a pour but d'empêcher l'ac- 
caparement et d'éviter la cherté des vivres. Le prince a 
pu constater lui-même que l'Allemagne est si bien 
approvisionnée que si la guerre devait durer plusieurs 
années, le peuple n'aurait aucunement à souffrir pour 
son ravitaillement. 

C'est comme pour l'argent et le numéraire. S. A. le 
prince de Reuss a été frappée de l'abondance qui règne 
dans son pays. Il se l'explique par la raison bien 
simple que le commerce étant arrêté de tous côtés, 
l'argent reste dans le pays et s'emploie pour les besoins 
intérieurs. Les ressources en numéraire ont été telles, 
a dit le prince, que les banques ont elles-mêmes solli- 
cité l'honneur de faire des avances au Gouvernement de 
Berlin. Au surplus, — a-t-il ajouté, — vous savez avec 
quelle facilité l'emprunt allemand a été couvert. 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 277 

Notre directeur a demandé à Son Altesse son 
opinion sur la neutralité de la Perse. 

Le prince Henri XXXI de Reuss a répondu que les 
États belligérants avaient le devoir de respecter cette 
neutralité et qu'ils ne devaient pas profiter de la fai- 
blesse de la Perse pour l'exploiter à leur profit. Or, a 
fait remarquer Son Altesse, l'arrestation du consul 
d'Allemagne à Bouchir et les tentatives faites pour 
arrêter celui de Tebriz sont autant d'atteintes à la neu- 
tralité de la Perse; d'autant plus que, comme chacun le 
sait, M. Litten, le consul d'Allemagne à Tauris a dû 
demander asile à la colonie américaine, tandis que 
M. Leistmann, consul de Bouchir, a été purement et 
simplement arrêté par les Anglais, sans autre forme de 
procès, sous le prétexte d'intrigues contre les alliés. Si 
les Anglais, ajouta le prince, se croient autorisés à agir 
de la sorte dans un pays neutre, pourquoi n'empêchent- 
ils pas de leur côté leurs consuls de se livrer sur tous 
les points de la Perse à une campagne ouverte d'exci- 
tation contre l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie? — 
Nul n'ignore en effet les intrigues du consul de la 
Grande-Bretagne à Kermanchah, ses démarches auprès 
des tribus et l'argent qu'il leur prodigue 1 . 

1 Des représailles n'ont pas tardé à être exercées de part 
et d'autre : le 27 août 1915, le vice-consul d'Allemagne, 
Schœnemann à la tête d'une bande armée a attaqué au point 
du jour à Kengavar les consuls de Russie et d'Angleterre, 
dont les escortes ont engagé une fusillade avec la bande. — 
Les consuls ont dû se replier à Hamadan. Le 2 septembre, 
le consul général de Grande-Bretagne à Ispahan, M. Gra- 



278 LA QUESTION PERSANE. 

Son Altesse a exprimé encore la douloureuse sur- 
prise qu'il a éprouvée à Téhéran en présence des 
menées russo-anglaises pour provoquer un coup d'État 
à Téhéran. Le prince a été d'autant plus étonné qu'une 
bonne partie de ces tentatives provenaient des agisse- 
ments d'un représentant de la libérale Angleterre, qui, 
en Perse, est intervenue pour l'établissement et pour le 
maintien du régime constitutionnel. 

Ce qu'il y a de particulièrement remarquable, ajouta 
Son Altesse, c'est qu'il a été question pour les Russes 

hame, a été attaqué au moment où il revenait de sa prome- 
nade quotidienne; il a été blessé légèrement. Un soldat 
indien de son escorte a été tué. 

On attribue le meurtre récent de M. de Kaver, vice-consul 
de Russie à Ispahan, ainsi que les récentes attaques faites 
contre Bouchir par des tribus à l'instigation de l'Allemagne, 
au fait que le Gouvernement persan n'a pas su remplir son 
devoir de neutre. 

Le consul allemand à Kermanchah exerce l'autorité mili- 
taire dans cette province. Le prince de Reuss a déclaré en 
effet qu'il avait besoin de Kermanchah comme de la seule 
voie par laquelle il pouvait communiquer avec la Turquie 
et Berlin. 

De leur côté, les Russes ont envoyé au Caucase le consul 
turc de Recht convaincu d'espionnage et d'agitation dans la 
région. 

Cependant les intrigues turco-allemandes devenant de 
plus en plus audacieuses dans la région d'Ispahan et cer- 
taine presse locale redoublant d'insolence à l'égard des 
alliés, la colonie européenne a dû se réfugier à Téhéran le 
24 septembre 1915. On dit que cet exode a vivement impres- 
sionné les Persans qui redoutent, et non sans raison, les 
conséquences de ce lamentable état de choses (octobre 1915). 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 279 

et pour les Anglais de suspendre le Parlement, de sup- 
primer la liberté de la Presse, etc. 

De l'avis du prince de Reuss, le cabinet qui en Perse, 
veut gouverner, doit posséder la confiance de S. M. le 
Chah et celle de la Nation. C'est pourquoi le gouverne- 
ment actuel dirigé par le prince Eined Dowley lui 
paraît être le gouvernement fort qui convient à la 
Perse. 

Un grand nombre de personnes ont demandé au 
prince de Reuss ce que doivent être l'attitude et la con- 
duite de la Perse à l'avenir. On connaît déjà la réponse 
de Son Altesse : le Gouvernement de Berlin n'a jamais 
poursuivi la réalisation d'agrandissements territoriaux 
dans le pays, et tous ses efforts ont tendu au dévelop- 
pement des relations économiques entre la Perse et 
l'Allemagne. Il s'est appliqué à éviter toute interven- 
tion directe ou indirecte dans les affaires du pays. 

Le prince a ajouté que tous en Perse doivent savoir 
que les sentiments allemands à l'égard de la noble 
nation persane et de son Souverain ont toujours été 
sincèrement désintéressés. L'Allemagne, a conclu Son 
Altesse, est bien résolue à conserver ces mêmes senti- 
ments. Elle fait les vœux les plus ardents pour que le 
Gouvernement impérial de Téhéran puisse réussir à 
faire respecter sa neutralité et pour que la Perse, main- 
tenue dans sa dignité de nation existante, puisse 
retrouver au milieu des puissances d'aujourd'hui son 
ancien rang et tout le prestige de son glorieux passé. 



280 LA QUESTION PERSANE. 

II. — Interview du ministre 
cTA utriche-Hongrie. 

« La Nouvelle Époque » de Téhéran continue par 
l'interview du ministre d'Autriche-Hongrie. 

Le ministre d'Autriche-Hongrie, S. E. comte Logo- 
thetti, a fait un séjour de deux années à Téhéran. II 
vient de rentrer de congé. Le comte parle le persan, 
l'arabe et le turc. Il connaît les trois capitales musul- 
manes : Gonstantinople, Le Caire et Téhéran. Ses sym- 
pathies pour l'Islam sont connues et Son Excellence n'a 
jamais laissé passer l'occasion d'encourager les divers 
éléments musulmans à sceller leur union. 

Le comte Logothetti a bien voulu recevoir notre 
directeur. Avec la grande amabilité qui la caractérise, 
S. E. a d'abord exprimé la joie de son retour dans notre 
pays au milieu de ses amis persans. 

Faisant allusion au calme qui règne en Perse, alors 
que l'Europe est en feu, le comte a souhaité que ce 
calme continuât. C'est facile à son avis. Le Gouverne- 
ment de Téhéran ayant proclamé la neutralité du pays, 
n'a qu'à faire respecter et durer cette neutralité. 

Au surplus S. E. estime que les incursions turques à 
Kermanchah n'ont que l'importance d'un incident de 
frontière et que le Gouvernement persan saura bien 
arrêter ces incursions et obliger les troupes turques à 
rentrer chez elles. 

Au contraire, les questions relatives à T Azerbaïdjan 
et à l'Arabistan lui apparaissent sous un autre aspect. 
Le ministre se rallie sur ces points à la récente déclara- 



LES MÉTHODES TURCO-GERMAMQUES EN PERSE. 281 

tion du Gouvernement de Stamboul, d'après laquelle 
les troupes turques n'ont eu pour but, en pénétrant 
dans ces régions, que d'occuper des points stratégiques 
contre les incursions des armées russes. L'arrivée des 
Turcs ne cache aucun mauvais dessein contre la Perse 
et les Iraniens, confiants dans les bonnes intentions de 
leurs frères musulmans, ne doivent pas craindre les 
visées ottomanes sur le territoire persan. 

Le comte Logothetti préconise l'union de l'Islam 
comme le seul moyen de préserver les pays musulmans 
pendant la crise mondiale actuelle. Il cite comme 
exemple l'union actuelle des divers éléments ethniques 
qui composent l'Autriche-Hongrie. Ces éléments parais- 
saient irréductibles avant la guerre. Ils ont cependant 
oublié tous leurs différends depuis. Persans et Musul 
mans doivent en faire autant. 

La devise de l'empire austro-hongrois est contenue 
dans ces mots latins : Viribus Unitis. Elle signifie : 
Soyons unis. Pendant la paix elle fut difficile à réa- 
liser, mais la guerre a fait l'Union Sacrée. S. E. a 
cité encore cette parole du poète persan : « L'ennemi 
peut devenir une cause de bonheur, si Dieu le veut ». 
Elle a ajouté que ce sont les ennemis qui ont fait 
l'union entre les Austro-Hongrois : c'est ainsi que les 
Hongrois arborent le drapeau autrichien noir et jaune; 
qu'ils chantent en allemand leur hymne national et 
qu'ils ont déchiré leur ancienne marche hongroise 
Kossuth, au son de laquelle ils réclamaient la sépara- 
tion de l'Autriche et de la Hongrie. De même, mainte- 
nant, les Allemands entonnent leurs chants guerriers 
en langue slave et les Slaves chantent en allemand. 
Voilà les services que nous ont rendus les ennemis! — 



282 



LA QUESTION PERSANE. 



s'est écrié le comte Logothetti. Et S. E. a terminé en 
conseillant aux Persans de faire l'union entre eux et 
avec les autres Musulmans; de maintenir dans leur 
pays une neutralité réelle et non fictive. A ces deux 
seules conditions, la Perse pourra revivre son glorieux 
passé et faire bonne figure dans le concert des États 
d'aujourd'hui. 



III. — Déclaration de V Ambassade de Turquie 
à Téhéran (extrait). 

Certains hommes dont on connaît l'état d'âme et qui 
ont reçu des encouragements directs ou indirects, ont 
exploité à leur profit les récents événements qui vien- 
nent de se produire à Kermanchah. 

La déclaration faite par l'Ambassade ottomane le 
15 avril 1915 et publiée dans toute la presse de Téhéran 
a réduit ces mauvais calculs à néant. 

D'après cette déclaration, nos frères persans doivent 
bien comprendre que les Turcs n'ont d'autres soucis 
que de sauvegarder la paix, le prestige, la puissance et 
l'indépendance de la Perse. Les frontières turco-per- 
sanes sont celles qui ont été fixées d'un commun accord 
par les commissions compétentes nommées par les deux 
États voisins. Le Gouvernement turc n'a pas l'intention 
de s'approprier la moindre parcelle (pas même la 
largeur de la main) du territoire persan. 

Des assurances formelles ont été données en ce sens 
par le Gouvernement de Stamboul dès le commence- 
ment de la guerre au Gouvernement de Téhéran. 

Les gouvernements et les ambassadeurs turcs qui se 



LES MÉTHODES TURCO-GERMANIQUES EN PERSE. 283 

sont succédé depuis, n'ont pas manqué de renouveler 
ces assurances de la façon la plus officielle. 

Que la noble Nation persane le sache bien, ce sont 
ceux qui cherchent à lui faire croire le contraire, qui 
sont ses véritables ennemis. 

Toute cette propagande prend d'autant mieux 
auprès de certains groupes, que les agences di- 
plomatiques allemandes ajoutent à la cynique 
complainte du prince de Reuss les insinuations 
les plus perfides et les plus viles contre les alliés. 

De notre côté nous ne ripostons guère, le 
ministre de la République est seul et désire être 
seul à Téhéran. Tout le personnel de la Légation 
a été mobilisé. Il en est de même des profes- 
seurs, des jurisconsultes et médecins français qui 
ont été envoyés en mission dans le pays et qui ont 
été mis au service du Gouvernement persan. 
Alors que partout on s'efforce d'assurer l'envoi 
de missions de propagande et d'action dans tous 
les pays où nous avons des intérêts matériels et 
moraux à conserver et à développer, ces missions 
sont laissées à l'abandon en Perse. Et cepen- 
dant n'aurait-il pas mieux valu utiliser davan- 
tage dans ce pays si bien préparé « nos muni- 
tions morales »? Les sympathies françaises en 
Perse s'étonnent de l'abandon où nous les lais- 
sons quand elles subissent l'assaut répété et 



284 LA QUESTION PERSANE. 

tenace des influences germaniques. Il eût été 
préférable d'en\oyer dans le pays pendant la 
guerre beaucoup de Français éminents par les 
sciences, par les lettres et par les arts. Ils auraient 
fait passer un peu de l'âme vibrante de la France 
dans les cœurs irrésolus des Persans 1 . 



La Perse et la guerre. 

La Turquie devait évidemment suivre l'exemple 
de l'Allemagne. 

Au mois d'octobre dernier, le Gouvernement de 
Stamboul exerça les provocations que l'on sait à 
l'égard des puissances de la Triple Entente : deux 
contre-torpilleurs et le croiseur turc Hamidieh, 
commandés par des officiers allemands, se livrè- 
rent dans la nuit du 28 au 29 à diverses attaques 
contre les ports russes de la mer Noire et contre 
un paquebot français. 

Aussitôt après et dès le 4 novembre, les menées 
turco-allemandes se firent plus vivement sentir en 
Perse. Allemands et Turcs entreprirent une vigou- 



1 V. Séance de la Chambre des députés. Paris, 3 novembre 
1915. — Interpellation Bokanowski. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 285 

reuse campagne russophobe. Les muftis essayèrent 
de décider le clergé persan à proclamer la guerre 
sainte l contre nos alliés russes et anglais. Des tribus 

1 La guerre sainte « made in germany » suivant l'expres- 
sion du grand orientaliste hollandais, M. Snouck Hurgronje, 
se ressent des méthodes allemandes qui consistent à mettre 
sur le front, en avant des troupes, des otages et d'innocentes 
victimes. — Seulement ici, les otages sont remplacés par 
des emblèmes religieux. 

La Gazette de Voss a publié en effet le 7 octobre 1915 
l'information suivante : 

« Le sultan a fait don, paraît-il, au corps d'invasion turc 
sur la frontière persane de Fépée d'Hassan et de l'étendard 
d'Abbas. Ces deux imans étant révérés par les Persans 
chiites, ceux-ci ne peuvent tirer sur leurs emblèmes sacrés, 
ni prolonger une résistance désormais sacrilège ». 

L'iman Hossein, dont la Gazette de Voss écrit impropre- 
ment le nom et qu'elle appelle Hassan, est le fils de l'iman 
Ali et le petit-fils du prophète. Ali est le grand saint révéré 
des Persans et Hossein, son fils, a été assassiné par les sun- 
nites turcs, qui l'ont dépossédé de son khalifat au profit 
d'Abou-Bekr, l'usurpateur. C'est l'origine des guerres reli- 
gieuses entre sunnites et chiïtes, entre Turcs et Persans. Au 
début de la guerre actuelle, le sanctuaire d'Hossein, en terre 
ottomane, a été profané par les Turcs. Ces brigands sacri- 
lèges sont, de plus, des ignorants; il n'y a plus, en effet, 
d'épée d'Hossein. Le glaive à deux pointes dont il s'agit est 
l'arme de l'iman-khalife Ali lui-même. Ce glaive est transmis 
de père en fils jusqu'au douzième iman et sera ceint par ce 
douzième iman quand il viendra juger les hommes après 
« la Grande Absence ». 

Quant à l'iman Abbas, il n'a jamais existé : un fils cadet 
du khalife Ali a bien porté ce nom, mais il s'est contenté 



286 LA QUESTION PERSANE. 

kurdes entamèrent des hostilités contre les troupes 
russes; des fedais répandirent des proclamations 
invitant la population à se soulever. Au surplus, 
la Turquie a peut-être vu là un moyen de régler à 

d'être le porte-étendard de son frère Hossein. Cet étendard 
ne constitue pas un emblème religieux. 

Mais ce que les Turcs possèdent vraiment, c'est le poi- 
gnard de « Chimr », le sanglant et abominable tyran, qui de 
douze coups de son arme assassina l'iman Hossein, dont la 
haute intelligence et la grande morale étaient universelle- 
ment réputées et renommées au delà même des frontières de 
l'islamisme. — L'arme du crime est digne des musées tra- 
giques de Stamboul où elle a été soigneusement conservée. 

Quel singulier retour de l'histoire des khalifes usurpateurs 
redonne aujourd'hui cette lueur sinistre au poignard de 
Chimr qui frappa l'iman Hossein chéri des Persans ! — Par 
quelle aberration les Turcs obstrués de « Kultur » ont-ils été 
amenés à penser que les Persans chiïtes ont oublié leur his- 
toire? Comment peuvent-ils se figurer que des emblèmes de 
camelote allemande les empêcheront de défendre leurs terres 
et leurs croyances contre les hordes turco-allemandes ? 

Que les sunnites se souviennent : — L'iman Ali lui-même 
a déjà déjoué ces cyniques manœuvres. Lors de la guerre 
sainte de Mahravan (Arabie Heureuse], les Turcs Ommeyades, 
ennemis acharnés et mortels du grand saint iranien, ayant 
flairé la défaite, eurent la pensée d'attacher des exemplaires 
du Coran à la hampe de leurs lances. « Si le khalife Ali nous 
attaque quand même, disaient-ils, nous l'accuserons de 
sacrilège devant le peuple ». Ali n'hésita pas. Il était le vrai 
khalife; il était lui-même le « Coran vivant ». La ruse gros- 
sière des sunnites ne pouvait l'empêcher d'accomplir la 
mission qu'il avait reçue du ciel. La défaite des Turcs est 
restée célèbre. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 287 

son profit la question de la frontière turco-persane. 
J'ai dit en effet que cette question était restée en 
litige depuis 1869. Ce n'est qu'à la fin de 1913 que 
des notes anglo-russes, adressées aux Gouverne- 
ments turc et persan les 8 août et 27 octobre, abou- 
tirent à l'accord du 17 novembre. Aux termes de 
cet accord, la nouvelle frontière turco-persane vers 
le nord est très favorable à la Perse 1 . Celle-ci con- 
serve tous les territoires contestés de Bariga, Tor- 
guever, Decht, Morguever, Vahuu et Zerivan. Il 
est entendu que le Gouvernement persan aura 
recours aux bons offices de l'Angleterre et de la 
Russie pour arriver à un arrangement satisfaisant 
en ce qui concerne les tribus migratrices sur la 
frontière turco-persane du district du Zohrab 2 . 

Vers le Sud, aux termes du même traité, la navi- 
gation est internationale sur les eaux du Cbatt El- 
Arab; Mohammerah reste sous la juridiction de la 
Perse et le Cheikb de cette région conserve la pos- 
session de ses biens fonciers sur le territoire turc. 



1 « Grâce à cette délimitation » — a dit M. Goremykine, 
président du Conseil des ministres, à la réouverture de la 
Douma, le 9 février dernier, — « nous avons conservé à la 
Perse un territoire litigieux de près de 20.000 verstes carrées 
qu'un parti turc avait envahi ». 

2 II ne faudra oublier cette intervention au moment du 
règlement des comptes. 



288 LA QUESTION PERSANE. 

Une commission composée de délégués turcs, per- 
sans, russes et anglais devait se réunir le 15 dé- 
cembre 1913 à Mohammerah pour délimiter de 
façon précise la ligne de démarcation de la nou- 
velle frontière et pour assurer l'exécution de l'ac- 
cord turco-persan du 17 novembre 1 . 

11 s'agissait donc de faire comprendre à la Perse 
que « pour un chiffon de papier » Enver Pacha 
n'allait pas contrarier les mesures stratégiques de 
l'Allemagne. Dès le 8 novembre, les Turcs lancèrent 
une partie des forces confiées à Liman Von San- 
ders et à Chukri Pacha dans l'Azerbaïdjan persan, 
vers le lac d'Ourmiah. En même temps, les troupes 
de Djemal Pacha attaquèrent sur les rives du 
Chatt El-Arab les troupes anglo-indiennes qui se 
trouvaient à la tête du golfe Persique, pour y assurer 
la sauvegarde des intérêts anglais. Le 15 novembre, 
une dépêche de Constantinople annonça « qu'une 
longue délibération avait lieu à Stamboul entre le 
grand vizir et l'ambassadeur de Perse et qu'Enver 
Pacha avait assisté à la conversation ». 

Le grand vizir, s'e (forçant de convaincre l'am- 
bassadeur de la nécessité d'une collaboration mili- 
taire étroite entre la Perse et la Turquie, dit que 



1 Les délégués russes et anglais auront là une mission 
bien intéressante après la guerre. 



LA. PERSE ET LA GUERRE. 289 

« le Gouvernement de Téhéran ne devait pas hésiter 
un seul instant ». Enver Pacha prenant ensuite la 
parole, s'écria : 

Aujourd'hui ou jamais! C'est le moment unique et 
particulièrement favorable pour la Perse de se libérer 
de la protection russe et anglaise, si périlleuse pour 
l'indépendance de l'Iran 1 ! 

Les 24 et 25 novembre 1914, on a signalé de nou- 
velles incursions turques dans la province persane 
de l'Azerbaïdjan et du côté du golfe Persique sur le 
territoire du Cheikh de Mohammerah. De son côté, 
le Gouvernement persan ne restait pas inactif; le 
5 novembre, la Légation de Perse à Petrograd déclara 
qu'il n'existait aucune alliance entre Téhéran et 
Constantinople. Le 21 du même mois, S. M. le 
Chah fit notifier au Gouvernement de la Répu- 
blique française sa ferme résolution de rester 
neutre dans le conflit actuel. Le 22 décembre, 
Téhéran renouvela à Petrograd l'assurance de 
son entière et absolue neutralité ; le Gouvernement 
persan affirma de nouveau qu'il n'existait aucune 
alliance entre la Turquie et la Perse. 

Le 3 janvier 1915, de nouvelles déprédations 
ayant été commises par les bandes turques au sud 

1 Le même appel a été adressé par la Turquie à la Perse 
après les traités turco-buigare et germano-bulgare de 1915. 
DsMOsaNY. 19 



290 LA QUESTION PERSANE. 

du lacd'Ourmiah,le Gouvernement du Chah remit 
à l'ambassadeur de Turquie une note le prévenant 
que si les désordres continuaient dans la région, 
la Perse renoncerait à sa neutralité et qu'elle 
ferait marcher ses tribus armées contre les Turcs. 
La question de la neutralité de la Perse est déli- 
cate. Il était facile de prévoir, en effet, que les 
Allemands et les Turcs s'efforceraient de mettre le 
Gouvernement persan, qui ne dispose pas de forces 
suffisantes 1 , non seulement dans l'impossibilité de 
remplir consciencieusement ses obligations poli- 
tiques vis-à-vis de l'Angleterre et de la Russie, mais 
encore dans l'impossibilité de garder la stricte 
neutralité proclamée le l 9r novembre 1914 par le 
Gouvernement du Chah : 

Dieu est souverain. Nous, Sultan Ahmed Chah, 
Empereur et fils d'Empereur de Perse : 
En considération des hostilités malheureusement 

1 Les chiffres « officiels » des effectifs de l'armée persane 
donnés par le correspondant du Temps le 19 janvier 1915, 
ne figurent que sur le papier. L'armée persane ne comprend 
que la brigade de cosaques organisée et instruite par des 
officiers russes et les troupes de gendarmerie gouvernemen- 
tale, instruites et dirigées par les officiers de la mission sué- 
doise. Quant aux tribus armées, elles sont le plus souvent 
indépendantes du Gouvernement de Téhéran ou en guerre 
avec lui (V. sur les tribus de la Perse, mon étude dans les 
n 08 22 et 23 de mars et juin 1913 de la Revue du Monde 
musulman). 



LA PERSE ET LA GUERRE. 291 

commencées en ce moment en Europe ; envisageant le 
voisinage de nos frontières du théâtre de la guerre; 
vu les rapports d'amitié existant heureusement entre 
nous et les puissances belligérantes ; — pour faire con- 
naître à notre peuple nos intentions sacrées de sauve- 
garder ces bons rapports avec les États en guerre, 
ordonnons à S. À. Mustofi-El-Mamalek, notre illustre 
président du conseil et ministre de l'Intérieur 1 , de 
porter ce décret impérial à la connaissance de tous les 
gouverneurs généraux, généraux et fonctionnaires de 
notre Empire et de les informer que notre gouverne- 
ment, dans les circonstances actuelles, a adopte la 
plus stricte neutralité. Il sera publié en outre que nous 
avons décidé de maintenir, comme par le passé, nos 
relations amicales avec les pays belligérants. Par con- 
séquent, il est rappelé aux fonctionnaires de notre 
gouvernement qu'il est de leur devoir de ne faire quoi 
que ce soit sur terre et sur mer ni pour ni contre les 
États belligérants. Il leur est enjoint de ne leur fournir 
ni armes ni munitions. Ils devront éviter de prendre 
parti pour les uns ou pour les autres des pays en guerre 
et seront tenus de faire respecter la plus stricte neutra- 
lité de la Perse. Nous nous réservons d'ordonner l'exé- 
cution d'autres mesures que notre gouvernement juge- 
rait nécessaire de nous proposer encore et qui seraient 
de nature à assurer le maintien de notre neutralité et 
de nos bons rapports avec tous les pays. 

i Mustofi-El-Mamalek présidait le nouveau cabinet persan 
de septembre 1915, dont les membres subirent l'ascendant 
des influences religieuses et teutonnes contre les puissances 
de la quadruple Entente. 



292 LA QUESTION PERSANE. 

Cependant des troupes russes occupaientcertaines 
villes de l'Azerbaïdjan 1 pour y maintenir l'ordre 
et la sécurité. L'ambassadeur de Turquie à Téhéran 
promit que son gouvernement reconnaîtrait et res- 
pecterait la neutralité de la Perse si les Persans ne 
donnaient pas passage aux troupes russes. Les Per- 
sans sont gens de ressource. Aux Russes, ils dirent : 
« Comment voulez-vous que les Turcs et les Alle- 
mands croient à notre neutralité, puisque vos trou- 
pes sont dans notre province de l'Azerbaïdjan sur 
la frontière turque? » Aux Turcs, ils répondirent 
que leurs incursions continuelles sur le territoire 
persan était la véritable cause de l'occupation russe. 

Le dilemme devenait embarrassant. En atten- 
dant de le résoudre, les hostilités prirent de part 
et d'autre le caractère d'une guerre de partisans. 
Les tribus migratrices kurdes qui parcourent les 
régions de la frontière turco-persane sont en 
grande partie sunnites. Les Turcs y recrutèrent 
de nombreux adhérents à leur cause. Chuja ed 
Dowley, ancien gouverneur général de la province 
de l'Azerbaïdjan, qui disposait d'une certaine auto- 
rité et d'une réelle influence sur les tribus, 
marcha contre les Turcs avec ses partisans. Le 
16 janvier 1915, Chuja-ed-Dowley, qui avait placé 

1 V. p. 147 et suiv. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 293 

1.500 hommes dans le fort de Miandoab, et 
1.200 hommes dans un autre fort, engagea lui- 
même le combat contre les Turcs avec 400 cavaliers 
d'élite, mais, blessé, il s'enfuit à Tauris et à Djulfa 
et de là se réfugia à Tiflis. Cela permit aux Turcs et 
à l'agence Wolf de publier de fausses nouvelles sur 
de prétendues défaites russes dans l'Azerbaïdjan. 

A Tiflis, Chuja-ed-Dowley 1 a affirmé avoir en 
sa possession les preuves que l'or allemand avait 
servi à acheter le clergé et les fonctionnaires pro- 
vinciaux, ce qui avait permis aux Turcs d'entrer 
assez facilement dans l'Azerbaïdjan par Miandoab 
et Maraga et d'y commettre quelques atrocités. Les 
gouverneurs de Saouj-Boulak et de Maraga furent 
en effet fusillés; un Arménien et deux sujets russes 
furent brûlés vifs. 

La possibilité d'une entrée des Turcs dans l'Azer- 
baïdjan en cas de guerre avec la Russie avait été 
depuis longtemps prévue à Petrograd. Mais l'état- 
major général de l'armée russe du Caucase, dési- 
rant de son côté prouver qu'il voulait respecter la 
neutralité de la Perse, fit retirer ses troupes de 
Tauris vers le Nord,del'Ararat à Djulfa surl'Araxe. 

Surpris par cette décision, le Gouvernement 
turc, mis en demeure d'évacuer l'Azerbaïdjan et 

1 Ce Chuja-ed-Dowley est mort récemment en juillet 1915. 



294 LA QUESTION PERSANE. 

son chef-lieu Tauris, atermoya et posa des condi- 
tions. Il demanda, entre autres choses, que le Gou- 
vernement persan fît envoyer dans cette province 
les troupes dont il disposait (?) afin d'y maintenir 
l'ordre. Il demanda une garantie que les Russes 
ne l'occuperaient pas après le départ des troupes 
turques. En outre, une tradition constante veut 
que l'héritier du trône des Chahs réside à Tauris 
(Tehriz) et qu'il gouverne la province d'Azer- 
baïdjan. 11 y a plus d'un an déjà, au moment où 
les grands prêtres et le Gouvernement de Téhéran 
fixaient la date du couronnement de S. M. Ahmad 
Chah au 21 juillet 1914, il avait été décidé que 
S. A. I. le Valiadh (prince héritier), Mohammed- 
Hassan-Mirza, prendrait à la même date posses- 
sion effective de son apanage. Les Turcs exigèrent 
l'exécution de cette décision. 

Le 31 janvier 1915, le général Tchernozoubof 
rentra à Tauris après les brillantes victoires russes 
de Savalan. Les généraux turcs s'enfuirent dans 
la direction de Maragha, suivis par le consul d'Al- 
lemagne Litten et par Rahib Bey, consul de 
Turquie. Avant de quitter Tauris, le dit Litten fit 
habiller des soldats turcs avec des uniformes 
russes et ces bons musulmans, pour ameuter les 
populations contre nos alliés, incendièrent et 
détruisirent plusieurs mosquées et sanctuaires. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 295 

Depuis, les intrigues suscitées par les Alle- 
mands et les Turcs ont réveillé les éléments anar- 
chiques dans le pays. On connaît les incidents de 
Kermanchah : Reouf Bey commandant des forces 
turques, fait fusiller trois chefs de la tribu persane 
des Kerendj sur la frontière ottomane, qui avaient 
refusé de favoriser l'invasion turque en Perse. 
Les Kerenj se soulèvent, d'autres tribus voisines 
se joignent à eux, le mouvement s'étend jusqu'à 
la ville de Kermanchah, dont la population se 
révolte contre les Turcs (août 1915). 

2.000 Russes sont à Kasvin. Il y en a plu- 
sieurs centaines à Recht et à Enzeli. On signale 
également beaucoup de troupes russes sur la fron- 
tière du Turkestan et dans le Khoraçan. Par 
contre, les officiers allemands et les soldats autri- 
chiens sont nombreux, on en compte plus de 400 à 
Ispahan, où des terroristes menacent de mort les 
fonctionnaires des banques et des consulats russe 
et anglais d'Ispahan Le 12 septembre 1915, des 
Russes, des Français et quelques Anglais, for- 
mant une caravane de 200 personnes, sont partis 
pour Téhéran, avec une escorte de 24 hommes 1 . 

Le gérant du consulat russe et le directeur de 
la Banque russe ont traversé la ville avec le chef 

1 V. page 278, la note. 



296 LA QUESTION PERSANE. 

de la gendarmerie, le major Chilander, dans sa 
calèche. La route était gardée par de fortes pa- 
trouilles et les terrasses des maisons étaient occu- 
pées par des gendarmes pour prévenir les attentats. 

Le télégraphe anglais a annoncé qu'il cessait de 
recevoir les télégrammes privés. 

A Chiraz, le vice-consul d'Angleterre qui avait été 
l'objet d'un attentat a succombé à ses blessures 1 . 

Il n'y a plus de zones d'influences, Russes et 
Anglais passent maintenant les uns chez les autres 
pour donner la chasse aux Allemands. 300 cosaques 
viennent de quitter Meched à la poursuite de 
4 officiers allemands et de 83 Bakhtyaris partis 
dernièrement de cette ville se dirigeant vers 
l'Afghanistan qu'ils veulent soulever. Le 5 sep- 
tembre 1915, 10.000 Mohmanas ont pris part 
au combat qui a eu lieu, le 5 septembre, près de 
Hafiz-Kor, frontière d'Afghanistan. 

L'ennemi, qui a montré une grande audace, 
a été repoussé sur tous les points avec de grandes 
pertes ; du côté des troupes anglaises, on compte 
12 tués, 56 blessés et 2 manquants; pour les troupes 
indiennes, les pertes ont été de 4 tués et 31 blessés. 

Une note communiquée à la presse anglaise 
indique qu'il n'y a pas un mot de vrai dans le 

1 10 septembre 1915. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 297 

rapport allemand envoyé par radiotélégramme, 
d'après lequel les Anglais auraient perdu plus de 
2.000 hommes, en essayant de s'emparer de Bouchir. 
Comme suite au meurtre de deux officiers 
anglais le 12 juillet, près de Bouchir, par des 
tribus, parmi lesquelles se trouvaient des Alle- 
mands, les Anglais ont occupé Bouchir le 8 août, 
sans opposition. 



Cependant, en novembre 1915, le bruit s'est 
répandu qu'un accord spécial était intervenu 
entre la Perse, l'Allemagne et la Turquie. Le 
ministre de Russie à Téhéran fit aussitôt connaître 
au Gouvernement du Chah que si ce bruit rece- 
vait confirmation, les conventions anglo-russo- 
persanes de 1907 et de 1912, basées sur le prin- 
cipe de la conservation de l'intégralité et de l'in- 
dépendance de la Perse, n'auraient incessamment 
plus aucun effet 1 . 

Le ministre russe ajouta que cette déclaration 
s'adressait non seulement au cabinet actuel, mais 
à tout Gouvernement persan, qui s'aviserait de lier 
le sort du pays avec celui des ennemis de la Russie 
et de l'Angleterre. 

1 V. p. 128, la note 2. 



298 



LA QUESTION PERSANE. 



Cet acte d'énergie fut survi d'effets : au Medjliss, 
Ja plupart des députés exprimèrent le vœu qu'un 
règlement amiable intervînt pour les relations 
russo-persanes. Entre temps, les troupes russes 
s'avancèrent à 65 verstes de Téhéran et les léga- 
tions d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie firent 
transporter leurs archives à la légation des États- 
Unis. Les partisans indigènes des Turco-Germains 
accompagnés de leurs leaders : Souleiman-Mirza 
et Suleiman-Khan se retirèrent par petits groupes 
discrets. 

Le Chah et son gouvernement se préparèrent à 
gagner Ispahan, dans le cas, où la Russie ne juge- 
rait pas satisfaisantes les propositions de la Perse. 

Le Gouvernement russe insista secondé par le 
Gouvernement anglais. Les ministres de Russie 
et d'Angleterre déclarèrent au Gouvernement 
persan qu'ils considéraient toutes les négociations 
comme inutiles sans des mesures énergiques 
contre la propagande turco-germanique. 

En même temps, la légation de Russie publia 
un manifeste au peuple persan disant que, vu 
l'inutilité des mesures prises contre l'or séducteur 
allemand et contre les agents provocateurs turco- 
germaniques, la Russie avait pris la résolution 
de mettre fin à ces agissements pour le bien des 
rapports cordiaux existant entre les deux pays. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 299 

L'appel priait les Persans de croire que les troupes 
russes n'agiraient pas contre eux, leurs familles 
ou leurs biens, mais qu'elles seraient uniquement 
chargées de la défense de la population paisible 
et qu'elles paieraient tout ce qu'elles prendraient. 
Une note du 16 novembre 1915 précisa les 
intentions du Gouvernement russe : 



En réalité, le cabinet persan n'a aucune autre 
réponse à nous donner que des actes. Nous avons de- 
mandé aux dirigeants de mettre un terme à l'anarchie 
qui règne dans l'Iran du fait des menées turco-alle- 
mandes et qui ne sont pas sans menacer nos intérêts. 
Nous avons expressément ajouté que si le Gouverne- 
ment persan n'était pas en état de le faire, nous nous 
en chargerions nous-mêmes sans qu'il fût dans nos 
intentions, bien entendu, de porter atteinte à la souve- 
raineté du Chah. Nous attendrons donc que le Gouver- 
nement persan prenne les décisions qu'il doit prendre 
sans tarder. S'il fait montre de bonne volonté et par- 
vient à rétablir l'ordre dans le pays, nous sommes tout 
prêts à causer avec lui de la façon la plus bienveil- 
lante. Dans le cas contraire, nous prendrons, et sans 
faiblesse, toutes les mesures que nous dictent nos inté- 
rêts et le prestige de la Russie et de l'Angleterre. 

Cette note plus énergique encore parut rappeler 
à plus de réserve les agitateurs turco-allemands. 
On pouvait attendre ainsi du Gouvernement persan 



300 LA QUESTION PERSANE. 

qu'il procédât à l'internement des provocateurs 
notoires, au désarmement des fedais comme à 
l'interdiction aux Mollahs de prêcher l'agitation 
contre la Russie et l'Angleterre. 

Après en avoir délibéré avec le Conseil des 
ministres, le Chah reçut les ministres de Russie et 
d'Angleterre, et se borna à leur faire connaître 
qu'il renonçait à quitter Téhéran. Suivant la tra- 
dition, il affirma ouvertement son amitié pour les 
deux puissances voisines et ne leur dissimula pas 
que les Allemands avaient fait de grands efforts pour 
pousser la Perse dans une guerre contre la Russie. 

Le Gouvernement persan promit en outre qu'il 
satisferait autant que possible à toutes les exi- 
gences russes tendant au rétablissement du calme 
en Perse et à la cessation des menées turco-alle- 
mandes. Le prince Ein ed Dowley et Farman- 
Farma * furent appelés à faire partie du nouveau 
cabinet. Les légations de Perse démentirent la 
nouvelle d'après laquelle le Gouvernement de 
Téhéran aurait congédié ses fonctionnaires belges 
des douanes et des postes et les aurait remplacés 
par des Allemands. 

Le 17 novembre, l'ambassadeur de Turquie et 

1 V. p. 158. Ce Farman-Farma est le même qui s'était fait 
remarquer jusqu'ici par ses menées et ses intrigues contre la 
France, l'Angleterre et la Russie. — Ce sontlà choses persanes. 



LA PERSE ET LA GUERRE. 301 

les ministres d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie 
quittèrent la capitale persane et le mouvement 
vers Téhéran des troupes russes cantonnées à 
Kasvin eut pour résultat de faire prendre la fuite à 
un grand nombre d'Allemands, de Turcs et d'Au- 
trichiens qui avaient été armés par leurs légations. 

On eut bientôt l'assurance d'ailleurs que les 
troupes russes n'entreraient pas à Téhéran et le 
sous-secrétaire d'État anglais aux Affaires étran- 
gères put répondre à la Chambre des Communes 
que « des assurances formelles avaient été données 
au Gouvernement persan des intentions pacifiques 
des troupes russes, qui avaient pour seule tâche 
d'assurer la protection des colonies étrangères en 
cas de besoin ». 

Le 20 novembre, le Gouvernement de Téhéran 
lança dans toutes les provinces une circulaire télé- 
graphique annonçant à la population et au clergé 
la décision du Chah de ne pas quitter la capitale à 
la suite du rétablissement des relations sincères et 
amicales avec la Russie. Le ministre d'Allemagne 
partit pour Ispahan. 

On pouvait donc espérer au mois de novembre 
1915 que l'énergique intervention de la Russie 
(tempérée et modérée par l'Angleterre) produirait 
à Téhéran l'effet que l'on peut toujours attendre 
en Orient des manifestations de la force. 



302 LA QUESTION PERSANE. 

Malheureusement, le 28 novembre 1915, la 
pénurie du Trésor persan fournit aux Allemands 
une occasion qu'ils ont su saisir avec leur promp- 
titude habituelle de décision. La gendarmerie per- 
sane, organisée par des officiers suédois, ne tou- 
chait pas sa solde. — Le Prince de Reuss, ministre 
de Guillaume II qui avait installé à Koum son 
« Comité de la lutte pour l'Islam » s'est empressé 
d'engager à son service la seule force à peu près 
régulière dont disposait l'Empire. Des. officiers 
suédois, désavoués d'ailleurs par le gouvernement 
de Stockholm, ont accompagné leurs hommes et ont 
abandonné le Chah. Ils ont attaqué Hamadan où 
ils sont entrés sans difficultés et Chiraz où ils se 
sont emparés du consul britannique, du directeur 
des télégraphes européens et du personnel de la 
banque anglaise. — L'encaisse de cette banque a 
servi à rémunérer leurs exploits. 

Le Chah et ses ministres se trouvèrent débordés 
et Je gouvernement de Téhéran fut désemparé. 

D'autre part, à Berlin, le ministre de Perse se 
livra à des écarts de langage. Hassan Gouli Khan 
s'exprima de telle sorte qu'il laissa entendre que si 
les Allemands arrivaient à constituer un bloc avec 
l'Orient, la Perse serait naturellement toute dis- 
posée à s'y joindre. 

Aussitôt les Russes estimèrent qu'il était temps 



LA PERSE ET LA LIERRE. 



303 



d'opposer la force à la violence contre les plans 
germano-turcs. L'Angleterre exprima l'avis, au 
contraire, que les exploits de la gendarmerie se 
réduisaient à des actes de brigandage. 

L'Allemagne va-t-elle encore profiter de ces 
conflits d'intérêts? En attendant, elle étend l'anar- 
chie sur tout le territoire de l'Iran dans le but 
d'inquiéter les Russes du côté du Caucase et les 
Anglais dans la région du Tigre et du golfe Per- 
sique. 

Les troubles de Perse font partie du programme 
oriental des empires germaniques. Dans cette 
guerre, dont le théâtre s'agrandit sans cesse, tandis 
que les Allemands cherchent à assurer leurs com- 
munications avec Constantinople par une de leurs 
plus dures campagnes d'hiver, l'armée anglaise, 
marchant du golfe Persique sur Bagdad, s'efforce 
d'anéantir le noyau d'une future Allemagne en 
Mésopotamie, une des grandes pensées du règne 
de Guillaume II. Une bataille chaudement dis- 
putée est engagée entre Turcs et Anglais dans les 
environs d'Amara et de Bagdad. La campagne 
prendra certainement à un moment donné une 
importance considérable; elle aura un très grand 
retentissement. 

Du côté russe, le 1 décembre 1 915, à mi-chemin 
de Téhéran et Hamadan, les troupes du Tzar ont 



304 LA QUESTION PERSANE. 

battu un détachement tureo-allemand, composé 
de quelques milliers de gendarmes persans révoltés 
et de bandes armées d'artillerie et de mitrailleuses. 
— Les consuls d'Allemagne et de Turquie se sont 
enfuis d'Hamadan. 

Malgré cela, les Allemands, bien loin de se 
décourager, poursuivent leurs audacieuses menées. 
Il y a lieu de remarquer que le comité de défense 
nationale qu'ils ont créé est déjà assez puissant 
pour mobiliser des effectifs capables de se mesurer 
avec les troupes régulières russes. 

Mais l'Angleterre ne désespère pas des Persans; 
au cours de la séance du 7 décembre 1915 de la 
Chambre des Lords, Lord Crewe a déclaré : « Si 
les troupes russes ont approché de Téhéran et 
l'ont menacé, ça été pour aider le Gouvernement 
persan, qui voit que la présence des troupes russes 
et anglaises en Perse et le concours financier russo- 
britannique lui sont plus utiles que l'appui de 
l'Allemagne et de la Turquie. 

» Nous devons être prêts à continuer notre con- 
cours financier à la Perse pour l'aider à se défendre 
au moyen de troupes plus sûres que la gendar- 
merie, si accessible aux intrigues étrangères. 

» Il n'y a pas lieu de désespérer de l'avenir de 
la Perse, dont le souverain est appelé à régner à 
l'avenir sur un Etat oriental bien gouverné ». 



ANNEXES 



I. — LA MISSION FRANÇAISE DE REFORMES 
ET D'ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIFS EN 
PERSE. 

II. — RÉSUMÉ DO COMPTE GÉNÉRAL DES FINAN- 
CES PERSANES 1911-1912. 



Demorgny. 20 



ANNEXE I 

I. — La Mission française de réformes 
et d'enseignement administratifs en Perse. 



L'expression « Administration » englobe toutes les 
fonctions du pouvoir exécutif, sauf la fonction judi- 
ciaire. Tous les services qui concourent à l'exécution 
des lois, les services de justice exceptés, sont des 
services administratifs. L'Administration est l'en- 
semble des services publics, envisagés dans leur or- 
ganisation, dans leurs attributions et dans leur 
fonctionnement. Les fonctions du gouvernement et 
les attributions des administrations publiques sont 
diverses et variées. Elles embrassent les intérêts 
généraux, régionaux, locaux et individuels du pays. 
Leurs organes sont ceux de la vie publique tout 
entière. 

Le droit administratif analyse le mécanisme de la 
machine gouvernementale, il étudie comment elle 
travaille, comment fonctionne chacune de ses pièces. 
Son domaine est d'autant plus vaste que le Gouverne- 



À LA QUESTION PERSANE. 

ment et l'Administration ne se distinguent pas tou- 
jours avec une netteté absolue, et, qu'en fait, ils 
forment un ensemble indivisible. 

Le droit administratif français s'est constitué 
presque intégralement depuis la Révolution; adapté 
à la forme moderne de la société, il est moderne dans 
presque toutes ses parties. 

Le fondement de l'autorité administrative se trouve 
dans la Constitution; l'idée d'autorité est inhérente à 
la notion d'État et l'État, c'est la nation organisée, en 
pleine possession de sa souveraineté. 

Le jurisconsulte arriva à Téhéran le 13 août 1911; 
les vacances scolaires firent d'abord ajourner l'ouver- 
ture du cours d'administration à l'école des sciences 
politiques. 

Dès cette époque, les incidents de la mission du tré- 
sorier américain Shuster, qui allaient précipiter le con- 
flit russo-persan, ainsi que les tentatives de restau- 
ration de l'ex-Chah Mohammed Ali Mirza, ne permirent 
guère au Gouvernement persan de s'occuper de l'œuvre 
des réformes et de l'enseignement administratifs. 

Les événements s'aggravèrent d'ailleurs bientôt, 
malgré les efforts de l'Angleterre, et les rapports diplo- 
matiques se tendirent de plus en plus entre la Légation 
de Russie et le ministère persan des Affaires étrangères. 
Le Gouvernement de la République française, par l'in- 
termédiaire de son ministre à Téhéran, recommanda 
au jurisconsulte de maintenir son caractère de profes- 
seur consultant et d'éviter celui d'un fonctionnaire du 
pouvoir exécutif. Il l'invita à observer la plus grande 
réserve dans ses rapports avec le Gouvernement persan 



LA MISSION FRANÇAISE DE REFORMES EN PERSE. ô 

avant l'ouverture des cours. Ce gouvernement, en effet, 
profitant de ce que la terminologie persane, ne fait pas 
de distinction entre les expressions : jurisconsulte, 
conseiller, consultant; et, revenant à ses premières 
intentions, affectait de donner au professeur juriscon- 
sulte qui lui avait été accordé, le titre et les moyens 
d'action d'un véritable fonctionnaire-conseiller. A l'ex- 
piration des vacances scolaires, au mois de novembre 
4911, le jurisconsulte adressa en conséquence au 
ministre persan de l'Intérieur la lettre suivante : 

«Conformément aux dispositions contenues dans mon 
contrat, j'ai l'honneur de vous faire connaître que je 
suis à votre disposition pour commencer le cours de 
droit administratif dont je suis chargé à l'École des 
sciences politiques de Théhéran ». 

A la suite des deux ultimatum russes du mois de 
novembre, et, entre autres manifestations populaires, 
les écoles ayant été fermées, un arrêté du 24 décembre 
ouvrit le cours, mais sous forme de conférences pra- 
tiques d'administration au ministère de l'Intérieur, 
pour les fonctionnaires et employés de ce ministère et 
des administrations dépendantes, connaissant la langue 
française. 

Ces conférences servirent d'ailleurs de préparation 
au cours qui devait s'ouvrir quelques mois plus tard à 
l'École des sciences politiques, quand l'accord russo- 
anglo-persan du 20 mars 1912 eut terminé le conflit 
russo-persan. 

Jusqu'à la dissolution du Medjliss, le 14 décembre 
4911 et en exécution du Firman impérial qui suivit, por- 
tant instructions pour de nouvelles élections, les prin- 



4 LA QUESTION PERSANE. 

cipes constitutionnels du droit administratif purent 
être enseignés. 

Les fonctionnaires, employés et agents du ministère 
de l'Intérieur parurent accueillir suffisamment bien les 
conférences qui leur furent faites sur la probité profes- 
sionnelle, sur les obligations de la hiérarchie et sur les 
devoirs de la discipline. Ces conférences furent données 
sous la forme contradictoire; les auditeurs y prirent 
part et une certaine émulation ne tarda pas à s'établir 
entre eux. De nombreux travaux en résultèrent : c'est 
ainsi que purent être faites des traductions et adapta- 
tions des conseils et avis d'Ardechyr, de Chosrœs, 
de NassireddineTouci,etc; des instructions du khalife 
Ali et du Chah Abbas ; des règlements de Nassereddine 
Chah; — des lois et décrets constitutionnels et adminis- 
tratifs des deux premiers Medjliss et du régent; — des 
projets de réformes déjà établis par quelques grands 
vizirs comme Emined Dowley, Sanie-ed-Dowley, etc. 
De précieuses indications bibliographiques, des notes 
personnelles et inédites sur l'organisation de la Perse, 
sur ses coutumes locales, sur ses traditions fondamen- 
tales purent être recueillies pendant ces conférences. 
Ces travaux constituèrent la base du cours qui se pré- 
parait ainsi pour l'École des sciences politiques. Au sur- 
plus, les futurs élèves de ce cours ne manquèrent 
pas d'assister et de collaborer aux conférences du 
ministère de l'Intérieur. 

Ainsi le professeur, les fonctionnaires et les étudiants 
apprirent à se connaître; ainsi le professeur fut mis à 
même d'orienter son enseignement en connaissance de 
cause, d'adapter les principes aux circonstances, de 
les mettre à la portée de ses auditeurs et d'éviter 



LA MISSION FRANÇAISE DE RÉFORMES EN PERSE. 5 

autant que possible les incompatibilités d'idées, de race 
et d'époque. Intelligents et doués de réelles facultés 
d'assimilation, les jeunes Persans s'instruisent vite et 
facilement. En ménageant leur amour-propre et certains 
préjugés locaux et religieux, on peut les intéresser et 
retenir leur attention. Ils sont d'ailleurs curieux et dési- 
rent s'instruire. 

Les élèves de l'École des sciences politiques, qui 
assistaient aux conférences, parurent comprendre par- 
ticulièrement la nécessité de rechercher dans les doc- 
trines mêmes de l'Islamisme et dans les grands auteurs 
persans les principes oubliés ou méconnus d'une bonne 
administration, — ainsi que les éléments de transition 
et d'évolution nécessaires entre l'idée ancienne de la 
souveraineté sans bornes, née en Perse du droit de 
conquête, et les idées modernes de la souveraineté 
légale, du droit individuel et de la Constitution. Les 
conférences du ministère de l'Intérieur semblèrent 
avoir acquis la sympathie du public, grâce aux choix 
d'idées et de principes progressifs, tirés du domaine de 
l'Islamisme et de l'histoir i et dont il fut fait la meil- 
leure application possible au profit du nouvel enseigne- 
ment. 

Les événements qui marquèrent la fin du conflit 
russo-persan et qui suivirent l'accord du 20 mars 1912, 
eurent naturellement leur répercussion sur l'essai d'en- 
seignement administratif. En effet, après la dissolution 
du Medjliss; les tentatives de l'ex-Chah Mohammed Ali 
Mirza et de son frère Salar-ed-Dowley ; l'occupation de 
Tauris, Recht et Kazvin; — à la suite des rivalités 
et des luttes des Ghasghais, des Bakhtyaris et des 



D LA QUESTION PERSANE. 

Khamseh dans le Sud; et après le départ du régent, le 
désordre et l'anarchie sévirent dans toute la Perse. Une 
seule loi subsista, vestige assez curieux du régime 
constitutionnel, c'est la loi de Josas, 13 juin 4911 •*. 
Cette loi donnait un pouvoir discrétionnaire et absolu 
au trésorier général de la Perse sur toutes les adminis- 
trations de l'État. 

La question se posa de savoir ce qu'il convenait d'en- 
seigner alors : le droit administratif russe, le droit 
administratif anglais, la théorie des zones d'influence, 
le droit divin, la monarchie absolue, le droit de la loi 
de Josas, le régime des protectorats financiers, ou le 
droit administratif constitutionnel? 

Cependant, les écoles ayant rouvert leurs portes, un 
arrêté du 3 avril, signé par les trois ministres : de l'In- 
térieur, des Affaires étrangères et de l'Instruction 
publique, transféra les conférences et les cours d'admi- 
nistration pratique, du ministère de l'Intérieur à l'Ecole 
des sciences politiques de Téhéran. La nouvelle classe 
d'enseignement administratif fut solennellement inau- 
gurée le 4 avril 1912 (15 hamal 1330), par le ministre 
des Affaires étrangères, Vossough-ed-Dowley, par le 
ministre de l'Instruction publique, Hakimol Molk et 
par Mouchir-ed-Dowley, président du conseil d'admi- 
nistration de l'école, en présence d'une nombreuse 
assistance, composée des plus hautes personnalités de 
la Perse. Le procès-verbal d'inauguration fut transmis 
au ministre de France à Téhéran. 



i Cette loi a été abrogée en mars 1915. 



ESSAI D ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. / 

Entre temps, le régent Nars-el-Molk et le ministre 
des Affaires étrangères, Vossough-ed-Dowley, prièrent 
le professeur d'administration à l'Ecole des sciences 
politiques de se charger de l'instruction civique de 
S. M. Ahmad Chah à la classe impériale. Les Légations 
de Russie, d'Angleterre et de France, consultées par ce 
professeur, ne firent pas d'objection et le cours d'ins- 
truction civique fut créé par arrêtés de janvier et de 
mars, dans des conditions déterminées par le conseil 
supérieur des études impériales, réuni sous la prési- 
dence du régent les 14 et 16 mars 1912. 



I. — Essai d'enseignement administratif 
(1911-1913). 

L'objet du contrat du 27 juin 1911 a été défini plus 
haut. La question se posait donc de savoir comment, en 
ce qui concerne l'enseignement administratif, cet objet 
pourrait être rempli dans les circonstances et dans les 
conditions qui viennent d'être exposées. En d'autres 
termes, il s'agissait d'établir pour l'enseignement du 
droit administratif à l'Ecole des sciences politiques et 
pour l'instruction civique du jeune Chah à la classe 
impériale, un programme d'études, compatible d'une 
part avec les intérêts spéciaux de la Russie et de l'An- 
gleterre et, d'autre part, avec les nécessités de l'in- 
fluence et du prestige français. Il fallait, en outre, que 
ce programme fût adapté à la mentalité persane et ap- 
proprié aux circonstances; — il ne devait pas trop 



8 LA QUESTION PERSANE. 

« désorientaliser » les jeunes Persans, ni en faire de 
mauvais Européens. Pour cela, il fallait les aider à évo- 
luer dans leur milieu, sans essayer de leur imposer pré- 
maturément nos errements administratifs. Il y a lieu 
de rappeler enfin que, si l'instruction primaire et l'ins- 
truction primaire supérieure sont données à Téhéran 
par l'école de l'Alliance française et par l'école de la 
mission des Lazaristes, l'enseignement secondaire n'y 
est pas encore organisé. Il en résulte que les Persans 
sont insuffisamment préparés à recevoir l'enseigne- 
ment supérieur. 

A titre d'indication, voici, en tenant compte des 
considérations qui précèdent, un aperçu du cours d'ad- 
ministration pratique et comparée, qui fut adopté à 
l'Ecole des sciences politiques de Téhéran : 



Les principes. 

Les instructions du khalife Ali 1 contiennent les prin- 
cipes les plus sains, les plus libéraux, les plus démo- 
cratiques et les plus modernes. Que recommande Ali 
en effet? La justice, l'impartialité et le respect de l'opi- 
nion publique, « ce reflet de l'esprit de justice »; la 
défense du pauvre contre le riche, l'amour du peuple, 
« ce piédestal de la religion, cet élément essentiel du 
pouvoir », l'amour du peuple, qui est reconnaissant et 

1 S. S. le khalife Ali Amirol Momenin, chef de la religion 
chiite, cousin et gendre de Mahomet, le plus grand saint 
révéré des Persans. Il a laissé entre autres œuvres, un remar- 
quable Traité de morale pratique et administrative. 



ESSAI D ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. Il 

dévoué et que l'on est sûr d'avoir pour soi, si on lui 
assure le bonheur et la tranquillité parla justice. 



Les principales sources du droit administratif national 
en Perse. 

Pour l'ancien régime, les instructions déjà citées du 
khalife Ali à Malek, gouverneur d'Egypte, excellent 
traité de morale et de pratique administratives. 

LesDastourol Amal de Chah Abbas le Grand, qui 
contiennent, avec des avis détaillés sur la manière 
dont les gouverneurs doivent se comporter selon le 
milieu où ils vivent et suivant les populations aux- 
quelles ils ont affaire, une description très complète 
des anciennes provinces. Plus près de nous, les règle- 
ments de Nasreddine Chah, et ceux notamment relatifs 
auxChourayé Tanzimat, sorte de conseils provinciaux. 
Le Fars Nameh de Hadji Mirza Fasa, recueil très 
complet sur la Perse du Sud et ses tribus, etc. Pour le 
régime constitutionnel : le livre du sardar Assad sur 
les Bachtyaris; la loi du 4 zighadeh 1325 sur l'admi- 
nistration provinciale; la loi de Rabios Sani sur les 
conseils provinciaux; les travaux de la Commission de 
la carte administrative et du budget provincial créée 
au ministère de l'Intérieur par le décret du 10 septembre 
1911 (14ramazan 1329). 



Les Ministres. 

Comme dans les autres États constitutionnels, les 
ministres sont nommés par le gouvernement, en 
tenant compte de l'opinion de la majorité de la Cham- 



10 



LA QUESTION PERSANE. 



bre, dont le président est consulté au préalable. Leur 
nombre est fixé par une loi, et, en tenant compte des 
circonstances. 11 est bon de rappeler, à ce propos, que 
dès 1896, la création d'un ministère spécial ou d'un 
conseil supérieur des tribus, présidé par une haute 
personnalité gouvernementale, avait été envisagée ; les 
raisons qui avaient fait proposer cette mesure par le 
grand vizir d'alors, Emîn-ed-Dowley, et le juriscon- 
sulte Hâkim Elâhi, ont conservé aujourd'hui, toute la 
valeur. 

Théorie de la fonction publique. 

La théorie de la fonction publique a été très nette- 
ment comprise par le khalife Ali. L'intelligence et le 
travail, dit-il en propres termes, doivent être les prin- 
cipales qualités et les seules recommandations. Les 
gouverneurs doivent être des hommes intègres, payés 
de manière à ne pas être tentés de commettre des exac- 
tions; ne tenant compte que de la légalité et de la jus- 
tice, lorsqu'ils ont à faire acte d'autorité; que des 
intérêts généraux de l'État, s'il s'agit d'un acte de 
gestion. 

Le Conseil d'État. 

Histoire. — Le Conseil exécutif et consultatif dans 
la Perse ancienne. Le Conseil des grands de l'Empire 
sous les Achéménides; le Conseil féodal des Arsacides; 
le Conseil deBou Zardjomehr sous le règne de Khosroes 
le Juste; le Conseil militaire de Sephy I, le Conseil du 
Kechik Khane; le Conseil privé de l'Endéroun. Le livre 
du Conseil d'Etat ou des révolutions futures (Gareh 
Djamah) de Schah Sephy. Le Conseil du Tchehel 
Sotoun à Ispahan. Le Conseil de Nadir et le Conseil de 



ESSAI D'ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. 11 

la cour de Nasseddine Chah ou Chourayé Dabar et les 
Chourayé ïanzimat. Le projet de la restauration après 
la première dissolution du Medjliss; le projet de S. A. 
le Régent. 

Période actuelle. — De l'utilité d'un Conseil d'État 
en Perse. Le Gouvernement persan disposerait, après 
la création de ce conseil, d'un organe qui lui rendrait 
les plus grands services, en régularisant la procédure 
administrative dans un pays où, actuellement, les 
ministres, absorbés par les menus détails de leurs 
charges, ne peuvent prendre les initiatives nécessaires; 
en coordonnant les efforts des fonctionnaires euro- 
péens qui, faute d'une entente préalable, ne peuvent 
aboutir; et en fixant les attributions et les devoirs de 
chaque fonctionnaire; ce Conseil interviendrait de la 
façon la plus heureuse lors des crises ministérielles, 
si fréquentes et si longues. Sans lui, il ne peut 
y avoir de garanties des libertés individuelles consa- 
crées par la Constitution, puisqu'il n'existe pas d'autre 
voie de recours contre les excès de pouvoir. Sans lui 
enfin la situation reste la même, pour les citoyens, que 
sous l'ancien régime, où les personnes lésées n'avaient 
d'autre ressource que de s'adresser au souverain ou au 
grand vizir, ou de se réfugier dans quelque sanctuaire. 
Bref, la création de ce Conseil est la condition sine qua 
non de la réorganisation financière, administrative et 
militaire de la Perse. 

Attributions du Conseil. — Le projet de S. A. le 
Régent, les cinq attributions; l'assimilation et l'ap- 
propriation dans les réformes administratives, la 
tradition et les lois nouvelles. Le projet d'Hakim Elahi 
et d'Emîn-ed-Dowley sur un Conseil des tribus. Le 



12 LA QUESTION PERSANE. 

Comité de législation du cabinet Cepadhar. Le décret 
de 1303 de Nassereddine Chah créant une section de 
l'instruction publique. La section des Affaires étran- 
gères prévue par le même décret. Les articles 135 et 436 
de la loi du 4 zighadeh 1325 * sur l'administration 
provinciale et le Comité consultatif du contentieux au 
ministère de l'Intérieur. La commission supérieure 
d'études des réformes au ministère de l'Intérieur. 

Le Conseil d'État est un conseiller. 

Le Conseil d'État et le Parlement. 

Sa composition. La nomination des conseillers 2 . 

Les intérêts généraux, régionaux et locaux. 

L'administration nationale et l'administration pro- 
vinciale. 

L'Ayalat, le Valayat, le Bolouk. 

Le Garieh et le Ketkhoda, le régime de la grande 
propriété. 

Les grandes (Chahr) et les petites (Ghassabeh) 
villes. 

Le statut, les privilèges et l'indépendance des 
grandes villes. 

Les Houmehs ou banlieues. L'administration des 
tribus. 

1 1325 de l'Hégire, soit en 1908 de l'ère chrétienne. 

2 Une importante commission a élaboré en juin 1914 un 
projet de Conseil d'Etat. Ce projet ne répond en rien aux 
principes enseignés. C'est un travail de simple traduction 
des lois et décrets qui organisent le Conseil d'État en 
France. Il ne prévoit même pas l'administration des tribus. 



ESSAI D'ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. 13 



Les principes de l'administration provinciale. 

La tutelle administrative. La centralisation, la 
décentralisation. La concentration et la déconcen- 
tration; pourquoi la loi de Rabios Sani 1325 sur les 
conseils élus de Valayats et Ayalats n'a pas donné de 
bons résultats en Perse. L'esprit de particularisme 
local et le régime des influences personnelles sont la 
négation même d'un principe national et de toute 
règle administrative. 

Les subdivisions administratives. 

Comment naît et se fait une carte administrative. 
Le territoire de chasse et de pêche, la commune et le 
groupement des communes. Apparition de l'organisme 
politique. Les anciennes divisions de la Perse. La 
Perse divisée en pays d'État et de domaine sous 
Sephy I. La carte des migrations des tribus. La carte 
des Tiyouls (fiefs) et des confiscations. La carte des 
influences personnelles. Étude critique de la loi du 
4 zighadeh 1325, sur l'administration provinciale et 
notamment des art. 1, 2, 3, du chapitre iv et art. 195 
du chapitre xm, sur la création temporaire d'Ayalats 
exceptionnels. Étude critique de la loi de Rabios Sani 
1395, art. 115. Examen des travaux de la Commission 
de la carte administrative sur la province de Fars. La 
hiérarchie territoriale basée sur l'importance politique, 
ethnographique et statistique des différents Valayats, 
Bolouks, etc. La hiérarchie correspondante des gou- 
verneurs et admini strateurs. 



14 LA QUESTION PERSANE. 



Les attributions des gouverneurs et administrateurs. 
Les attributions militaires et de police. 

Les gouverneurs des pays d'État et les intendants 
des pays de domaine. Les critiques d'Hakim Elahi sur 
l'administration provinciale. Distinction de ces attri- 
butions concernant l'armée, la police et la gendar- 
merie. Le règlement des Karasourans. Les décrets de 
Nassereddine Chah. La loi du 13 zighadeh 1325. Le 
règlement de la gendarmerie gouvernementale. Les 
projets des instructeurs suédois sur l'organisation de 
la police. 

Les attributions concernant l'administration générale. 

Le caractère démocratique et libéral des instructions 
de S. S. le khalife Ali. Le décret de Nassereddine Chah. 
Les gouverneurs et les Chourayé Tanzimât. La loi du 
4 zighadeh 4325, articles 10, 13, 104, etc. La question 
des approvisionenments : instructions de S. S. le khalife 
Ali et sévérité des anciens Chahs de la Perse contre les 
accapareurs. La loi de zighadeh, articles 1, 6 et 41-46. 
Difficultés d'application en Perse. Opinion du trésorier 
général Shuster. opinion du trésorier général Mornard. 
Les manifestes des partis. Le projet du cabinet Sam- 
samos-Saltaneh. La vie chère. 

Les pouvoirs à l'égard des fonctionnaires 
et des agents du Gouvernement. 

Instructions de S. S. le khalife Ali sur le choix des 
fonctionnaires. Leurs traitements. Les examens. Contre 
l'absolutisme et la corruption. Décret de Nassereddine 



ESSAI D'ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. 15 

Chah. Le contrôle des gouverneurs par les Chourayé 
Tanzimât. Les conseils élus de la loi de Rabios Sani. 
La loi de zighadeh 1326. Distinction des services géné- 
raux et des services locaux. Réformes proposées. Le 
décret du Régent du 26 septembre 1911, les arrêtés des 
24 décembre 1911, la circulaire du 2 mars, les arrêtés 
des 3 avril 1912 et 23 avril 1913, des ministres de l'In- 
térieur, des Affaires étrangères et de l'Instruction 
publique. Recrutement des fonctionnaires, employés 
et agents dans les services dirigés par des Européens. 
Le rapport de Motardjem-el-Molk et le projet de statut 
du personnel du ministère de l'Intérieur au livre vert 
des réformes. 

Les pouvoirs relatifs à l'administration des finances, 

Les conseils d'Ardéchyr et de Chosroes : « Pas d'ar- 
gent sans agriculture, pas d'agriculture sans justice. 
La vie même de l'Etat se résume dans sa situation 
financière ». Les conseils de Nassereddine Touci àHou- 
lagou. L'organisation sociale et politique de la Perse 
rend difficile l'application des conseils d'Ardéchyr, de 
Chosroes, d'Ali et de Nassereddine Touci. De l'emploi 
des caractères Siagh dans la comptabilité publique. 
Les comptabilités occultes et l'absence d'archives 
paralysent tout essai de contrôle. Le décret de Nasse- 
reddine Chah sur l'organisation financière provinciale. 
La loi du 4 zighadeh 1325, articles 51 à 60. Les conseils 
et les agents financiers. La loi de Rabios Sani 1325. 
Les prescriptions du Coran et d'Ali. Les conseils 
-d'Bbn-el-Arabi et d'Hakim Elahi. La devise constitu- 
tionnelle. Les principes occidentaux de l'administra- 
tion des finances et la loi de Josas. Les ministres et les 

Demorgny. 21 



16 LA QUESTION PERSANE. 

gouverneurs ordonnateurs. Le trésorier et les agents 
financiers comptables. 

Les mêmes sujets, mis à la portée de l'âge des élèves 
furent enseignés à la classe impériale d'instruction 
civique, suivant une méthode comportant la suppres- 
sion des détails et des faits de chronique inutiles. 

Conformément à l'article 4 de l'arrêté du 24 décembre 
1911, qui créa les conférences pratiques d'adminis- 
tration au ministère de l'Intérieur et à l'article 6 de 
l'arrêté du 3 avril 1912, qui ouvrit le cours d'admi- 
nistration pratique et comparée à l'école des Sciences 
politiques de Téhéran, des traductions en langue 
persane de ces conférences et de ces cours furent 
mises à la disposition du personnel administratif, des 
auditeurs, des étudiants et du public. Une publication 
en français a été également ordonnée par le Gouver- 
nement persan (livre gris : Essai sur V administra- 
tion persane, Paris, Leroux, 1913; livre rouge, texte 
persan, imprimerie impériale, Téhéran). 

Les premiers examens qui sanctionnèrent le cours 
d'administration pratique et comparée à l'école des 
Sciences politiques eurent lieu le 7 juin 1913. Le procès- 
verbal spécial suivant donne la physionomie et le 
caractère de ces examens : 

Procès-verbal des examens de 1913. — Les exa- 
mens du cours d'administration pratique et comparée 
ont eu lieu à l'école Siassi conformément aux instruc- 
tions du directeur de l'école le 7 courant, à huit heures 
du matin. 



ESSAI D'ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF. 17 

Les six questions suivantes ont été extraites du pro- 
gramme du cours : 

4° Sources du droit administratif en Perse; 

2° Étude d'un dossier; expédition d'une affaire; 

3° Les instructions de S. S le khalife Ali concernant 
les conditions dans lesquelles les gouverneurs doivent 
accomplir les actes de gestion de leur compétence; 

4° La tradition et les réformes en Perse ; 

5° Comparer le Conseil d'État et le Parlement ; 

6° De l'utilité des conseils de délibération en matière 
administrative ; la devise constitutionnelle. 

Sur ces six questions, M. le D r Waliollah Khan, 
directeur de l'école et des examens, a choisi les deux 
dernières. L'examen n'a comporté que des épreuves 
écrites et vingt-trois candidats ont pris part à l'examen. 
La correction des épreuves a été faite par MM. Seyed 
Mohammed Khan, ancien chef de section au ministère 
de l'Intérieur, ancien secrétaire et traducteur du cours ; 
Mirza Abbas Gholi Khan, interprète de première classe 
au ministère persan des Affaires étrangères et profes- 
seur de langue française à l'école des Sciences politi- 
ques et par le professeur du cours, jurisconsulte du 
ministère de l'Intérieur. 

Les compositions ont été rédigées en langue persane. 
Deux candidats ont en outre fourni des traductions en 
langue française. 

L'ensemble de l'examen fut satifaisant et donna de 
grands encouragements pour l'avenir. 



A la classe impériale, les examens ont eu lieu le 
2 juin 1913. Un procès-verbal a été également établi 



18 LA QUESTION PERSANE. 

pour l'ensemble des études de Sa Majesté. L'extrait ci- 
dessous est relatif aux cours d'instruction civique et de 
langue française. 

Procès-verbal. — A la date du 26 Djamadiol Sani 
1331 (2 juin 1913), l'examen de la classe impériale a 
commencé à 9 heures du matin en présence des 
Ministres et des grands personnages. 

Instruction civique et droit administratif élé- 
mentaire. — Le jurisconsulte professeur a demandé 
à Sa Majesté Impériale la devise constitutionnelle, les 
extraits des Dastoure Hokoumat de S. S. le khalife Ali 
sur la nécessité de délibérer avant d'agir ; les citations 
d'Ebn-el-Arabi sur le même sujet. 

A Son Altesse le prince héritier, il a posé des ques- 
tions sur l'administration financière d'une province. 

A S. A. Etezados Saltaneh (frère consanguin de Sa 
Majesté), il a demandé les conseils de Khadjeh Nasse- 
reddine Touci à Houlagou sur la classification des 
contribuables et sur le régime de l'impôt foncier en 
Perse. 

A l'élève Gholam Ali Khan, il a demandé les 
réformes à apporter dans l'organisation des tribus. 

A S. A. Nosrat-os-Saltaneh (oncle de Sa Majesté), 
il a demandé les devoirs des souverains entre eux. 

Il a interrogé les autres élèves sur les attributions 
respectives des autorités judiciaires et administratives ; 
sur la nécessité et le rôle d'un Parlement en Perse; sur 
l'organisation judiciaire. 

Les réponses ont été généralement bonnes. 

Langue française. — Sa Majesté Impériale, Son 
Altesse le prince héritier et les autres élèves ont été 
interrogés sur la langue française pendant une demi- 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 19 

heure et tous ont bien répondu. Particulièrement Sa 
Majesté Impériale et Son Altesse le prince héritier ont 
obtenu un grand succès dans l'épreuve de la dictée 
qu'ils ont écrite sans faute, ainsi que dans les exercices 
de traduction et de prononciation qui ont été dirigés 
par le jurisconsulte professeur. 



II. — Consultations 
sur les réformes administratives. 

Les mêmes considérations, concernant l'objet du 
contrat du 27 juin 1911, les événements du conflit 
russo-persan, et les conséquences de l'accord russo- 
anglo-persan du 20 mars 4912, qui ont été exposés 
dans le présent ouvrage et à propos de l'essai d'ensei- 
gnement administratif à Téhéran, se retrouvent au 
sujet des consultations sur les projets de réformes 
administratives. Ces consultations, de par leur objet, 
doivent en effet porter sur la vie publique tout entière 
de la Perse, qui persiste, en dépit de toute évidence, 
à se considérer comme en pleine possession de sa 
souveraineté. 

Le contrat du 27 juin 1911 prévoit même pour le 
jurisconsulte des attributions plus larges en matière 
de réformes qu'en matière d'enseignement. C'est ainsi 
qu'il doit, aux termes de l'article 2, non seulement 
collaborer aux projets de réformes du ministère de 
l'Intérieur, mais encore fournir des consultations de 
sa compétence aux diverses « institutions publiques 



20 LA QUESTION PERSANE. 

qui lui seront indiquées par le gouvernement impé- 
rial ». 

Or, pendant les événements de 4911 et depuis 
l'adhésion en 1912, de la Perse à l'accord de 1907, la 
rivalité anglo-russe a fait peser sur tous les organes 
du Gouvernement persan un système anglais et un 
système russe également énergiques. 

Les réformes administratives européennes en Perse, 
affecteraient également le Caucase et l'Inde, qui ris- 
queraient de subir l'excitation d'un aussi dangereux 
exemple. Aussi ne doivent-elles être proposées qu'avec 
la plus grande circonspection et les deux Gouverne- 
ments russe et anglais ont-ils pris soin d'exclure 
désormais les citoyens d'une grande puissance de 
toutes les fonctions importantes en Perse. On a vu 
plus haut, à propos de l'interprétation du contrat du 
27 juin 1911, les difficultés auxquelles a donné lieu 
l'attribution d'un titre convenable au fonctionnaire 
français envoyé en mission dans ce pays réservé, où 
il devait être quelque peu suspect, de porter sinon 
atteinte, du moins ombrage aux intérêts spéciaux en 
cause. 

Toutes ces considérations sont un peu trop négligées 
par les Européens au service de la Perse. Il règne parmi 
ces Européens une conception trop générale malheu- 
reusement et très dangereuse pour les résultats de leurs 
efforts. Du fait que l'anarchie qui règne dans tout le 
pays donne l'impression que les Persans n'ont plus ni 
foi ni loi, il résulte qu'on ne croit plus à la civilisation 
iranienne; on n'étudie pas la législation indigène; 
on n'étudie pas non plus les traités internationaux 
qui règlent le statut extérieur du pays. Le comp- 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 21 

table, le douanier, le gendarme européen, employés 
par le Gouvernement persan, se laissent séduire et 
duper par une apparence de pleine liberté et par nne 
illusion de pleins pouvoirs, qui figurent dans quelques 
lois inapplicables comme la loi financière du 23 djo- 
sas. 

Ces apparences et ces illusions sont d'ailleurs savam- 
ment entretenues par le Persan, habile à exploiter ces 
sentiments de mégalomanie et de rivalités occidentales. 
Dès que cette mégalomanie atteint du reste un certain 
degré, « les intérêts spéciaux » se plaignent d'être 
menacés. Ceux qui en ont la garde se croient obligés 
de réduire ou de supprimer l'Administration ou le ser- 
vice trop audacieux. Ils suppriment du même coup les 
quelques timides réformes qui pourraient enrayer ou 
retarder la course de la Perse vers l'inconnu. 

L'œuvre des consultations sur les projets de réformes 
administratives n'est tolérée à Téhéran qu'à la condi- 
tion d'être théorique et inoffensive pour les intérêts 
spéciaux en cause. 

La question se posa donc dès le début de concilier 
les larges dispositions de l'article 2 du contrat du 
27juin 1911, relatives aux consultations sur les projets 
de réformes administratives, avec les recommanda- 
tions du gouvernement de la République au juriscon- 
sulte en mission, sur la réserve à garder vis-à-vis du 
Gouvernement persan. 

Les consultations devaient être données, comme 
l'enseignement, avec le même souci : de contribuer au 
bon renom de l'influence française et de relever la 
dignité de la fonction, tout en ne portant pas aUeinte 
aux intérêts spéciaux de la Russie et de l'Angleterre ; 



22 LA QUESTION PERSANE. 

avec le même souci d'approprier les consultations aux 
circonstances et au milieu. 

La bonne foi interprétative du contrat du 27 juin 
commandait aussi de ne pas négliger l'intérêt des Per- 
sans qui, somme toute, payent pour être servis. 

Le plan et la méthode des consultations devaient 
être conçus de manière à faire appela leur intelligence, 
à provoquer chez eux le désir du progrès, à remonter 
enfin leur fatalisme déçu et découragé. Il fallait les 
intéresser à l'œuvre des réformes, en les appelant à 
collaborer eux-mêmes à cette œuvre; il convenait de 
leur redonner des illusions, en leur attribuant tout le 
mérite et tout le succès de l'entreprise. Ce plan et cette 
méthode furent réalisés par l'institution de commis- 
sions d'examens techniques et professionnels pour les 
fonctionnaires employés et agents de l'ordre adminis- 
tratif; par l'organisation d'un conseil d'administration 
au ministère de l'Intérieur et parla création d'une com- 
mission de la carte administrative et du budget provin- 
cial. Ces commissions et comités d'études furent com- 
posés des plus hauts fonctionnaires du ministère de 
l'Intérieur, auxquels s'adjoignirent un certain nombre 
de personnalités compétentes, ainsi que le juriscon- 
sulte, professeur de droit administratif; ce dernier avec 
voix purement consultative. Les séances eurent lieu 
très régulièrement et permirent l'établissement et la 
publication pendant l'année 1913 d'un Livre vert et 
d'un Livre blanc des réformes du ministère de l'Inté- 
rieur et de l'administration provinciale. Les travaux 
furent dirigés avec la plus grande prudence et les mem- 
bres persans apprirent au sein de ces commissions 
qu'ils ne devaient pas s'en tenir à la souveraineté his- 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 23 

torique et que, tout en observant le respect du passé, 
ils devaient faire appel à la raison, c'est-à-dire au pro- 
grès réfléchi et scientifique. Ils apprirent aussi à 
renoncer aux utopies et à se tenir sur le terrain des 
réalisations pratiques pour les progrès à tenter dans 
l'Administration. 

Les concours et examens professionnels. — La 
base et le fondement des réformes sont l'instruction 
générale et l'enseignement. En vertu de ce principe 
déjà consacré parles rédacteurs de la loi du 4zighadeh 
1325 sur l'administration provinciale, un décret du 
Régent en date du 26 septembre 4911 disposa dans 
son article 5 que « nul ne peut être admis dans le per- 
sonnel du ministère de l'Intérieur, s'il n'a satisfait aux 
conditions des examens et concours réglementaires ». 
En conséquence, les arrêtés des 24 décembre et 8 avril 
1912 firent de la présence et de l'assiduité aux confé- 
rences et cours d'administration, des obligations pro- 
fessionnelles pour les fonctionnaires, employés et agents 
des ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères. 
Un arrêté du 31 juillet 1912 institua au ministère de 
l'Intérieur une commission d'examens, composée du 
président de la Cour de cassation, d'anciens gouver- 
neurs, de Musjteheds, du directeur de l'École des 
Sciences politiques et des directeurs généraux de l'ad- 
ministration générale et de l'administration provin- 
ciale. Le jurisconsulte du Gouvernement persan au 
ministère de l'Intérieur assistait aux séances de la com- 
mission, qui fut chargée d'examiner les fonctionnaires, 
employés et agents de l'Administration proposés 
pour l'avancement et les candidats aux emplois admi- 
nistratifs. 



24 



LA QUESTION PERSANE. 



Une série d'examens eut lieu du 13 août au 8 sep- 
tembre 1912. Un arrêté du 17 septembre nomma et 
avança six candidats admis par la Commission, sur 
dix-neuf qui s'étaient présentés devant elle. 

Les questions posées par les examinateurs furent 
très simples et d'ordre essentiellement pratique. Ni les 
titulaires d'un emploi public, ni les candidats à ces 
emplois n'avaient le droit d'ignorer ces questions, qui 
furent toutes relatives à la Perse, à ses intérêts pré- 
sents et à venir. Voici à titre d'exemples et d'indica- 
tions quelques-unes de ces questions : 

La création d'un ayalat 1 exceptionnel comme celui 
de l'Ouest composé de Kermanchah, Hamadan, Malayer, 
Toucer Khan, Nehavend est-elle constitutionnelle et 
légale? A quelles nécessités politiques répond cette créa- 
tion? (affaire Salar-ed-Dowley). Avantages et inconvé- 
nients de cette création aux points de vue ethnogra- 
phique et administratif. 

La situation politique et l'état des routes dans le 
Seistan. 

Les principales routes du sud et la situation poli- 
tique des régions qu'elles desservent. 

Dates et principales dispositions des traités du 
Gulistan et de Turkmantchai. 

La question d'Ourmiah et de la frontière turco-per- 
sane. 

Rôle et situation politiques du cheikh de Moham- 
merah. 

Vues politiques de Kerim Kan le Zend, dit le « Député 
du Peuple » en 1757. 

1 Grande région. 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 25 

Rapports du Char-iat et de l'orph. 
Les conseils d'administration de NassereddineChah. 
Sa proclamation en 1888 sur la liberté individuelle et 
sur le droit de propriété. 

Comparer au double point de vue de l'origine et des 
effets, le droit d'asile prévu par le Char-iat et les prin- 
cipes de la liberté individuelle et de l'inviolabilité du 
domicile, sanctionnés par les articles 9 et 13 de la loi 
constitutionnelle du 29 Chaban 1325. 

Quels sont les moyens à la disposition d'un gouver- 
nement pour faire valoir ses droits auprès des gou- 
vernements étrangers : la force armée, l'opinion 
publique. 

La loi, la tradition et la coutume en Perse. 
Avantages politiques et économiques du chemin de 
fer transpersan. 

Principales divisions de la tribu des Ghasghaïs dans 
le Sud, etc. 

Quatre catégories de candidats se présentèrent à 
cette série d'examens : six rédacteurs de deuxième 
classe; deux expéditionnaires de deuxième classe pro- 
posés pour la première classe; six employés divers 
dont la situation devait être régularisée; et cinq can- 
didats nouveaux. La commission des examens décida 
que les fonctionnaires déjà en service et dont la situa- 
tion devait être régularisée, étant d'un grade relative- 
ment élevé et pouvant justifier d'une instruction supé- 
rieure, devaient être soumis à des épreuves particuliè- 
rement sévères sur les matières de leur compétence 
professionnelle. Les conclusions de la commission 
reproduites dans ses notes et dans les vœux qu'elle a 
émis [Livre vert, p. 95 et suiv.), ne sont ni opti- 



26 LA QUESTION PERSANE. 

mistes, ni pessimistes. Elle ne s'est pas dissimulé que 
les fonctionnaires ont beaucoup à apprendre et beau- 
coup à travailler. 

Le conseil d'administration du ministère de V In- 
térieur. — Le conseil d'administration institué au 
ministère de l'Intérieur par arrêtésdes 17 et 30 septembre 
1912, a été chargé de l'étude des questions relatives à 
l'organisation et au fonctionnement de ce ministère. Il 
a tenu ses séances régulièrement le lundi matin de 
chaque semaine, le jurisconsulte étant présent. 

Le décret du 26 septembre, les arrêtés des 27 et 
30 du même mois, l'arrêté du 2 janvier 1912 portant 
organisation au ministère de l'Intérieur du cabinet du 
ministre, du service de l'Inspection, de la Direction 
générale de l'administration centrale, de la Direction 
générale de l'administration provinciale divisée en sec- 
tions géographiques et ethnographiques, de la commis- 
sion de revision des grades, du conseil de discipline, 
des conseils d'enquête et de la commission du budget, 
sont dus à l'initiative du conseil d'administration. C'est 
lui qui a établi le premier budget régulier du ministère 
de l'Intérieur (administration centrale) (V. Livre vert, 
p. 18 et suiv.). 

Le même conseil d'administration a proposé un 
projet de statut du personnel administratif au ministère 
et dans les provinces, réglant les conditions d'admissi- 
bilité, définissant les attributions, la hiérarchie et la 
discipline de ce personnel, réglementant les conditions 
de son avancement. Le conseil d'administration a 
admis le principe de l'assimilation et du roulement 
entre les fonctionnaires de l'administration centrale et 
les agents extérieurs. Il a admis également le principe 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 27 

d'une centralisation sévère et d'un cabinet fortement 
constitué, pour assurer au ministre une autorité indis- 
cutée. 

La commission de la carte administrative et du 
budget provincial. — La commission de la carte admi- 
nistrative et du budget provincial, instituée au minis- 
tère de l'Intérieur par décret du Régent en date du 
10 septembre 1911, présente cette particularité intéres- 
sante que sa composition varie suivant les régions 
qu'elle est chargée d'étudier. Cette organisation lui 
permet de s'assurer la collaboration des personnalités les 
plus compétentes et les plus autorisées par leur origine 
ou par leurs connaissances spéciales, pour mener à 
bien l'œuvre des réformes administratives. C'est ainsi 
que sa composition a été successivement modifiée par 
l'arrêté du 27 février 1912 pour l'étude des régions de 
l'Est et du Nord, — et par l'arrêté du 16 dalv 1330 pour 
l'étude de la région du Sud. 

La Commission de la carte administrative, comme 
le conseil d'administration, a tenu régulièrement ses 
séances. Elles ont eu lieu deux fois par semaine, en 
présence du jurisconsulte assistant avec voix consulta- 
tive. 

Elle a formulé d'intéressantes propositions touchant 
les changements à introduire dans le gouvernement 
des provinces. 

La division du pays en grandes régions, ou ayalat, 
ayant à leur tête des gouverneurs généraux, farmân- 
farmâ, choisis non point d'après leurs aptitudes ou 
leur expérience des choses de l'Administration, mais 
d'après leur rang et leur influence personnelle, a des 
inconvénients qui sautent aux yeux ; de pareilles divi- 



28 



LA QUESTION PERSANE. 



sions entretiennent l'esprit de particularisme; elles 
n'ont aucune fixité, et ne confèrent pas l'autorité à 
ceux qui sauraient le mieux l'exercer. Toutefois, la 
situation du pays oblige à conserver, pour un temps, 
cette organisation. Mais l'État devra régulariser la situa- 
tion des gouverneurs généraux, leur faisant prendre 
rang après le ministre et créant entre eux une hiérar- 
chie; deux d'entre eux, ceux de l'Azerbaïdjan et du 
Fars, seront de première classe; les autres, c'est-à-dire 
ceux du Khorassan et du Kerman, de deuxième classe. 
Au lieu des indemnités qui leur étaient allouées autre- 
fois d'une façon plus ou moins arbitraire, ils recevront 
désormais une somme fixe, seront tenus de justifier 
leurs dépenses, et le pouvoir central nommera leurs 
agents, que jusqu'ici, ils choisissaient à leur gré. Les 
sous-gouverneurs, mo'âven, sorte de secrétaires géné- 
raux pouvant remplacer éventuellement leurs chefs, 
seront considérés comme des gouverneurs de deuxième 
ou de troisième classe. 

Deux services, l'un politique, et dirigé par le chef 
du cabinet, fonctionnaire assimilé aux chefs de bureau 
de première classe, l'autre économique, chargé de 
dresser l'état des ressources de la région et de recher- 
cher les moyens de l'améliorer, doivent être institués 
dans chaque gouvernement général. 

Au-dessous de l'ayâlat existe une division administra- 
tive de moindre importance, le vilayet (ou valayat), 
dont le Guilan, vilayet de première classe, indépendant, 
c'est-à-dire n'étant rattaché à aucun ayâlat, présente 
le type. Son organisation montre qu'il est difficile de 
préciser la situation administrative de la Perse séden- 
taire, même en combinant les lois récentes avec la tra- 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 29 

dition. Il n'y a pas, dans cette organisation, de hiérar- 
chie uniforme. Toutefois, on peut dire qu'en règle 
générale, le vilayet se divise en bolouk ; les bolouk en 
karia (gros bourgs) et en deh (villages); mais le deh, 
subdivision inférieure à la karia, n'en est pas la frac- 
tion. On appelle enfin, khassabé(ou kasba), les centres 
importants dépopulation. Chaque vilayet a un gouver- 
neur, hâkem, assisté d'un conseil local, Andjouman, et 
secondé par des services administratifs locaux, distincts 
des fonctionnaires dépendant de l'administration cen- 
trale, qui agissent parallèlement, mais d'une manière 
indépendante. Cette organisation donne d'assez bons 
résultats, et le gouvernement peut la conserver, tout en 
la régularisant. Il y aurait quatre classes de vilayats 
administrées par des vali, hokmrân, hâkem de pre- 
mière et de deuxième classe, selon leur importance; 
deux classes de bolouk, ayant à leur tête des nâyeb- 
olhokoumé. 

La commission a tracé dans le Livre vert (p. 32 et 
suiv.), le plan de réorganisation administrative de 
l'ayâlat de Kerman et des valayats du Guilan, de Mazen- 
deran et d'Ispahan. Cette réorganisation est basée sur 
les principes énoncés ci-dessus, elle est appuyée de 
cartes et de projets de budgets réguliers. 

Le régime des tribus. — La commission de la carte 
administrative et du budget provincial a entrepris au 
mois de janvier 4913 l'étude détaillée de la situation 
politique et administrative du Fars dans le but de 
rechercher les moyens d'apporter dans cette région, si 
importante au point de vue du commerce général de 
la Perse, les réformes administratives nécessaires. 

Ces réformes doivent avoir pour but : 



30 LA QUESTION PERSANE. 

1° D'augmenter progressivement le nombre des 
tribus qui ont déjà adopté dans la région la vie et le 
régime sédentaires; 

2° De seconder l'effort de la mission suédoise et de la 
gendarmerie gouvernementale, pour assurer sur les 
routes la sécurité du commerce et de la circulation ; 

3° De placer les tribus, encore nomades, sous un 
régime politique et administratif tel, que leurs mouve- 
ments de migrations puissent s'effectuer sans qu'il en 
résulte de dommages pour les centres administratifs 
sédentaires qui se trouvent sur leur passage. 

Un conseil des différentes tribus de la région du 
Fars où les Ilkanis ou leurs représentants seraient 
appelés à siéger en compagnie et à côté des représen- 
tants des grandes familles et des personnages influents 
de la région, est un organisme administratif qui, de 
l'avis de tous les membres de la commission, doit être 
créé à Chiraz. L'histoire des relations des tribus entre 
elles pendant les trois dernières années démontre que 
les divers gouverneurs généraux qui se sont succédé 
dans le Fars, ont presque toujours réussi, quand ils 
l'ont bien voulu, à composer des ententes et des 
alliances pour appuyer leur autorité. Le but poursuivi 
n'était malheureusement pas toujours l'intérêt général, 
mais il suffirait de reprendre le procédé et le moyen en 
les perfectionnant, pour en faire un instrument, sinon 
parfait, du moins très précieux pour la pacification et 
la réorganisation administratives du Fars. 

Les tribus étudiées sont les Ghasgaïs, les Khamseh, 
les tribus du Kouh Guilouyeh, celles du Mamassani, et 
les Arabes du sud. L'étude a été faite aux points de vue 
des origines, de la vie nomade, du régime des migrations, 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 31 

de l'organisation générale des tribus, du régime finan- 
cier et des subdivisions des tribus en sections et en 
sous-sections. 

Un résumé des trois dernières années fait connaître 
la situation politique générale du Fars et les errements 
suivis jusqu'à ce jour pour l'administration des tribus. 
Sur ces données géographiques, ethnographiques, 
politiques, historiques et administratives, la commis- 
sion de la carte a formulé ses propositions de réformes 
à accomplir dans la région. Elle a conclu qu'il conve- 
nait de diviser le Fars en trois valayats de tribus : 
Kouh-Guilouyeh et Mamassani ; — Ghasgaïs: — 
Khamseh; en laissant à ces tribus dans leurs nouvelles 
divisions, un territoire suffisant pour leurs migrations 
d'hiver et d'été ; en ménageant entre elles de petits 
états-tampons, pour éviter autant que possible les 
points de contact, de frictions et de heurts. 

Ces petits états-tampons, dans le projet de la com- 
mission sont des valayats politiques, dont les gouver- 
neurs doivent être des représentants directs et affirmés 
du gouvernement central de Téhéran. L'un de ces va- 
layats politiques, organisé au milieu même des tribus, 
constituera une sorte de coin, un poste avancé d'obser- 
vation et d'action politique du Gouvernement persan. 
Cinq autres valayats, disposés autour des régions de 
migrations des tribus, dessinent les deux branches 
d'une pince qui se refermeront sur elles, pour les main- 
tenir, sans les opprimer ni les comprimer, dans les 
limites de leurs migrations. 

Ce plan de réorganisation administrative de la zone 
neutre en Perse a été présenté dans le Livre blanc. Il 
est accompagné de deux cartes, représentant, l'une 
Demoruny. 22 



32 LA QUESTION PERSANE. 

les mouvements de migrations des tribus; l'autre, le 
schéma des réformes proposées. Un budget très détaillé 
allant jusqu'aux Bolouks (arrondissements) de la ré- 
gion, complète cette publication 1 . 

Tels ont été les essais de réformes et d'enseignement 
administratifs en Perse de septembre 1914 à juin 
1913. 






III. — Essai d'enseignement administratif 
(1913-1914). 

Le 12 octobre 1913 pour la nouvelle année sco- 
laire 1913-1914, les professeurs de Sa Majesté Impé- 
riale se sont réunis à Ghasré Abyaz sur la convocation 
et sous la présidence de Son Altesse le Régent de 
l'Empire. 

En ce qui concerne l'instruction civique et le droit 
élémentaire administratif, S. A. Naïbos Saltaneh a 
exprimé le désir que ce cours fût « coordonné » avec 
les cours de philosophie, d'histoire, de géographie et 
de littérature persane également professés à la classe 
impériale. 

Il a été d'avis que le jurisconsulte, chargé du cours 
de droit élémentaire, devait également donner à Sa 
Majesté quelques principes sur les origines et sur l'évo- 
lution des sociétés, sur l'idée de l'État; sur la notion 
du gouvernement et de ses différentes formes; sur les 

1 V. Revue du Monde musulman, vol. 22 et 23, mars et 
juin 1913. 



ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF 1913-1914. 33 

droits et les devoirs des États et des souverains entre 
eux, etc. 

Le Régent a l'intention de préparer ainsi Sa Majesté 
à comprendre la situation actuelle de la Perse et les 
obligations qui découlent de cette situation. Il veut 
que Sa Majesté puisse assister déjà aux séances du 
conseil des Ministres et suivre utilement ses délibéra- 
tions sur les affaires de l'Etat et sur la politique 
générale du pays, en vue de son prochain couronne- 
ment. 

S. A. Naïbos Saltaneh a fait connaître à l'assemblée 
des professeurs qu'il avait l'intention d'assister lui- 
même de temps en temps aux leçons de Sa Majesté. 

Le lendemain de cette réunion, le sous-secrétaire 
d'État au ministère des Affaires étrangères a adressé 
la lettre suivante au jurisconsulte : 

J'ai l'honneur de vous faire connaître que la classe impé- 
riale reprendra ses cours à partir du 14 courant. 

Vous êtes appelé à continuer vos leçons d'instruction 
civique et d'administration pratique auprès de Sa Majesté 
le mercredi matin de chaque semaine, indépendamment 
des répétitions et des exercices pratiques de langue fran- 
çaise que vous assurerez comme l'année précédente. 

Le cours d'administration pratique et comparée qui 
prend de plus en plus d'importance, a été transféré à 
l'École du Darol Funun (Institut polytechnique de 
Téhéran) par arrêtés du 18 octobre 1913 du ministre 
de l'Intérieur et des sous-secrétaires d'État, aux mi- 
nistères des Affaires étrangères et de l'Instruction 
publique. 



34 



LA QUESTION PERSANE. 



Le cours a été divisé en deux parties. Pendant le 
premier semestre, les leçons ont été faites sur les insti- 
tutions de la police. Les études du deuxième semestre 
ont porté sur les institutions financières. 

PREMIÈRE PARTIE 
Les institutions de la police de la Perse. 

Première et deuxième leçons. — Les institutions de 
la police. Le droit de l'Etat et le droit individuel; leurs 
limites respectives ; égalité civile et liberté individuelle; 
leur définition. Libertés matérielles et morales, droits 
politiques. La déclaration des Droits de l'homme et les 
constitutions modernes; introductions en Perse du nou- 
veau régime. 

Troisième leçon. — La Police. Son but, ses moyens, 
limites de ses droits en théorie et en pratique. 
Droit écrit et coutume. Maintien de l'ordre et abus de 
pouvoir. 

Quatrième et cinquième leçons. — La loi et le 
règlement : la loi est nécessaire pour déterminer les 
principes, les règlements assurent son application. 
C'est le chef de l'État qui a le pouvoir de réglementer, 
en vertu de la constitution. La délégation des pouvoirs ; 
rôles des gouverneurs et de leurs subordonnés. 

Sixième leçon. — Ce que sont les institutions de la 
police en Perse. La Karié et le Ketkhoda. Ancien et 
nouveau régime. Objet du droit de police; son exercice; 
ses sources. 

Septième leçon — Ouvrages musulmans sur la 
matière. Il y a loin de la théorie à la pratique ; utilité 



ENSEIGNEMENT ADMINISTRATIF 1913-1914. 35 

du rôle des chefs de police, peu considérés cependant, 
d'ordinaire, dans les divers pays d'Islam. 

Huitième leçon. — La police des marchands aux 
différentes époques; mesures prises pour assurer la 
régularité des affaires commerciales Hisba et Mohtasib, 
inspection des marchés et des boutiques. 

Neuvième leçon. — La police des routes dans le 
Sud ; son organisation actuelle. Routes du commerce 
international en Perse. Organisation de la police en 
pays bakhtyari. 

Dixième leçon. — Valeur et portée de l'acte du 
24 Redjeb 1330. Pouvoirs étendus des Ilkhanis en 
matière de nominations, de réglementations, de police 
et des finances. Ce pouvoir est irrégulier et abusif. 

Onzième leçon. — Organisation de la police dans 
les régions de Fars. Les tribus contenues par la gen- 
darmerie gouvernementale. Les rahdaris ou péages; 
les allafis ou droits de pâturage; leurs inconvénients. 
Mise aux enchères des routes. 

Douzième leçon. — Mesures prises par le gouver- 
neur général Mokhber os Saltaneh pour rétablir l'ordre 
dans le Fars. Subsides financiers qui lui sont accordés; 
grâce à eux, il peut donner suite à ses projets, en vue 
du rétablissement de l'ordre. Organisation de la gendar- 
merie; rivalité avec les Suédois. Suppression despéages. 

Treizième leçon. — Le plan d'organisation de la 
gendarmerie gouvernementale dans le Fars. Excellents 
résultats de cette création. Textes réglementant la police 
urbaine, et celle de Téhéran en particulier. Les forces 
de la police, son administration. Lacune dans l'orga- 
nisation actuelle de la police et de la gendarmerie, et 
conflits qui en résultent. 



36 LA QUESTION PERSANE. 

DEUXIÈME PARTIE 
Les institutions financières de la Perse. 

Principes généraux sur les impôts, le budget et la 
comptabilité publique en Perse. 

Notion de l'impôt en Europe et en Perse. 
Note historique sur l'impôt. 
L'impôt et l'Etat social en Perse et en Eu- 
rope. 
Définitions de l'impôt et du budget. 
Impôts directs et impôts indirects. 
L'impôt direct ne peut être perfectionné en 

Perse avec l'organisation sociale actuelle. 
L'impôt indirect donnera-t-il de meilleurs résul- 
tats? 
Impôts indirects et douanes. 
Monopoles et concessions. 
Les dépenses et les emprunts. 
Situation et régime économiques de la Perse. 
Les projets de réforme de Motamem-el-Molk. 
Le projet d'emprunt de 33 millions de tomans 
(150.000.000 fr.). 

Le droit de propriété immobilière pour 
les étrangers en Perse. 
Les garan- ] Les prévisions de recettes pour Sitchkan- 
ties de- < il 1912. 
mandées. \ Projet de contrôle européen. 

Comparaison des tableaux de mars et 
d'avril 1912. 



ANNÉE SCOLAIRE 1913-1914. 37 

Le crédit réel et le crédit personnel de la Perse. 
Le mémorandum du Gouvernement persan de sep- 
tembre 1912. 

Les chemins de fer. 

La note du 9 octobre 1912 et la concession du 
29safar 1331. 
Premiers essais de budget en Perse. 

L'adresse du Régent au Gouvernement persan, 

mai 1912. 
Le budget de Nasr-el-Molk 1907. 
Le budget de Sanied-Dowley 1910. 
Un peu d'histoire. 
Fondement du droit budgétaire. 
Le droit budgétaire et le régime despotique. 
Les difficultés de la comptabilité en Perse. 
L'œuvre révolutionnaire et les résultats finan- 
ciers en Perse. 
Les principes et les règles budgétaires dans le 
budget de Sanied-Dowley. 
La crise de 1914. 

Le budget des recettes de Sanied-Dowley, 1910 
(1328). 

Le système fiscal et le mécanisme gouvernemental 
en Perse. 

Le Ketabche et ses quatre chapitres. 
Les recettes. 
Les domaines. 
Les douanes. 

Tableau du commerce général de la Perse en Sitch- 
kan-il. 

Comptes spéciaux par pays de provenance et de 
destination. 



38 LA QUESTION PERSANE. 

Trafic Russo - Persan. 

— Anglo- — 

— Turco- — 

— Germano- — 

— Franco- — 

— Italo- — 

Le tarif et le règlement légal des douanes en Perse. 

Le décret de Mozaffer-ed-Dine Chah. 
Les impôts indirects dansle budget de Sanied-Dowley. 
L'exposé des motifs. 
Opinions du Cepadhar et du Régent. 
Le régime financier de la Perse. 
La loi du 9 djoza 1329. 
Origines de la loi du 23 djoza. 
Exposé des motifs. 
Le texte. 
La loi de djoza et le principe de l'autorité absolue 

en Perse. 
La loi de djoza et le trésorier général. 
Les comptes de la Trésorerie générale. 
Examens. — Le couronnement de S. M. Ahmad 
Chah de Perse ayant eu lieu le 21 juillet 1914, il n'y a 
pas eu d'examens à la classe impériale. Cette classe est 
supprimée à l'heure actuelle. 

A l'Ecole des sciences politiques, les examens du 
cours d'administration pratique et comparée ont eu 
lieu conformément aux instructions du directeur de 
l'école, le 20 juin 1914 (24 radjab, 30 djoza 1332) à 
neuf heures du matin : 

Sur le programme du cours du jurisconsulte profes- 
seur, et parmi les six questions suivantes : 
1° Les droits de l'État et les droits individuels ; 



ANNÉE SCOLAIRE 1913-1914. 39 

2° La loi et le règlement; 

3° Les attributions de la police, d'après le verset 
n° 100 de la sourate n° 3 du Coran; 

4° Le rôle des conseillers étrangers en Perse dans 
l'ancien droit et à l'époque actuelle; 

5° Les garanties demandées pour le projet d'emprunt 
persan de 150.000.000 de francs en 1912; 

6° La loi de djoza 1329 sur le régime financier de la 
Perse et l'acte deradjab 1330 dans le pays Bakhtyari, 
M. le D r Valiollah Khan, directeur de l'école et des 
examens a choisi les deux premières questions (1 et 2). 

L'examen n'a comporté que des épreuves écrites. 
Trois heures ont été accordées aux candidats pour faire 
des compositions. Ces compositions ont été remises 
sans signature, avec un numéro d'ordre, permettant 
de retrouver l'auteur après les corrections. 

Dix-neuf candidats ont pris part à l'examen. Ce sont 
ceux dont les noms figurent à l'article 2, § 3 de l'ar- 
rêté du 18 octobre 1913 (17 zighadeh 1331), portant 
transfert au Darol-Fonoun (École polytechnique de 
Téhéran) du cours d'administration pratique et com- 
parée, précédemment professé par le jurisconsulte, 
professeur à l'Ecole des sciences politiques. A ces can- 
didats, le directeur en a ajouté neuf autres. 

La correction des épreuves, faite avec le plus grand 
soin par : 

Mirza Abbas Gholi Kan, interprète de première 
classe au ministère des Affaires étrangères, professeur 
de français à l'École Siassi; 

Mirza Seyed-Dine, ancien élève diplômé de l'École 
des sciences politiques , attaché au tribunal des 
Affaires étrangères à Téhéran ; 

22* 



40 LA QUESTION PERSANE. 

Le jurisconsulte, professeur à la classe impériale à 
l'Ecole des sciences politiques et à l'École polytechnique 
de Téhéran, 
a été terminée le 23 juin 1914 (28 radjah 2 saratan 1332) . 

La commission s'est adjoint comme secrétaires : — 
MirzaSaïde Khan, rédacteur au ministère de l'Intérieur, 
qui a été l'un des traducteurs du cours ; 

Mirza Ali Khan, rédacteur au ministère de l'Inté- 
rieur, qui a été chargé de diriger la publication du 
cours en langue persane. 

L'ensemble de l'examen a été faible, il n'a été remis 
aucune composition en langue française. D'une manière 
générale, la première question a été mieux traitée que la 
seconde. La seule composition qui, à la rigueur, aurait 
pu être retenue, fut celle dun° 17. Ce candidat, M. Moha- 
med Hossein Khan, a présenté quelques idées origina- 
les et il a fait une comparaison assez heureuse des an- 
ciens errements administratifs avec le nouveau régime. 

Première question. — Les droits individuels et les 
droits de l'État. 

Très peu de candidats ont parlé des termes équivo- 
ques employés par la loi constitutionnelle du 29 chaban 
au sujet de la liberté du travail. 

Les systèmes de réglementation des droits individuels 
qui ont le caractère d'une fonction sociale, comme le 
droit d'enseigner et comme la liberté de la presse, par 
exemple, n'ont pas été compris. 

Par contre, beaucoup ont fait ressortir avec assez de 
clarté la différence qui sépare l'égalité légale des iné- 
galités sociales. 

Quelques-uns ont bien défini l'égalité et la propor- 
tionnalité de l'impôt. 



CONSULTATIONS SUR LES RÉFORMES. 41 

Deuxième question. — La loi et le règlement. 

Aucun candidat n'a donné de définition ni de la loi 
ni du règlement. Quelques-uns seulement ont indiqué 
les conditions nécessaires pour qu'un règlement soit 
valable. Beaucoup n'ont pas su faire la différence entre 
le décret du chef de l'État et les arrêtés que peuvent 
prendre les différentes autorités administratives : 
ministres, gouverneurs, Kedkhoda, etc. 

Enfin les idées ne sont pas nettes sur le caractère de 
l'autorité administrative, ni sur la nature du pouvoir 
réglementaire. 

En somme, la promotion de 4913-1914 (1331-1332), 
de l'École des sciences politiques de Téhéran pour le 
cours d'administration pratique et comparée, a beau- 
coup à faire pour atteindre le niveau et la valeur de la 
promotion 1912-1913 (1330-1331), en ce qui concerne 
les matières de cet enseignement. 
Téhéran, le 23 juin 1914. 

Le Président de la commission 
des examens, 

ABBAS GhOLI KHAtf. 

IV. — Consultations sur les réformes 
administratives. 

Le conseil d'administration du ministère de l'Inté- 
rieur a également repris ses travaux pour l'année 1913- 
1914. Il a étudié les relations des services de l'adminis- 
tration centrale, provinciale et municipale, avec la gen- 
darmerie et la police. 

La commission de la carte administrative, dont la 



42 LA QUESTION PERSANE. 

composition a été remaniée par arrêté du 11 octobre der- 
nier, a étudié l'organisation administrative des régions 
de l'Ouest et du Sud-Ouest, Kurdistan et Louristan. 

C'est dans les conditions qui viennent d'être expo- 
sées, que le contrat du 27 juin 1911 a pu être inter- 
prété et exécuté. Il ne prévoit rien, concernant l'exé- 
cution des projets de réformes, qui reste dans les attri- 
butions exclusives du Gouvernement persan. Le juris- 
consulte du ministère de l'Intérieur en effet n'a qu'un 
rôle purement consultatif; il ne doit, sous aucun pré- 
texte, conformément aux recommandations expresses 
du gouvernement de la République, revêtir le carac- 
tère d'un fonctionnaire de l'ordre exécutif. 

Les deux parties du cours de l'année scolaire 1913- 
4914 ont été publiées en langue persane par l'Impri- 
merie impériale à Téhéran 1914. Elles ont été publiées 
en langue française dans la collection de la Revue du 
Monde musulman, décembre 1914 et mars 1915. 



ANNEXE II 



RÉSUMÉ 



du Compte général des finances 
de l'année Tangouz-il 

(1911-1912) 



(Compte définitif) 



RÉSUMÉ DU COMPTE GENERAL DES FINANCES. 

RECETTES 



NATURE DES RECETTES 



1. Recouvrements eitectués 
sur les produits de l'année précédente 

(encaisse existant au commencement de l'exercice 
et arriérés perças en Tangouz-il) : 

», i^ arects^at)) sr^"::::: 

&) Droits d'accise 

c) Taxes d'abatage 

d) Navaguel (taxes sur les véhicules) 

e) Droits de douane (encaisse) 

/) Amendes douanières. Fonds spécial (encaisse) 

g) Recettes postales (encaisse) 

h) Recettes télégraphiques (encaisse) 



2. Recouvrements eiîectués sur les produits 
de l'année courante Tangouz-il) : 

\ Impôts directs (maliat)( P™*™» de Téhéran < recette 

a){ et produits des doJ nrovinrpa ' ' Vwrttè 

maines (Khalesseh)/ ^eTte) P ™ . (recette 

&) Accise (recette brute) 

c) Taxes d'abatage boyaux (recette brute) 

d) Taxes sur le com merce des peaux d'agneaux (recette brute). 

e) Navaguel (taxes sur les véhicules) recette brute 

/) Droits et taxes douanières (recette brute) 

g) Monnaie. Produits de la frappe (recette brute) 

h) Taxes postales (recette brute) 

i) Taxes télégraphiques (recette brute) 

j) Passeports . Taxes pour la délivrance et le visa (recette 

partielle) 

k) Revenus divers 



3. Fonds d'emprunts, encaissés en Tangouz-il : 

a) Produit de la négociation de l'emprunt 1911 de 
£ 1.250.000 émisa 87 1/2 0/0, soit £ 1.093.750 

&) Produits d'avances à court terme négociées en banques 
(comptes-courants) 

c) Sommes prélevées sur les revenus de l'année suivante 
Sltchghan-il) 



SOMMES 



Kr. 



835.747 

95.411 95 

281.853 45 

194 55 

24.155 10 

4.613.927 15 

106.881 35 

114.803 60 

720.574 80 



3.903.991 50 

4.259.590 75 

3.936.371 70 

236.314 75 

674.007 95 

659.298 50 

42-970.548 20 

3.793.830 40 

3.422.243 55 

4.610.191 35 

1.398.428 10 
2.862.780 55 



►9. 062. 500 » 

4.681.319 45 

50.000 » 



Total générai des recettes. 



143.315.066 41 



RÉSUMÉ DU COMPTE GÉNÉRAL DES FINANCES. 

DÉPENSES 



NATURE DES DEPENSES 



1. Dépenses gouvernementales 
proprement dites (1) : 



Dépenses de la Cour impériale 

— de la Régence 

— du Parlement 

— du Conseil des ministres 

— du ministère de la Guerre 

— de la brigade des Cosaques 

du ministère de l'Intérieur 

— de la gendarmerie gouvernementale 

— du ministère de la Justice 

— de l'Instruction publique 

— partielles du ministère des Affaires étrangères . . 

— de l'administration des postes 

— de l'administration des télégraphes 

— du ministère des Finances 

— de l'administration de la monnaie 

— de l'administration des douanes 

— affectées à des constructions douanières 

— du service de la marine (douane) 

Redevances pour les ports de Méchedlsser et Astara 

Dépenses de la trésorerie : 

Dépenses de l'administration centrale 

— de la gendarmerie de la trésorerie 

— du service des impôts ) provinces de Téhéran. . . 

directs et domaines j autres provinces subsides. 

— du service des accises (y compris les frais d'achat 

et de transport d'opium brûlé) 

— du service des boyaux (abatage) 

— — du Nevaguel 

— des timbres 

Frais de transfert de fonds , 



Dépenses extraordinaires d'Etat 

|Rentes et pensions 

i. Sommes affectées à l'amortissement de la dette : 

Annuités des emprunts (dette consolidée) 

Remboursement du capital de la dette 7 0/0 à la Ranque 

Impériale de Perse 

Apurement de dettes diverses (dette flottante) 



SOMMES 



Kr. 



2.206.578 80 

819.244 60 

891.173 30 

38.911 40 

2.125.524 85 
160.805 75 
148.720 40 
44.915 » 
117.702 50 



20.385.171 40 



32.251.877 20 
9.764.176 95 



Total général des dépenses 

Excédent de recettes : encaisse au l er Hamal Sltchghan-il (détail au verso). 



TOTAL 



Kr. 



3.334 

1.219 

1.161 

142 

21.482 
3.941 
8.317 
1.209 
1.037 
1 526 
3.146 
3.750 
3.790 
1.962 

618 
4.915 

251 



245 



.013 15 
.900 » 
.806 50 
.405 » 
.221 55 
.275 » 
.398 70 
.217 15 
.868 75 
.423 35 
.674 90 
.787 20 
.353 80 
.990 05 
.077 80 
.985 95 
.136 9", 
.839 45 
.000 » 



6.553.576 



1.407.532 05 
2.840.360 50 



73.518.004 40 

(1) 

62.401.225 55 



135.919.229 95 

7.395.836.45 



143.315.066 40 



(1) Dépenses afférentes à l'année précédente (It-il) 1.674. 055 » 

— — — courante (Tangouz-il). . 71.843.949 40 

73.518.004 40 



DETAIL DE L ENCAISSE. 



Détail de l'encaisse de 7.395.836 kr. 45 
existant au 1 er Hamal Sitchghan-il, 21 mars 1912. 



1. Encaisse des comptables de l'administration 

des douanes 

2. Encaisse de l'administration des postes 

3. — de l'administration des télégraphes. 

4. — de la Trésorerie générale : 

u) Caisse du Trésor 

b) Disponibilités en banques : 

A la banque impériale (compte recettes des douanes). 
A la banque d'escompte (compte alteff) 

- - ( - 1173) 

- - ( - H31) 

Chez Arbab Djemchid, à Téhéran 

Chez Djéhanian, frères — 

c) Avances de caisse à récupérer ou h régulariser en 

sitchghan-il : 
Avance à Mr. C. David (achat de céréales) 

— à Mr. Hadjian ( — ) 

— à Guive Chapoar (achat d'armes) 

Débit de S. E. Seyed Sadegh, ex-directeur de la muni- 
cipalité 

Avance au général Schindler (compte peusions) 

— à Mr. Varnet (compte automobiles) 

— au ministère des Finances à Bruxelles (frais de 
voyage) 



5. Déficit de caisse 

Total. 



SOMMES 



Kr. 



96.739 » 

79.222 30 

49.879 20 

8.449 65 

45 . 000 » 

361.911 45 

101.977 65 



153.625 » 
10.000 » 
26.000 » 

71.561 50 

20.000 jd 

7.879 90 

53.463 90 



TOTAL 



Kr. c. 

(1) 

5.614.495 15 

244.201 70 

444.641 05 



1.085.709 55 



7.389.047 45 
6.789 » 



7.395.836 45 



(1) La presque totalité de ces fonds est en dépôt à la banque d'escompte de Perse 
et dans ses succursales. 

OBSERVATIONS 

L'année financière Tangouz-il a commencé le vingtième jour de rabiol awal, année 
1329 de l'hégire (21 mars 1911) et fini le trentième jour de rabiol awal, année 1330 
(20 mars 1912). 

Jusqu'au vingt-troisième jour du troisième mois de Tangouz-il, l'adminislration des 
finances est restée sous la direction du ministre des Finances. A cette dernière date, 
le Parlement vola la loi dite du 23 djoza (13 juin 1911), en vertu de laquelle l'organi- 
sation et la haute direction des services financiers étaient confiées au trésorier géné- 
ral, chargé en même temps du contrôle des finances. M. Shuster, occupa les fonctions 
de trésorier général jusqu au 7 janvier 1912. A partir de cette dernière date, le poste 
de trésorier général fut géré par M. Mornard. 

Le présent compte ne comprend pas les recettes encaissées par le ministère des 
Finances antérieurement au vote de la loi du 23 djoza, soit du 21 mars au 13 juin. 



TABLE DES MATIÈRES 



1. — La question persane 1 

II. — La rivalité anglo-russe en Perse 6 

III. — Les causes de la Révolution en Perse. ... 17 

IV. — Essai d'une constitution persane 33 

V. — Les diverses méthodes d'expansion colo- 
niale en Angleterre et en Russie 42 

VI. — Les efforts allemands en Orient. — 

Potsdam 48 

VII. — L'arrangement anglo-russe 62 

VIII. — Les principes de la convention de 1907 et 

la constitution persane 68 

IX. — L'intérêt dynastique et la Constitution. — 

Nouvelle forme de la rivalité anglo-russe. 82 

X. — Les événements de 1911 93 

XI. — L'adhésion en 1912 de la Perse aux accords 

russo-anglais de 1907 127 

XII. — La question de l'Azerbaidjan. — L'Ayalat 

de l'Ouest 147 

XIII. — Le Cepadhar et le Régent de la Perse 169 

XIV. — Le départ du Régent. — Le message 187 



TABLE DES MATIERES. 

XV. — Le couronnement du Chah et la réouver- 
ture du Parlement. — Juillet et novem- 
bre 1914 196 

XVI. — L'influence française en Perse 200 

XVII. — Les méthodes turco-germaniques 229 

XVIII. — La Perse et la guerre 284 

Carte de la Perse. 

Amnexes. 

La mission française de réformes et d'enseignement 
administratifs en Perse 1-42 

Résumé du compte général des finances persanes 
1911 1912 1-3 



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Echelle Kilométrique : o icô 200 ioo ^oo Km, 

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ÛS Demorgny, Gustave 

315 La question persane et 

D4 la guerre 



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